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Points de vue

L’internationale des « invisibles » (suite) : révolte des « petits Blancs » en France

Par Olivier Estèves*

Rédigé par Olivier Estèves | Lundi 11 Juin 2012

           


On a déjà vu ici et là l’expression « retour de bâton » ou « retour de manivelle » pour traduire la notion de white backlash anglaise.

Plutôt que d’un « retour de bâton » ou de « manivelle », l’historien Gérard Noiriel préfère parler d’un « sentiment d’inégalité retournée », expression qu’il emprunte à Marc Bloch. Le fondateur de l’école des Annales, dans L’Étrange Défaite, fait référence ici à l’impression diffuse de déclassement au sein de la bourgeoisie française après les réformes du Front populaire, et les pages qu’il consacre à ce ressentiment sont édifiantes si l’on traduit les référents de classes sociales en référents ethno-raciaux en ce début de XXIe siècle.

À l’image des bourgeois de la fin des années 1930 qui « gémissaient de chercher désormais en vain le “bon pauvre” déférent des romans de Mme de Ségur », une partie des majorités blanches de nos pays occidentaux assiste avec crainte ou agacement à la montée des revendications d’enfants ou petits-enfants d’immigrés dont la docilité avait jadis été appréciée : malgré la différence entre ces deux situations historiques, on perçoit une même hantise du déclassement, qui ferait tomber tout en bas de l’échelle.

Ce faisant, on préfère occulter des changements structurels et inexorables dans la société (instauration d’un État-providence embryonnaire avec le Front populaire en 1936, désindustrialisation et politiques urbaines à partir des années 1970), en stigmatisant d’un côté les ouvriers, de l’autre des minorités ethniques.

Les problèmes de la France se résument-ils à une minorité ethnique et religieuse ?

C’est pourquoi extrême droite et sites ultra-laïques en France occultent de façon quasi systématique les référents économiques et les évolutions structurelles dans leur discours, sauf à pointer de façon générale les élites politiques européennes et l’« européisme », concept aussi vague que ne l’est, d’ailleurs, celui d’« euroscepticisme ».

En effet, les problèmes de la France semblent se résumer à une minorité ethnique et religieuse : ainsi a-t-on pourfendu le fait que le Franprix halal d’Évry ne vende ni porc ni alcool, au lieu de s’intéresser au fait qu’il emploie ou non des Français non musulmans, ou encore moins aux méthodes de la grande distribution.

Certains élus locaux, même de gauche, participent à cette stigmatisation : au milieu des années 1990, le maire de Gennevilliers s’en prit à « la mafia des boucheries maghrébines » qui monopolisent désormais les commerces, oubliant ou feignant d’oublier que des dizaines de milliers de commerces locaux ont dû fermer avec l’avènement des grandes surfaces partout sur le territoire national, et que l’implantation de ces structures a souvent bénéficié de l’appui actif des élus locaux de gauche (plus que de droite d’ailleurs), séduits par les sirènes trompeuses de « la vie moins chère », dont ils ont eux-mêmes tiré des bénéfices économiques, et peu soucieux par ailleurs de petits commerçants qui ont toujours été fidèles à la droite.

Sans doute parce que les quelques familles qui possèdent ces milliers de supermarchés et ces géants de l’agroalimentaire ont des noms bien français, même si pour des raisons fiscales elles n’habitent pas toujours en France, on a vu des participants à des apéritifs « saucissons-pinards » brandir comme des étendards des charcuteries « Reflets de France », « Destination Saveurs » ou « Nos régions ont du talent ».

Ceux qui dévisagent la France et mettent en péril son héritage culturel et gastronomique sont, paraît-il, les « communautaristes » avec leurs kebabs ou ceux qui occupent quelques rues de l’Hexagone pour prier

Des ennemis de papier

Se constituer de tels ennemis de papier est compréhensible tant socialement que politiquement ou psychologiquement.

