Economie

Hajj 2022 : quel rapport entre Motawif, l'Inde et l'islamophobie ?

Rédigé par Lionel Lemonier | Vendredi 24 Juin 2022 à 13:00

Qui se cache derrière la plateforme Motawif, arrivée soudainement dans le marché du hajj en juin pour les pèlerins occidentaux ?



Début juin 2022, l’Arabie Saoudite décidait de révolutionner l’organisation du hajj, le grand pèlerinage à La Mecque, cinquième pilier de l’islam. Les pèlerins d'Europe et des Amériques doivent maintenant utiliser la plateforme Motawif. Saphirnews a suivi pas à pas les annonces des autorités saoudiennes et leurs conséquences pour vous tenir au courant des nouvelles modalités de voyage.

Mais qui se cache derrière le nouveau portail promu par le ministère saoudien du Hajj ? Si les autorités saoudiennes n'ont donné aucun élément d'information présentant l'identité et le choix de Motawif, un nom est vite apparu : il s'agit de l'agence de voyages en ligne Traveazy, une société privée (et non publique) basée à Dubaï.

Fondée en 2013 par les Indiens Geet Bhalla et Digvijay Pratap, elle possède plusieurs filiales dont UmrahMe, dirigée par Mohammed BIn Mahfouz. Cette structure, créée en 2018, est « l’une des trois seules entreprises autorisées par le ministère du Hajj et de la Omra à vendre des produits omra à des agences de voyages mondiales » selon Forbes, qui l'a classé en 2020 5e dans sa liste des 50 startups les plus financées du Moyen-Orient.

Traveazy, qui a donc été chargée par l'Arabie Saoudite de concevoir Motawif pour centraliser les demandes des pèlerins occidentaux, comptait au moins un investisseur ayant des liens étroits avec le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti ultranationaliste au pouvoir en Inde, selon Middle East Eye. L’information a soulevé depuis le 17 juin une vague d'incompréhension dans les milieux musulmans.

Un investisseur puissant aux liens troubles qui inquiètent

L'homme, qui a des liens avec le Premier ministre Narendra Modi, « a contribué à faciliter plusieurs millions de dollars d’investissements dans Traveazy ». C’est Prashant Prakash, vice-président et associé de la société de capital-risque Accel India. Il siège au Conseil consultatif national des startups de l’Inde depuis 2020, explique MEE. En 2021, il est devenu le conseiller politique et stratégique de Vasavaraj Bommai, ministre en chef du gouvernement dirigé par le BJP au Karnataka et allié clé de Narendra Modi.

Or, depuis des années, le gouvernement Modi et le BJP multiplient les mesures et les lois discriminatoires à l’encontre de la minorité musulmane indienne. Sans compter les discours et propos antimusulmans qui engendrent régulièrement des troubles intercommunautaires.

Très vite, des internautes ont dénoncé le choix opéré par l'Arabie Saoudite, le jugeant « scandaleux ». « Les musulmans du Karnataka sont sans cesse attaqués par le BJP. Nous avons également vu le ministre en chef du Karnataka encourager l’ingérence des militants de droite dans les mariages interconfessionnels et le harcèlement des couples interconfessionnels, dans lesquels les musulmans font l’objet de violence directe », dénonce une activiste indienne citée par MEE, qui alerte sur le fait que « les données personnelles des musulmans qui postulent via le portail pourraient facilement se retrouver entre de mauvaises mains ».

A ce stade, la vague de protestation reste limitée. Après son lancement précipitée, l'image déjà fragile de Motawif a, en effet, pris un sacré coup pour ses dysfonctionnements et ses bugs à répétition qui ont découragé bien des candidats au hajj à aller jusqu'au bout de la procédure d'inscription. Des pèlerins ont néanmoins réussi à passer outre les difficultés ; les premiers départs pour l'Arabie Saoudite depuis la France ont eu lieu jeudi 23 juin.

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