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Points de vue

Le jeu dangereux de Caroline Fourest avec « les radicaux de l’islam »

Par Julien Gaertner et Yvan Gastaut*

Rédigé par Julien Gaertner et Yvan Gastaut | Vendredi 8 Mars 2013

Les historiens Julien Gaertner et Yvan Gastaut reprochent à Caroline Fourest de confondre enquête journalistique et documentaire militant avec « Les radicaux de l’islam », car ses images et commentaires « jettent la suspicion sur une partie de la population française, celle de confession musulmane ». En laissant croire que « les musulmans comploteraient en groupe contre la République », la chroniqueuse mène un « jeu aussi dangereux que les dérives radicales dénoncées ».



L’intrigue commence dans une ambiance digne d’un film d’espionnage, même si le générique de l’émission fait davantage penser à Faites entrer l’accusé plutôt qu’à un épisode de la saga James Bond. Les mains enfoncées dans les poches de son trois-quarts cuir, le menton engoncé dans une écharpe pour se protéger du froid à la sortie d’une bouche de métro, Caroline Fourest s’extraie des bas-fonds pour mettre à jour un complot menaçant de faire s’écrouler la République laïque. L’islam est à nos portes et la journaliste, trait d’union entre Jeanne d’Arc et Charles Martel, entend bien mettre le spectateur en garde. C’est bien elle l’héroïne du film et, tandis qu’elle avance sur des pavés mouillés et jonchés de feuilles mortes – risquant la glissade à tout moment –, le spectateur est invité à observer un environnement à la fois familier et étrange, scènes de rue ordinaires mais troubles comme nous le suggèrent les nombreuses images floues qui se succèdent.

Ce prégénérique ne doit rien à la myopie du chef-opérateur mais relève d’une soigneuse mise en scène. On nous présente la devanture d’une librairie où langues française et arabe se côtoient. L’image se fixe ensuite sur une étoffe de tissu, puis sur une autre, furtive, d’une femme voilée présentée de dos, puis encore une autre de profil. S’ensuivent une nuée de pigeons effrayés s’éloignant dans le ciel parisien et l’intriguant reflet d’un vieil homme coiffé d’une chéchia dans une vitrine. Enfin, deux autres hommes barbus, dont l’un porte une veste militaire, marchent sur le trottoir opposé, conversant sans que l’on puisse distinguer le son de leurs voix. Autant de personnages anonymes, mis à distance et muets. Ils n’auront d’ailleurs guère droit à la parole dans ce « documentaire ». Et pour peu qu’on leur accorde quelques instants, celle-ci est immédiatement couverte par le docte commentaire de Caroline Fourest.

Après avoir posé le décor, la chroniqueuse lance son film face caméra, assise sur un banc pour expliquer sa démarche. Elle veut nous « aider à mieux cerner les islamistes » avant que la caméra ne s’attarde sur une inscription en arabe située derrière elle (il s’agit de la porte de la mosquée Omar Ibn Khattab de Paris dont on distingue les lettres en s’arrêtant sur l’image) : l’alphabet arabe dans les rues de Paris, comme le symbole du péril qui rôde. Le tout est surligné à grand renfort de musique inquiétante appuyant le sentiment trouble d’une sourde menace.

Il est d’ailleurs temps pour Caroline Fourest de redescendre dans le métro. L’heure est venue de découvrir le monde interlope des « radicaux de l’islam ».

C’est le 12 février 2013, en première partie de soirée, que la chaîne de télévision publique France 5 propose à ses téléspectateurs un épisode de la « série documentaire » intitulée Les réseaux de l’extrême avec ce second film ayant pour sous-titre Les radicaux de l’islam. Écrit et réalisé par Caroline Fourest, jouant à l’enquêtrice chargée par elle-même de mettre à jour un complot qui ne souffre d’aucun doute. Car les premiers mots du film en annoncent la ligne directrice. Ils sont ceux de la chroniqueuse qui en assure aussi la voix-off : « Ils parlent beaucoup de religion mais ne pensent qu’à la politique, à faire reculer le vivre-ensemble et la laïcité. » Ce « ils », ce sont les musulmans tour à tour « radicaux », « islamistes » ou « djihadistes », autant de mots eux aussi alarmants qu’une chercheuse du CNRS explicite à l’attention de l’enquêtrice qui acquiesce. Le spectateur ne peut que déduire sa grande familiarité avec le sujet traité et la suivre en toute confiance.

Si sa quête est louable, force est de constater que le cadre intellectuel est posé sans grande nuance et que, contrairement aux films d’espionnage qui l’inspirent, Caroline Fourest tue le suspense d’entrée. Car son « documentaire de société », puisque c’est ainsi qu’il est présenté, est à l’évidence un « documentaire militant ». En effet, la réalisatrice considère son regard sur la société comme l’unique point de vue défendable. Mais le film serait aussi investigation journalistique, l’auteur se prévalant à travers sa propre voix off de mener une « enquête ». Il convient de souligner d’emblée ce paradoxe gênant : le spectateur se retrouve face à une « enquête » pourtant fondée sur une opinion préconçue et clairement affirmée en début de « documentaire ».

