Connectez-vous S'inscrire






Points de vue

Le terrorisme en Europe en 2015

Rédigé par Alain Gabon | Mercredi 24 Août 2016



Le terrorisme en Europe en 2015
Publié fin juillet, le dernier rapport annuel Situation & Trend d’Europol pour l’année 2015 couvre la totalité des cas de terrorisme (toutes variétés confondues) dans les 28 pays de l’Union européenne.

Il constitue un précieux document de par son exhaustivité et sa nature factuelle, aux antipodes du traitement intégralement politisé et des instrumentalisations de toutes sortes (idéologiques, racistes, islamophobes ou électoralistes) auxquelles la question du terrorisme fait aujourd’hui l’objet.

Un rapport attendu, dans un contexte politique qui dérive

On l’attendait avec impatience du fait des attentats Charlie Hebdo et du 13 novembre (suivis cette année par ceux perpétrés à Bruxelles, à Nice et à Saint-Etienne-du-Rouvray), dont les conséquences politiques se sont avérées dramatiques, du moins en France :

− l’instauration, depuis novembre 2015, d’un état d’urgence qui se prolongera jusqu’à au moins février 2017 ;
− une expansion prodigieuse des pouvoirs exécutifs et administratifs ;
− de plus en plus, un État policier et des mesures de surveillance véritablement orwelliennes ;
− un militarisme accru, couplé à l’exacerbation du nationalisme dans ses formes et postures les plus creuses (genre chanter la Marseillaise à l’école) ;
− des bombardements décuplés en Irak et en Syrie, où des centaines de civils sont tués par nos propres bombes, sans jamais que l’on s’interroge sur les contrecoups de ces évènements ;
− un engloutissement de sommes vertigineuses dans les appareils sécuritaires ;
− des dérives, partout, vers l’autoritarisme ;
− et bien évidemment, une escalade dans l’amalgame et la diabolisation des musulmans en France, avec, comme dernier avatar, cette abjecte campagne de harcèlement des femmes en burkini.

Ces tendances liberticides − dérives autocratiques et politiques délétères pour notre démocratie −, nous les devons non pas tant aux attentats eux-mêmes qu’à la façon dont la France (son gouvernement, ses castes politiques et médiatiques, ses sous-intellectuels réactionnaires, une partie de sa population) sombre devant ces violences, tout comme les Américains avaient sombré après le 11-Septembre dans des politiques iniques et, au final, destructrices pour leur propre pays, ce que personne ne peut aujourd’hui nier.

Et pourtant, malgré le terrible exemple américain, la France répète aujourd’hui ces tragiques erreurs (lire ici et ici).

Dans un tel contexte, ce rapport Europol peut nous aider à recadrer les choses et à les remettre en perspective. Il présente des faits et données capables de nous libérer de cette hystérie collective vis-à-vis de l’« islamisme », de cette psychose du « jihadisme » et de cette phobie du « terrorisme », qu’à la fois Daesh et nos gouvernements, chacun à leur façon, s’efforcent de répandre.

Le terrorisme, une menace mineure sur la vie humaine

Contrairement à l’hystérie ambiante sur la question du terrorisme − que nos classes dirigeantes s’acharnent à nous présenter comme une menace colossale de type existentielle −, ce rapport confirme d’abord que rien, aucune cause de mortalité, qu’elle soit interne et naturelle (maladies) ou externe et violente (accidents, homicides, etc.) ne tue moins dans nos sociétés que le terrorisme.

En effet, le nombre total de morts en 2015 a été de 151, sur les 28 pays de l’Union européenne et une population de 510 millions d’habitants.

Essayez de trouver une cause de mortalité qui tue aussi peu que cela, vous n’y parviendrez pas. Même la grippe ou les piqures d’abeille tuent plus. Et encore faut-il considérer que comme on n’a cessé de l’entendre, l’année 2015 fut une année particulièrement noire et atypique.

Ainsi, Europol relève que, en 2014, seules 4 personnes dans toute l’Union sont mortes de terrorisme. En 2013, 7. En 2012, 17 (dont les victimes de Mohammed Merah). En 2011, 79 (à deux exceptions près, toutes tuées en une seule attaque par le terroriste chrétien suprématiste Anders Breivik, à Oslo). En 2010, aucun mort.

On le voit, même dans les années noires et en période de risque intensifié comme en 2014-2016, ce fléau reste bien le moins dangereux qui soit pour nos vies. Mais n’espérez pas entendre cette vérité-là, pourtant purement factuelle et facilement vérifiable, dans la bouche de nos officiels, les pages de nos grands médias, ou les débats de pseudo-intellectuels et faux experts.

Car tous ces gens-là ont intérêt à exagérer le plus possible le sentiment de la menace afin de garder les populations dans un état de tension, d’angoisse et de peur, qui favorise, d’une part, leur obéissance, leur docilité et leur soumission à des politiques de type Patriot Act, et, d’autre part, des investissements massifs dans les appareils sécuritaires ou l’expansion prodigieuse et alarmante, de type autocratique, des pouvoirs de l’exécutif (état d’urgence à répétition, etc.).

