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Points de vue

Intellectuel colonisé, intellectuel aliéné

Rédigé par Youcef Girard | Lundi 20 Février 2006

"Où t'es-tu perdu, marcheur solitaire? il te faut revenir sur tes pas ; dans ce désert on ne trouve que mort et désespoir." Ali Shariati
“La grande nuit dans la quelles nous fumes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver fermes, avisé et résolus. Il nous faut quitter nos rêves et nos amitiés d’avant la vie. Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à touts les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde.” Frantz Fanon



Le principal problème développé dans les études par nos trois auteurs est sûrement celui de l'aliénation, recouvrant par là même des problèmes plus spécifiques à l'homme colonisé et post-colonisé que sont l'acculturation, la dépersonnalisation ou encore la fausse conscience, des intellectuels du Sud dans leur rapport à la culture occidentale. Ces phénomènes que Léopold Sédar Senghor appela, dans une belle formule, “l’arrachement de soi à soi” c’est-à-dire “à la langue de ma mère, au crâne de mon ancêtre, au tam-tam de mon âme”.  Dans sa relation à la culture occidentale le colonisé incorpore le regard dévalorisant que l’Occident porte sur sa culture, son peuple où sa civilisation et devient, par la force de ce discours hégémonique, un aliéné.

 

L'aliénation peut être définie comme un état dans lequel un individu, par suite de conditionnements extérieurs, économiques, politiques ou/et culturels, cesse de devenir maître de lui-même et se transforme en esclave, simple objet entre les mains d’autres hommes. Réifié par le colonisateur, le colonisé est soumis à un statu social et à des conditions de vie qu’il ne peut modifier sans bouleverser l’ensemble de l’ordre social.

 

Pour nos trois auteurs, l’intellectuel colonisé auquel on a enseigné la supériorité de la culture occidentale par rapport à sa propre culture est objectivement aliéné. Pendant des années il a tout fait pour faire sienne une culture qui lui enjoignait de se départir de sa culture d’origine, considérée comme inférieure et archaïque. Cette culture inculquée le condamnait à haïr son être profond et à adorer la culture de son oppresseur. Le stigmate visible de cette aliénation peut se voir dans le mépris dans lequel l'intellectuel colonisé ou post-colonisé tient sa propre culture ou son propre peuple. Bien des fois ils se sentent étranger à ceux qu’ils considèrent trop souvent comme des arriérés, aux coutumes “barbares”.

 

Aliéné, dépersonnalisé, l'intellectuel colonisé a tout fait pour assimiler et s'assimiler à la culture occidentale, c'est-à-dire à la culture dominante. Il a participé, souvent de manière inconsciente et sous la pression du monde culturel dominant, à sa propre aliénation. Selon Frantz Fanon, "l'intellectuel colonisé s'est jeté avec avidité dans la culture occidentale. Semblable aux enfants adoptifs, qui ne cessent leurs investigations du nouveau cadre familial que le moment où se cristallise dans leur psychisme un noyau sécurisant minimum, l'intellectuel colonisé va tenter de faire sienne la culture européenne. Il ne se contentera pas de connaître Rabelais ou Diderot, Shakespeare ou Edgard Poe, il bandera son cerveau jusqu'à le plus extrême complicité avec ces hommes."[3]

 

D'après Ali Shariati le stigmate même de l'aliénation se trouve dans les goûts culturels que les jeunes intellectuels colonisés ont développé ou plus exactement que l’on a développé chez eux. Loin de se passionner pour les écrits de philosophes, d'historiens ou de divers écrivains qui partagent objectivement les mêmes conditions sociales et les mêmes conditions idéologico-culturelles qu'eux, leurs regards se tournent exclusivement vers cet Occident dominateur qui les aliènes. Par l'absence d'un regard critique sur la production culturelle de l'Occident et par l’ignorance de la production intellectuelle des autres pays du Sud, l'intellectuel colonisé et post-colonisé entretien et renforce les chaînes qui l’attachent à la culture dominante. "Un de mes regrets, nous confie Ali Shariati, est que nous ne connaissons pas les penseurs qui souffrent des mêmes maux que nous, qui ont des besoins, un milieu, une histoire, une conjoncture semblable aux nôtres, qui proposent pour leur société des solutions pouvant nous être instructives. Nous connaissons les penseurs qui, en principe, ont des idées - même si elle sont justes -, une doctrine - même si celle-ci ne manque pas de profondeur -, des solutions - même si elles sont appropriées - ne répondant pas à nos problème. Au lieu de connaître les grands penseurs africains ou asiatiques de ce siècle qui ont pu arriver - à travers leur prise de conscience nationale, orientale et mondiale - à de nouvelles solutions - on n'a même pas entendu leurs noms -, on se lance à corps perdu dans la connaissance de gens tels que Brecht, Becket, Xénakis qui ne nous concernent nullement même s'ils sont, comme Brecht, progressistes, lucides, éclairés, éclairants."[4]