Ce que dénonce la chroniqueuse, c’est un « ennemi de l’intérieur ». Ils sont là, différents, et les premières images n’ont pas manqué de nous le rappeler. Tout au long du film, les innombrables plans de coupe sur des femmes voilées – véritable obsession dans la mise en scène –, sur des scènes de prière et des atmosphères extérieures inquiétantes sont là pour nous tenir en alerte (on notera aussi l’étonnant choix d’un plan de coup sur un panneau publicitaire où se lit la « une » d’un magazine : « De quoi la France doit-elle s’excuser ? »). Alors une menace, certes, mais pour aboutir à quoi ? On ne le saura jamais au terme de 52 minutes au cours desquelles le spectateur est invité à compatir avec les « musulmans modérés », eux aussi victimes des « radicaux ». On y dénonce les crimes de Mohammed Merah autant qu’on s’inquiète du « nombre de voiles achetés » durant le congrès annuel de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) qui réunit « 20.000 personnes sur 4 jours », ce qui est peu et beaucoup à la fois nous apprend Caroline Fourest. On s’alarme aussi de ces menaçantes « poupées voilées » récitant des sourates.

Mais « à force d’enquêter » – nous jure la continuelle voix off de Caroline Fourest que l’on ne voit pourtant jamais en cours d’investigation –, celle-ci aboutit à la découverte d’un « double discours » chez ces musulmans de France, malgré le fait qu’elle nous assure que « les plus agressifs ont fui nos micros ». L’un des journalistes réussit tant bien que mal à interroger un « salafiste bien représentatif », tandis qu’un autre s’introduit dans un centre de formation pour imams. Il insiste sur les visages floutés de certains élèves alors que d’autres ont visiblement donné leur accord pour être filmés. Là encore, la mise en scène tourne les regards vers la suspicion, l’anonymat, et l’idée qu’on nous cache quelque chose derrière ces visages impossibles à démasquer autant que derrière ces poupées voilées aux mystérieuses prières.

Bien entendu, l’idée du « double discours » sur laquelle repose désormais le film est là pour servir le présupposé de départ et Caroline Fourest doit donc nous apprendre à le « décrypter ». Pour ce faire, elle s’appuie sur des images trouvées sur internet – source indiscutable s’il en est –, ou récupérées ici et là, images dont le montage est mis à profit afin d’étayer la thèse du complot. On croise sur ces différents extraits les membres de l’UOIF dans des congrès « où hommes et femmes se mélangent rarement », ainsi que les frères Tariq et Hani Ramadan. Ces derniers interviennent à la suite d’adolescents jouant une pièce de théâtre ayant pour cadre une scène de massacre à Gaza – sujet contestable aux dires de la voix off –, acteurs censés « chauffer la salle à blanc » malgré le fait que les images trahissent un léger ennui au sein d’un auditoire clairsemé.

Hélas, les discours publics des frères Ramadan trahissent rarement leur pensée intime et pour démasquer le « double discours », il faut mettre la main sur leurs propos a priori clandestins mais paradoxalement disponibles à la vente (un insert indique au spectateur le titre de l’enregistrement et l’image se fixe sur la pochette de ce disque). Clandestins, ces enregistrements en ont tous les traits après être passés à la moulinette de la mise en scène : le son est de piètre qualité, la voix grésille mais l’auditeur avide de radicalité risque d’être déçu. En effet, point d’appel au djihad ni au massacre des mécréants et encore moins d’apologie de la burqa chez Tariq Ramadan... mais une évocation des tentations masculines dans les piscines municipales. Autre problème après réécoute de ce passage, le mixage son sur la voix de Tariq Ramadan est médiocre au point que celle-ci semble volontairement détériorée dans le but de démontrer, si besoin était, la véracité de ce « double discours » (1).

Enfin, point final de l’argumentation, les nombreux commentaires de Caroline Fourest, qui semble ne jamais comprendre les extraits qu’elle a elle-même choisis, à l’image de ce « condamnable mais explicable, tout cela n’est pas très clair », après que Tariq Ramadan, encore lui, se soit livré à une démonstration plutôt logique et cohérente.

Ces images et commentaires mis au service de la théorie du « double discours » et du « double jeu » posent un problème simple : ils jettent la suspicion sur une partie de la population française, celle de confession musulmane. Chez Caroline Fourest, ce « double jeu » s’applique d’ailleurs non seulement aux musulmans de France mais aussi aux Tunisiens d’Ennahda et à tous ceux qu’elle juge bon de qualifier d’« islamistes » (2). L’idée défendue par la chroniqueuse dans Les radicaux de l’islam est bien celle que, sous leurs allures de citoyens respectueux du droit, les musulmans comploteraient en groupe, à l’écart des autres Français. Il y aurait par conséquent un discours de façade destiné à rassurer le grand public de la part d’une population passée maîtresse dans l’art du faux-semblant. À l’ombre des regards, les musulmans ourdissent la perte de la République, mais Caroline Fourest veille. Unique prisme de lecture pour celle qui met en scène le fantasme du « double jeu » autant qu’elle réussit le tour de force du « quintuple je » – auteur, réalisatrice, protagoniste, enquêtrice et commentatrice du « documentaire » –, l’islam est son obsession.

