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Points de vue

La moralisation : plus qu’une annonce, un engagement

Rédigé par Hassan Safoui | Mardi 28 Janvier 2014



Voici une exigence que d’aucuns se précipitent à plébisciter dès qu’éclate une affaire. On ne peut plus compter le nombre de déclarations de bonnes intentions, où les mots clefs « éthique », « morale », « déontologie » sont évoqués, mais les entorses à ces beaux principes ne cessent de se multiplier. C’est comme si, pris dans un tourbillon où l’éphémère prend le dessus et la question du sens est souvent reléguée au second plan, nous avons assigné à ces principes un rôle incantatoire pour apaiser les tensions, et sauver la face.

De la politique, à l’économie, du monde de la science au monde des idées, en passant par les médias, et jusque dans les institutions dites « religieuses », les exemples ne manquent pas. Rappelons-nous, sans prétendre être exhaustif, ce qui s’est passé en France et que nous pouvons qualifier de symptômes :

- Un ministre nommé Jérôme Cahuzac sensé traquer les fraudeurs, qui dissimule au fisc une partie de son argent et, le comble, nie sans cligner des yeux face aux journalistes et aux citoyens, jusqu’à ce qu’il soit finalement sommé de s’expliquer et d’avouer. Le malaise était, nous dit-on, profond, et les promesses d’une « moralisation » de la vie politique allaient être tenues. Les citoyens désireux de connaitre le patrimoine de leurs élus peuvent désormais consulter celui-ci, auprès de la préfecture. Maigre consolation ; on croit subjuguer le mensonge et la cupidité, par une dose de voyeurisme malsain.

- Des patrons voyous, qui laissent des familles entières sur le carreau pour engraisser des actionnaires déjà riches ;
- Des artificiers de la manipulation de cerveaux juvéniles, qui transforment le jihad, noble notion qui signifie la lutte pour la justice, en une entreprise de détournement, détruisant ainsi, des familles et des jeunes en pleine construction ;
- Des responsables qui s’accrochent à leurs postes et refusent de les céder, saturent le paysage par leur inaction, et prennent en otage toute une structure.

Que de raisons pour s'indigner

La liste est extensible à souhait mais la poursuivre me rendrait passible de pessimisme, coupable de focalisation sur des faits divers, de catastrophisme. Ce n’est pas mon propos, il reste des raisons d’espérer, des joies qui nous comblent, mais on ne saurait ignorer la crise morale que nous connaissons. Qui ose prétendre en être à l’abri, ne pas en avoir été témoin un jour ou l’autre, ou même ne pas y prendre part de près ou de loin ?

Assurément personne, à en croire le mutisme qui prévaut quand c’est l’indignation qui s’impose, l’audience grandissante d’émissions télé plus abêtissantes les unes que les autres, les électeurs qui votent pour un candidat et ne s’étonnent plus que ce qu’il fait en exercice soit aux antipodes de ce qu’il a déclaré pendant sa campagne.

Dans un monde où seule la légalité compte, des couples explosifs se forment : le sport avec la publicité des jeux de hasard ou d’une boisson-drogue des plus dévastatrices, la médecine avec les firmes pharmaceutiques avides de profit, des politiques avec des lobbyistes dont ils ne peuvent s’émanciper, des associations aux objets « nobles » avec un financement conditionné… et il n’est plus choquant que dans une manifestation qui fait l’éloge des valeurs morales, on rencontre des sponsors qui piétinent ces mêmes valeurs jour et nuit.

La morale, dans son sens le plus concret, est plus que jamais devenue un impératif. Les non-croyants, les croyants, et les musulmans en particulier, se doivent de remettre cet impératif au cœur de leur projets. Au cœur de nos projets, et non seulement de nos débats, car dans cette profusion de la parole, on entend des discours qui dénotent souvent avec les pratiques.

S'engager pour se défaire de l'immoralité ambiante

Si le mot « kholouq » (morale en arabe) a une racine commune avec le mot « khalq » (être), c’est parce que l’exigence morale ne peut être relativisée. Elle doit au contraire devenir un exercice spirituel quotidien, un engagement qui imprègne l’individu de sa force. Véritable jihad, que celui de dire « je ne sais pas » là où les autres nous croient savoir, de dire « je n’ai pas pu le faire » au lieu de bricoler des pages « qui en jettent » la veille pour le lendemain, de céder sa place là où l’on s’aperçoit qu’il y a meilleur que soi, de dire la vérité alors qu’elle nous désavantage. L’exigence morale en islam est plus qu’un impératif de réciprocité d’engagement entre les Hommes : il est un acte d’adoration, un engagement vis-à-vis de l’Eternel.

Que nous le voulions ou pas, nous avons cédé au morcellement de notre vigilance et nous sommes des acteurs de cette immoralité ambiante : par des vêtements pas chers que nous portons et que confectionnent des petites mains misérables à l’autre bout du monde ; par l’électricité que nous utilisons dont la source est puisée dans des contrées sous-équipées ; par la nourriture que nous consommons, et dont nous savons qu’elle est produite par des plus misérables que nous ; par notre mutisme doublé d’une impuissance qui fait que dans ce monde où tout se sait, nous fermons nos oreilles et nos yeux sur des crimes et des injustices.

Il est certainement des complicités dont nous ne pourrons nous défaire du jour au lendemain, mais nous avons, sans doute, des marges de manœuvre pour refuser ce déluge d’aménagements forcés avec les valeurs. Si d'aucuns prétendent se conformer à l'islam, il est plus que jamais temps de se le rappeler ; c’est un engagement envers Dieu, envers soi et envers les autres. Les prières, le jeûne, toutes les pratiques seraient vaines si elles ne nous dictent pas la promotion des valeurs morales, et la défense de celles-ci, quel qu’en soit l’initiateur.

* Hassan Safoui est secrétaire général du Comité 15 mars et Libertés.