 

Edward Saïd fait globalement le même constat que Frantz Fanon et Ali Shariati quant à la domination idéologico-culturelle qu'exerce l'Occident sur les autres cultures. Selon lui le capitalisme est directement responsable de la domination idéologico-culturelle de l'Occident et, de fait, de l'aliénation des intellectuels du Sud. “L’économie de marché occidentale, tournée vers la consommation, a produit (et continue à produire à une vitesse accélérée) une classe instruite dont la fonction intellectuelle est dirigé de façon à satisfaire les besoins du marché. L’accent est mis, très évidemment, sur les études d’ingénieur, de commerce et d’économie ; mais l’intelligentsia se fait elle-même l’auxiliaire de ce qu’elle considère comme les principales tendances qui ressortent en Occident. Le rôle qui lui a été prescrit est celui de “m oderniser”, ce qui veut dire qu’elle accorde légitimité et autorité à des idées concernant la modernisation, le progrès et la culture qu’elle reçoit en majeur partie des Etats-Unis”. Edward Saïd de conclure que “s’il y a un acquiescement intellectuel aux images et aux doctrines de l’orientalisme, celui-ci est aussi puissamment renforcé par les échanges économiques, politiques et culturels ; bref, l’Orient moderne participe à sa propre orientalisation.”[5]

           

Ces intellectuels qui participent à l'orientalisation de l'Orient moderne, sont incapables de produire les réponses idéologico-culturelles dont le monde arabo-islamique contemporain à besoin pour se défendre contre l'impérialisme occidental en général et l’impérialisme américain en particulier. Pire, ils participent objectivement au renforcement de cet impérialisme en agissant comme ses représentant locaux. Selon Edward Saïd, “on peut très bien compter cette adaptation de la classe intellectuelle au nouvel impérialisme comme un triomphe de l’orientalisme. Le monde arabe est aujourd’hui un satellite des Etats-Unis du point de vue intellectuel, politique et culturel”[6]. Saïd poursuit en évoquant la formation de ces jeunes intellectuels dans les universités occidentales et le caractère aliénant de ce type de formation. Les formations ressues seront, selon lui, un outil majeur de reproduction des rapports de domination culturelle dans les pays d'origines de ces étudiants et de renforcement de l'orientalisme en Occident même. Selon l'intellectuel palestinien, “les étudiants (et les professeurs orientaux) souhaitent toujours s'asseoir aux pieds des orientalistes américains, avant de répéter devant un public local les clichés que j’ai décrits comme des dogmes de l’orientalisme. Avec un système d e reproduction comme celui-ci, il est inévitable que le savant oriental se serve de sa formation américaine pour se sentir supérieur à ses compatriotes, du fait qu’il est capable de maîtriser le système orientaliste ; dans ses relations avec ses supérieurs, les orientalistes européens ou américains, il ne sera qu’un “informateur indigène”. Et c’est bien en cela que consiste son rôle en Occident, s’il a la chance d’y rester une fois ses études terminées.”[7]

 

Finalement pour Edward Saïd la décolonisation et les différentes luttes anti-impérialistes qui ont eu lieu depuis un siècle dans le monde arabo-islamique et dans l'ensemble des pays du Sud n'ont pas bouleversé les structures fondamentales de la domination occidentale. Selon lui, “Deux facteurs rendent le triomphe de l’orientalisme encore plus évident. Dans la mesure où l’on peut généraliser, les tendances de la culture contemporaine du Proche-Orient suivent des modèles européens et américains. Quand Taha Hussein disait, en 1936 de la culture arabe moderne qu’elle était européenne, et non pas orientale, il ne faisait qu’enregistrer l’identité de l’élite naturelle égyptienne, dont il était un membre distingué. Il en est de même de l’élite arabe d’aujourd’hui, bien que le puissant courant d es idées anti-impérialistes du tiers monde qui ont saisi la région, depuis les années 1950, ait émoussé le tranchant occidental de la culture dominante.”[8] Ce suivisme de la culture du Proche-Orient contemporain, et au-delà de l’ensemble des pays du Sud, vis à vis de l'Occident est le stigmate même de l'aliénation contre laquelle l’intellectuel avide d'émancipation face à la culture dominante devra se défaire dans la lutte idéologico-culturelle.