Mais le plus grave, dans ce « documentaire », est que son auteur n’invente rien. Car ce que rejoue ici la chroniqueuse, c’est la petite histoire de la télévision française et de son rapport à l’islam. Cette atmosphère clandestine et inquiétante, ces images volées et ces commentaires sentencieux, les écrans français en ont déjà usé les ficelles depuis plus de vingt-cinq ans. Ainsi le journaliste Hervé Claude, sur Antenne 2, annonçait en 1989, au lendemain d’une manifestation soutenant la fatwa de l’Ayatollah Khomeiny à l’encontre de l’écrivain Salma Rushdie, « une montée de l’intolérance de l’islam » (3). Quelques jours plus tôt, le même journaliste avait pointé « l’immense fossé qui sépare deux mondes. D’un côté celui des Occidentaux, et de l’autre celui de l’islam, un milliard d’hommes menés par une religion stricte » (3). En 1991, la guerre du Golfe offre à nouveau aux médias l’occasion d’agiter le spectre de la menace intérieure et d’un soulèvement des jeunes de banlieue possiblement « pro-Saddam ». L’année suivante, les journaux télévisés s’inquiètent déjà du « double discours » de l’UOIF (4) avant que n’éclate l’affaire Khaled Kelkal en 1995 et que des émissions comme Le Droit de savoir ne fassent leurs choux gras des terribles dangers que ferait courir l’islam à la République. Caroline Fourest, en plus de s’adonner au classique et très gratifiant exercice de la dénonciation du « double langage », s’inscrit dans un schéma de représentation classique lorsque les médias s’emparent de la question de l’islam. Une mise en scène parfaitement assimilée par la chroniqueuse qui semble mieux connaître les codes du journalisme que la vie des musulmans.

La maîtresse du « quintuple je », âpre défenseur de la démocratie, s’arroge les pleins pouvoirs et nous propose en fin de « documentaire » un chapitre Confrontation, dernier acte et dénouement attendu dont le titre laisse penser à un véritable Armageddon. La scène se résume pourtant à un dialogue bon ton entre la chroniqueuse et l’imam Tareq Oubrou, lequel est présenté comme un interlocuteur aux idées radicales mais « avec lequel on peut dialoguer ». Si on suit le développement de Caroline Fourest et de Tareq Oubrou, le vrai danger viendrait de l’ignorance des « jeunes musulmans » et donc leur perméabilité aux idées des radicaux de l’islam. Un amalgame irréfléchi et une mise en doute du libre-arbitre et du jugement critique des croyants qui laissent perplexe, Caroline Fourest s’adjugeant le droit de mesurer la réception du message des « islamistes » par ces auditeurs.

Manipuler, mettre des images au service d’une idée, jusqu’ici rien de nouveau. Mais continuer de jeter l’opprobre sur une partie de la population par manque de relativisme culturel et d’information, caricaturer des problématiques complexes, le jeu est aussi dangereux que les dérives radicales dénoncées. Si l’« enquête » met en exergue le talent de Caroline Fourest à continuer de faire de la question de l’islam un fonds de commerce pérenne dont le service public de l’audiovisuel apparaît comme l’un des meilleurs clients, elle pose un autre problème. Car au-delà du succès assuré par de telles méthodes (5), le véritable enjeu de ce « documentaire » est bien le fait qu’il se fasse au détriment de la communauté nationale et de l’urgente nécessité de la réinventer sur nos écrans de télévision en sachant respecter sa pluralité.


Notes
(1) Voir l’extrait situé à 29’40’’ du « documentaire ». Le début de l’enregistrement est parfaitement audible avant que le son ne se détériore brusquement pour donner l’impression d’avoir été enregistré dans une cave.
(2) On peut citer à titre d’exemple sa chronique sur la matinale de France Culture datée du 19 février 2013.
(3) On trouvera l’histoire détaillée de ces mises en scène dans le livre de Thomas Deltombe, L’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France (1975-2005), Éditions La Découverte, 2005.
(3) Voir le journal télévisé de 20 heures d’Antenne 2, 23 février 1989.
(4) Voir le journal télévisé de 20 heures de TF1, 23 janvier 1992.
(5) « Les radicaux de l’islam » réussit la meilleure part d’audience (3,0 %) de la saison pour un documentaire diffusé sur France 5.


Première parution de cet article sur Mediapart, le 27 février 2013.

* Julien Gaertner et Yvan Gastaut sont historiens et chercheurs au sein de l'Unité de recherche Migration et sociétés de l'Université Nice-Sophia Antipolis où ils coordonnent le projet Écrans et inégalités (EcrIn) financé par l'Agence nationale de la recherche.
Yvan Gastaut est maître de conférences au sein de l'Université Nice-Sophia Antipolis, Julien Gaertner est chargé de cours à Sciences-Po Paris (Campus Méditerranée-Moyen Orient).