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Points de vue

Mon ami Mohammed Arkoun

Par Jean Baubérot*

Rédigé par Jean Baubérot | Lundi 4 Octobre 2010



Mon ami Mohammed Arkoun
Mohammed Arkoun est mort, il y a une quinzaine de jours. Je n’ai pas voulu me précipiter pour parler de lui. Je n’aime guère les hommages rendus à chaud. Même quand ils sont très sincères, ils semblent avoir un aspect convenu, un peu désagréable.

En même temps, je ne voudrais pas susciter de fausses interprétations par mon silence. Un ami m’a déjà demandé si c’était à cause de notre «différend » (le mot est de lui) lors de la Commission Stasi, que je m’abstenais de lui consacrer un écrit. La réponse est, bien sûr, « non ».

Mohammed, c’était d’abord un véritable philosophe. En ce temps où le terme est galvaudé, parce que l’essayisme se pare souvent du manteau de la philosophie, où certains dits philosophes sont beaucoup plus brillants que profonds, ou se contentent de théoriser leur affect, leurs émotions, Arkoun creusait son sillon avec talent, ténacité et courage. Il s’adonnait à l’aventure de la pensée, en prenait les risques.

C’est d’ailleurs pourquoi il ne voulait guère qu’on lui colle une étiquette englobante de « musulman », même s’il affirmait, en privé, l’être à sa manière. Mais il préférait qu’on le qualifie, s’il fallait le mettre dans une catégorie − ce qui ne lui plaisait pas tellement −, de « penseur de l’islam » ou d’« islamologue ».

Alors, bien sûr, nous avons eu des discussions où se différenciait le point de vue du philosophe et le point de vue du sociologue. Mais comme chacun de nous tentait d’être attentif à la cohérence interne de la pensée de l’autre, cela s’avérait plutôt enrichissant. En tout cas pour moi.

Nous avons eu des combats communs, notamment celui de l’accueil par l’enseignement laïque d’une approche de connaissance des religions, du religieux, etc. − les mots sont toujours un peu piégés. Nous avons participé à pas mal de discussions, de tables rondes en ce sens. Mais, de façon plus précise, au début des années 1990, nous avons beaucoup travaillé ensemble pour que soit créé un Institut d’Islamologie.

Ancien élève de Massignon, il estimait que l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) était le lieu le plus approprié pour être l’institution d’accueil d’un tel Institut. Comme j’étais alors président de la section des Sciences religieuses de l’EPHE, avec l’accord chaleureux de ma présidente d’établissement et des « islamologues » de la section, j’ai géré le dossier.

Des contacts furent établis avec un conseiller du Président Mitterrand . Un dossier fut peu à peu constitué, grâce à diverses rencontres. Des vues concrètes se dégagèrent. Bref, le projet prenait de plus en plus corps. Ledit conseiller comprenait parfaitement l’enjeu et se montrait on ne peut plus coopératif.

Chaque fois que nous nous rendions ensemble à l’Elysée, Arkoun développait une vision enthousiaste du futur Institut. Il s’investissait complètement dans ce projet, et lui donnait une ampleur intellectuelle qui me rendait admiratif.

Est arrivé quelque chose que je n’ai jamais encore raconté publiquement. Mais, près de 20 après, il y a prescription et je dois à Mohammed Arkoun de ne pas laisser dans l’ombre la raison qui a fait échouer ce qui aurait été l’œuvre de sa vie.

Ledit conseiller avait fait venir à Paris un leader palestinien, Georges Habbache, qui dirigeait le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine). Ce leader était très malade et il fallait l’opérer. Mais, à l’époque, les mouvements laïques de la résistance palestinienne étaient considérés par les Israéliens comme des groupes terroristes.

Bref, les choses s’étaient-elles faites derrière le dos du Président, qui l’a fort mal pris… Je ne sais.
Toujours est-il que, quelques jours après cet incident, nous sommes arrivés, avec nos dossiers sous le bras, très contents, car l’affaire semblait presque « finalisée ». Et quand nous avons déclaré que nous avions rendez-vous avec X, ce fut presque comme si nous avions dit une grasse obscénité.

La réaction de l’huissier fut comme si le conseiller X n’existait pas, n’avait jamais existé. C’était ahurissant : on se serait cru en URSS quand les indésirables disparaissaient des photos officielles.
J’ai tenté de parlementer, de dire que X était bel et bien chargé de cet important dossier et que, s’il n’était plus là, il nous fallait prendre contact avec son successeur. Il en avait sûrement un. L’huissier prétendit qu’il n’était pas habilité à me répondre. Mais il s’avéra qu’il n’était pas habilité non plus à me mettre en contact avec quelqu’un, qui, lui, soit habilité !

