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Histoire

Jean-Luc Einaudi : « 17 octobre 1961 : les mensonges d’État ne sont pas révolus »

Rédigé par Faiza Ghozali | Lundi 17 Octobre 2011

Historien français, Jean-Luc Einaudi a beaucoup œuvré, par ses recherches opiniâtres, pour que la vérité se fasse sur le 17 octobre 1961. Il nous livre ici son analyse des événements.




Salamnews : On a parlé de « dérapage ». Les forces de police ont donc « dérapé » ce 17 octobre 1961 ?

Jean-Luc Einaudi : Je n’ai, moi-même, jamais parlé de dérapage. Ce massacre en plein cœur de Paris est le produit de violences coloniales, c’est l’irruption des pratiques habituelles qui étaient à l’œuvre en Algérie. N’oublions pas le contexte, qui était celui de la guerre coloniale depuis 1945, avec la guerre d’Indochine, des répressions coloniale féroces, et la guerre d’Algérie qui avait démarré en 1954. Un dérapage est quelque chose d’accidentel.
Or ces crimes sont le produit de toute une évolution antérieure. Parmi les policiers et les gendarmes qui ont participé à la répression, beaucoup avaient séjourné en Algérie. Les gendarmes mobiles exerçaient tour à tour en France et en Algérie.
Avant d’être nommé préfet de police en 1958, Maurice Papon a été en fonction dans l’Est algérien, en tant que haut représentant de l’État. Usage massif de la torture, camps de regroupements…, il a lui-même mis en œuvre des pratiques qui étaient monnaie courante dans l’Algérie coloniale.

En quoi est-ce important de faire la pleine lumière sur ces événements ?

J.-L. E. : Ces crimes ont été commis par des fonctionnaires de police, couverts par le pouvoir politique de l’époque, et se sont accompagnés de mensonges d’État. C’est une tâche sombre dans l’Histoire française contemporaine. Il faut rendre justice à la mémoire des victimes, de leurs familles et à l’ensemble des Algériens. L’Histoire est le seul moyen qu’ont les hommes de réfléchir et de tirer des leçons pour le présent et l’avenir. Dissimuler de tels crimes tend inévitablement à perpétuer les mentalités et à prendre le risque que de tels moments terribles se reproduisent. Il est de la responsabilité des citoyens français de savoir ce qui s’est commis. Cela touche à la vie même de la démocratie.

Ces « mensonges d’État », dites-vous, sont-ils révolus ?

J.-L. E. : Absolument pas. Mais il y a eu tout un mouvement au sein de la société civile française pour que soient connus ces événements. Ces dernières années, la version officielle initiale s’est effondrée, notamment lors du procès en diffamation que Maurice Papon m’a intenté en 1998, et qu’il a perdu.
En ce qui concerne le pouvoir central d’État, il y a eu une amorce de reconnaissance avec Lionel Jospin Premier ministre, lorsqu’il a évoqué des « dizaines de victimes ». La préfecture de police de Paris, quant à elle, a toujours été un bastion du déni. D’ailleurs, un livre publié lors de son bicentenaire, en 2000, affirmait que « la police fut constamment à pied d’œuvre pour assurer la paix publique » ! Les crimes du 17 octobre 1961 n’existaient pas !
Côté officiel, si on a fini par reconnaître des « dizaines de victimes », c’est aussi en présentant la police elle-même comme une victime, contrainte de riposter à des attaques des manifestants ! Et les cadavres d’Algériens sont présentés comme les victimes de règlements de compte entre le FLN (Front de libération nationale) et le MNA (Mouvement national algérien). On attend toujours la reconnaissance officielle de ce crime d’État.

À quand cette reconnaissance officielle au plus haut niveau de l’État ?

J.-L. E. : Tout ce qui touche aux relations franco-algériennes est encore délicat. Il y a toujours des milieux actifs, nostalgiques d’une certaine époque, notamment parmi les Pieds-Noirs, dont l’électorat est important dans certaines régions de France, qui fait le terreau du Front national.
La vérité est en marche. Or, en ne se prononçant pas, l’État français continue de valider la version de Papon.
En ce qui me concerne, l’essentiel est la connaissance et la transmission de ces faits au sein de la société civile, tant en France qu’en Algérie. Les échanges et les mouvements au sein de la société civile sont beaucoup plus importants que les commémorations officielles, souvent circonstancielles.


A SAVOIR

L’historien Jean-Luc Einaudi s’était fait attaquer en diffamation en 1998 par Maurice Papon, préfet de police à l’époque des faits, qu’il avait nommément désigné comme le responsable du « massacre perpétré par des forces de police » le 17 octobre 1961. Un procès dont Einaudi est sorti vainqueur, malgré le refus obstiné opposé à sa demande d’accès aux Archives de Paris.
Il a publié La Bataille de Paris – 17 octobre 1961 (Éd. du Seuil, 1991, rééd. 2001), 17 octobre 1961 (avec Elie Kagan, Actes Sud, 2002) et Octobre 1961. Un massacre à Paris (Fayard, 2001).

Jean-Luc Einaudi : « 17 octobre 1961 : les mensonges d’État ne sont pas révolus »
Première parution de cet article dans Salamnews, n° 31, octobre 2011.

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