La France, une exception occidentale

Fait encore plus intéressant (mais celui-là fort inquiétant pour notre pays), la quasi-totalité de ces 151 victimes européennes sont survenues en France (148 victimes), dans les deux attaques de Charlie Hebdo et du 13 novembre (plus le meurtre de ce patron d’usine par un employé apparemment inspiré par Daesh).

Les 27 autres pays de l’Union n’ont donc, quant à eux, souffert quasi d’aucune perte en vies humaines, même pendant cette année de risque grandement élevé du fait de la création de l’État islamique, de son efficace propagande, et de son attaque quasi immédiate par la coalition Obama. (Les effets combinés de ces développements enflammèrent et galvanisèrent de nombreux esprits, les poussant à l’action.)

Le fait que la France concentre sur elle seule la quasi-totalité de tous les morts du terrorisme dans l’Union européenne et qu’elle est à l’évidence devenue la cible numéro un de Daesh devrait immédiatement provoquer un débat national sans complaisance ni narcissisme béat du genre : « Si on nous attaque nous, c’est en raison de ce que nous sommes, parce que nous représentons la liberté plus que les autres, que nous l’avons inventée, que nous sommes plus laïcs, que l’égalité hommes-femmes y règne plus qu’ailleurs, etc. »

Merveille d’autosuffisance ! Car, de nos jours, des pays comme l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre ou les États-Unis représentent bien mieux ou du moins tout aussi bien ces valeurs que la France, engluée dans son obsession du voile, sa chasse aux femmes en burkini et son économie en faillite.

Écran de fumée et déni qui ne peuvent que nous rendre aveugles aux véritables raisons qui ont conduit la France au triste honneur d’être devenu quasi le seul pays en Europe où les victimes annuelles du « terrorisme islamiste » dépassent une poignée.

Mais il n’y a, hélas, aucune chance pour que se fasse ce travail national consistant, par exemple, à prendre sérieusement en compte des travaux comme ceux de l’éminent chercheur américain William McCants, qui a récemment mis en évidence la corrélation probable entre le développement du jihadisme en France et la forme de laïcisme de plus en plus agressive qui s’exerce envers les musulmans.

Une population endoctrinée, un pays perdu dans ses fausses certitudes

Conditionnés et endoctrinés depuis des années par les politiques de la peur des quinquennats Sarkozy et Hollande, déstructurés et hystérisés par la succession sans fin de faux débats et de faux problèmes depuis les hijabs de trois collégiennes en 1989 jusqu’aux burkinis aujourd’hui, les Français réalisent-ils seulement qu’en Allemagne, pourtant pays voisin membre de l’Union, de l’OTAN, et proche de la France, ce terrorisme de type jihadiste avec lequel on les maintient obsédés jour et nuit n’a à ce jour tué… personne ?

Au lieu de s’attaquer gratuitement à quelques femmes en burkini, ce qui, soit dit en passant, ne peut qu’aggraver cette « radicalisation islamiste » qu’ils prétendent combattre, les Français feraient mieux de se poser sérieusement la question des raisons qui les séparent (dans le négatif) de leurs voisins allemands ou italiens.

Le bilan de ce rapport Europol − la triste contre-performance française qui en ressort et fait désormais de notre pays une exception occidentale − devrait susciter une interrogation sans concessions d’abord sur les facteurs qui ont conduit la France à se retrouver ennemi public numéro un de groupes comme Daesh, ensuite sur les changements radicaux de politiques étrangères et intérieures qui pourraient faire redescendre le risque au niveau, par exemple, de ce qu’il est en Allemagne, en Italie ou au Canada.

Mais, hélas, à juger du paysage idéologique actuel, dominé par les semeurs de haine à la Zemmour ou à la Finkielkraut, les « experts » demi-portion à la Frédéric Encel, et des dirigeants politiques pathologiquement obsédés par les voiles islamiques, il est fort à parier que cette réflexion nécessaire n’aura jamais lieu. Au mieux, elle se limitera à quelques voix courageuses, fortes mais terriblement isolées comme celle de Dominique de Villepin, qui plaide (malheureusement dans le désert) pour une révision fondamentale de notre politique étrangère dans la zone MENA, à commencer par le virage militariste inquiétant, à la néo-conservateur américain, qui s’est emparé de la France depuis Sarkozy.

Il ne faudra donc pas s’étonner si, dans cinq ans, c’est toujours la France qui détient comme aujourd’hui le record occidental des morts par terrorisme. Et, pour améliorer la situation, nos élus auront sans doute la riche idée de s’en prendre aux menus alternatifs des enfants musulmans dans les cantines scolaires ou d’interdire le voile dans les universités.

****
Alain Gabon, professeur des universités aux États-Unis, dirige le programme de français à Virginia Wesleyan College (université affiliée à l’Église méthodiste de John Wesley), où il est maître de conférences. Il est l’auteur de nombreux articles sur la France contemporaine et la culture française.







Loading














Recevez le meilleur de l'actu