J’ai tenté ensuite de rétablir le contact par d’autres moyens. Peine perdue ! Le dossier, que nous avions mis des mois à élaborer, avait sombré avec le conseiller. On m’a fait comprendre ensuite que quand on traitait directement avec l’Elysée par-dessus la tête du Ministre, c’était quitte ou double. Et sans doute, là, le ministère de l’Education nationale avait repris la main, et décidé d’enterrer le projet. Je n’ai bien sûr pas de preuve formelle.

Mais si nous avions visé l’Elysée, c’est précisément parce qu’après la première affaire de foulards, celle de Creil, de l’automne 1989, Jospin, très atteint par les attaques dont il avait été l’objet d’avoir commis un crime de lèse-laïcité, était devenu complètement timoré en la matière.

Cette affaire, douloureuse spécialement pour Mohammed, a cependant scellé notre amitié, malgré la différence d’âge. Nous étions devenus des compagnons d’infortune ! Nous nous sommes vus de temps à autre, au gré de colloques en France et à l'étranger. Nous avons continué nos discussions.
Et dix bonnes années après cet insuccès commun, nous nous sommes retrouvés à la Commission Stasi.

Mohammed était en porte-à-faux dans cette Commission. Il a tenté de faire partager aux autres membres quelque chose du projet qui le taraudait toujours (cela figure d'ailleurs dans les recommandations). Il considérait − il l’a indiqué en séance et plus encore dans les conversations personnelles que nous avons eues alors − que se focaliser sur le foulard était une grave erreur. Que ce problème n’était pas essentiel.

Il était donc − et je vais employer un terme faible pour ne pas engager quelqu’un qui ne peut plus me contredire − réservé quant à la nécessité d’une loi. Il en a quand même voté le principe, avec les autres membres de la Commission. Et nos chemins, là, ont divergé.

Je l’ai revu quelques mois plus tard à Barcelone, lors d’une rencontre de l’UNESCO. J’avais des projets pour ma soirée, avant de le revoir, et je les ai abandonnés car, manifestement, il voulait pouvoir me parler à loisir. Il n’a pas directement abordé son attitude à la Commission, dont il savait pertinemment que je ne l’approuvais pas. Mais il a tenté de me la faire indirectement comprendre. Il a développé longuement un thème qu’il avait déjà abordé de façon plus allusive avec moi : la reconnaissance que, selon lui, il devait à la France.

C’était comme s’il avait contracté une dette incommensurable, une sorte de tonneau des Danaïdes que, quoiqu’il fasse, il n’arriverait pas à combler. A 75 ans, il n’était toujours pas quitte. Il était encore émerveillé par le fait que lui, fils d’un « petit épicier kabyle », selon ses propres dire, il était devenu professeur en Sorbonne. Il avait les yeux qui brillaient en évoquant son instituteur, qui l’avait poussé à faire des études, et ceux qui, ensuite, l’avaient formé et avaient reconnu ses compétences.

J’ai tenté de lui expliquer qu’il n’avait nulle dette. Je lui ai dit : « Mais Mohammed, tous nous avons eu, les uns et les autres, des personnes qui, à un moment ou à un autre, nous ont aidé, nous ont révélé à nous-même, nous nous ont donné confiance en nous. » Et, devenus profs, nous tentons de faire de même.

J’ai cherché à lui dire le plus fortement possible que s’il avait fait la carrière qui a été la sienne, c’est d’abord et avant tout grâce à son talent, à son savoir, à son travail. Que certes, pour certains, la « vie » ne leur avait pas rendu justice et qu’ils n’avaient pas pu donner leur mesure. Lui, ce n’était que justice qu’il soit devenu ce qu’il était. Et c’était d’abord à lui-même qu’il le devait.
Et que l’on pouvait tout aussi bien affirmer qu’il était un de ceux qui contribuent à « enrichir » la France, et non quelqu’un qui aurait une dette éternelle à son égard.

Intellectuellement, il acquiesçait. Mais il restait quand même, à un autre niveau, l’enfant, l’adolescent, mal né au niveau des représentations sociales, et à qui on avait donné la clé d’un autre monde, qu’il avait cru ne jamais pouvoir atteindre.

Et en le nommant membre de la Commission Stasi, Chirac avait, à son insu, en quelque sorte, réédité cet acte fondateur, le mettant dans l’impossibilité d’être un opposant.
Complexité des êtres.

Oui, nous avons pu être en désaccord, mais aujourd’hui la seule parole qui me vient à l’esprit pour conclure est celle-là :
Mohammed va en paix. Ton œuvre reste, et elle n’a pas fini d’être féconde et de nous faire comprendre à quel point tu étais un grand bonhomme.


* Jean Baubérot, professeur émérite (Sorbonne) et président d’honneur de la chaire d’histoire et sociologie de la laïcité à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, dont Histoire de la laïcité en France et Les Laïcités dans le monde, tous deux parus dans la collection « Que sais-je », aux éditions PUF.