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Un Front peut en cacher un autre

Par Jean Sénié

Rédigé par Jean Sénié | Jeudi 31 Mai 2012

           


Dans Le Front national à la conquête du pouvoir*, Alexandre Rézé revient sur l’histoire du parti depuis sa création le 5 octobre 1972.

Cette étude offre une interprétation inédite, fondée sur les sciences politiques, de ce phénomène politique sans précédent. L’ouvrage se tenant à une méthodologie rigoureuse et clairement définie, le lecteur échappera au lyrisme combattant de certains essais à charge qui ne peuvent que gêner la compréhension [1].

Parti de gouvernement ou parti contestataire ?

L’histoire du Front national est structurée par la contraction entre, d’une part, la volonté de ses dirigeants de conquérir le pouvoir et, d’autre part, le souci de conserver son identité.

Au cœur de cette identité figure l’idéologie. Le Front est en effet considéré par l’auteur comme une « instance productrice d’idéologie » (p. 24). « Dans le cas du Front national, poursuit-il, l’articulation entre logique électorale et logique doctrinale est susceptible de s’avérer plus particulièrement problématique. Non seulement en raison de la place qu’y occupe l’idéologie, mais aussi du contenu officiel de cette idéologie, qui fait du FN un parti "antisystème" » (p. 25).

L’histoire du Front au gré de scissions

Cette grille de lecture apporte un éclairage nouveau sur certains épisodes de l’histoire frontiste. Ainsi de la scission de Bruno Megret avec le FN de Jean-Marie le Pen qui a déjà fait l’objet d’une littérature abondante. Loin d’une quelconque explication essentialiste du type : « c’est dans la nature de l’extrême droite de se diviser », « c’est une fatalité de l’extrême droite » [2], l’auteur voit des causes spécifiques à cet événement qui « n’émerge pas soudainement » (p. 117). Il résulte de la divergence des projets de Bruno Mégret d’une part et Jean-Marie Le Pen de l’autre.

Le premier, partisan d’une alliance avec la droite, cherchera ainsi à imposer une direction proche de sa ligne plus « conciliatrice ». Jean-Marie Le Pen verra là une attaque à son encontre et poussera au contraire le parti à se démarquer du reste de l’échiquier politique. Ces logiques contraires aboutissent inévitablement à la scission. Il devient dès lors « manifeste que l’entretien de l’"atypicité" du FN finit par rendre impossible toute forme d’alliance avec les forces de droite et tend à le confirmer dans un rôle de parti protestataire » (p. 127).

Le second événement mis en avant par l’ouvrage est l’évincement de Carl Lang et de Jean-Claude Martinez en 2008. L’épisode est d’autant plus troublant que les deux hommes avaient soutenu Jean-Marie Le Pen en 1998 contre Bruno Mégret. Il suit le treizième congrès du FN de novembre 2007, à l’occasion duquel Jean-Marie Le Pen est reconduit dans ses charges pour encore trois ans. Sa fille, Marine Le Pen, accède alors à des postes clés (formation, propagande, information) et les instances du parti sont occupées par ses partisans.

Cette « OPA » se solde par une patrimonialisation du capital politique du parti par la famille Le Pen, en vue des futures échéances électorales. Là encore, le conflit entre ambitions et idéologie est à l’œuvre.

Les limites de la dédiabolisation

Au-delà de son apport historiographique, l’ouvrage présente un autre intérêt. Il permet de relativiser l’entreprise de « dédiabolisation » initiée par Marine Le Pen [3]. Les efforts de communication de la présidente de Front réutilisent, en effet, les ficelles des années 1980 : esthétisation des affiches, exclusion des éléments les plus visiblement radicaux (skinheads et « Boulogne Boys »), lissage du discours et prise de position modérée sur certains sujets indifférents.

L’auteur peut ainsi conclure : « Si l’on peut avoir l’impression que le FN a changé, l’examen des ressorts de sa stratégie tout comme l’analyse de son processus de "normalisation" démentent tout forme de transformation notoire » (p. 154-155). La façade a changé, l’intérieur demeure le même.

Un Front peut en cacher un autre

Les limites de la science politique pour comprendre le Front

Si l’ouvrage montre bien les permanences ainsi que des lignes de fracture idéologiques au sein du Front, il ne rend pas suffisamment compte des évolutions de la sociologie électorale du parti. Certes le pétainisme, le fascisme, le nazisme, le maurrassisme tendent encore à structurer la vision du Front. Pour autant, un nouveau discours se développe, en parallèle, à l’attention des ouvriers des catégories populaires, qui ne relève pas de ces anciens paradigmes.

Au-delà d’un simple effet de vitrine, un renouvellement idéologique s’opère au FN dont l’ampleur et les conséquences futures sont difficiles à mesurer. Si le Front va au bout de ce changement et renouvelle en profondeur sa vision du monde, il n’aura pas besoin de faire des alliances, elles viendront naturellement à lui. Comme le fait bien remarquer Alexandre Rézé, l’hypothèque Jean-Marie Le Pen une fois levée, c’est la structuration du discours de Marine Le Pen qu’il conviendra d’ausculter avec attention.

Notes
[1] Caroline Fourest et Fiametta Venner, Marine Le Pen, Paris, éditions Grasset et Fasquelle, 2011.
[2] Pour ce type d’explication, lire l’enquête de Renaud Dély, Histoire secrète du Front national, Grasset, 1999.
[3] Voir aussi sur ce point l'article d'Alexandre Dézé et de Cédric Moreau de Bellaing, in Le Monde.


* Le Front national : à la conquête du pouvoir ?, d'Alexandre Rézé, Paris, Armand Colin, 2012, 192 pages, 18 euros.







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