D’abord, les grandes surfaces promeuvent (via les marques citées plus haut) un savoir-faire traditionnel local, tout en constituant sans doute la première cause de désertification des campagnes pour les raisons que l’on sait. Sans oublier que ces espaces anonymes sont également devenus de vrais lieux de socialisation pour les personnes âgées, qui discutent avec les caissières comme jadis on le faisait avec les fromagers, épiciers, bouchers.
Beaucoup de ces personnes sont sans doute intimidées par les boucheries halal où des choses sont inscrites en arabe sur les murs, et dont la majorité de la clientèle ne semble pas être de « chez nous ».

Ensuite, les commerces ethniques davantage que les chaînes de la grande distribution incarnent physiquement un « ennemi », car la critique des premiers portent sur des personnes bien vivantes − et au-delà sur toute une communauté − plutôt que sur un système tentaculaire, dont la mainmise est inexorable depuis des décennies.
Ainsi, lors de la disparition d’une boucherie « française », il est plus facile (et plus rassurant) de pointer la culpabilité des boucheries halal que celle des supermarchés, dont chacun (y compris l’auteur de ces lignes, fût-ce le moins possible) contribue chaque jour à la domination économique.

Ce ressentiment des petits Blancs s’exprime également dans le domaine du logement. En témoigne, de façon indirecte, des thématiques comme celle du « racisme anti-Blanc », à grands renforts de pétitions soutenues par des figures médiatiques (Alain Finkielkraut, Daniel Kouchner) ou d’un échantillonnage de quick books en tête de gondole.
Or si les insultes contre les « Blancs » existent bel et bien et peuvent constituer un traumatisme pour qui en est la cible (comme le montre une tribune récente dans Rue89), elles s’expliquent principalement par l’évolution du marché immobilier et par les politiques d’accès aux logements pavillonnaires, qui ont fait le terreau d’une ségrégation résidentielle aux effets délétères. Comme le dit Laurent Mucchielli : « Au stigmate répond le contre-stigmate. Au racisme répond le contre-racisme. »

Il est assez cocasse qu’en décembre 1978 Valéry Giscard d’Estaing ait parlé de la nécessité de « reconquérir les banlieues », un an après que son Premier ministre Raymond Barre eut favorisé une politique pavillonnaire d’« aide à la pierre » permettant l’accès à la propriété d’ouvriers qualifiés et de classes moyennes qui se mirent à fuir les banlieues en masse.

Comme aux États-Unis et en Grande-Bretagne, c’est le marché de l’immobilier qui solidifie indirectement le terreau du mal nommé « racisme anti-Blanc », pas le caractère essentiellement fielleux de minorités ethniques « qui ont la rage ». Encore une fois, on incrimine volontiers des personnes représentant d’une classe ou une communauté plutôt qu’on analyse les conséquences d’une évolution systémique.

Au final, les insultes anti-Blancs dans les cours d’école ou le RER ne demandent qu’à être exploitées contre « ceux qui arrivent » (pour reprendre l’expression de M. Sarkozy) par ceux qui habitent loin de ces quartiers, et afin d’éviter de poser sur la table certains problèmes structurels mais largement invisibles à la majorité, pour se concentrer sur des ennemis de papier, dont la stigmatisation croissante peut certes dégénérer, chez eux, en violence verbale, elle-même exploitée ensuite.
Un cercle vicieux d’une troublante implacabilité, en somme.


Première parution de cet article dans Délinquance, justice et autres questions de société, le 24 mai 2012.

* Olivier Estèves est maître de conférences à l’université de Lille-III. Il a notamment publié De l’invisibilité à l’islamophobie, les musulmans britanniques (1945-2010), Presses de Sciences-Po, 2011 ; a coordonné, avec Denis Lacorne et Emmanuelle Le Texier, Les Politiques de la diversité, expérience anglaise et américaine, Presses de Sciences-Po, 2010. À paraître en 2012 : Immigrés de douzième génération.






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