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Points de vue

Drôle d’Aïd à la mosquée

Rédigé par Bilal Ibn Mîkhael | Vendredi 25 Septembre 2015

Fête la plus importante de l’islam, l’Aïd al-Adha n’est pas un jour comme les autres. Moment de pardon pour le fidèle, d’échanges entre croyants, de communion et de joie pour une communauté, c’est une journée de bonheur, lorsqu’on nous le permet. Converti depuis près de deux ans, je me réjouis chaque jour d’avoir connu l’islam avant de connaître les musulmans.



Un homme en prière à la mosquée. © Bilal Ibn Mîkhael
Un homme en prière à la mosquée. © Bilal Ibn Mîkhael
Le réveil sonne. Rasage, brossage, douchage, parfumage. Le même rituel pour ma femme et moi en ce jour d’Aïd. Nous nous dépêchons afin d’arriver suffisamment tôt à la mosquée et y trouver de la place. De bonnes places. Le cœur apaisé, je prends la route en m’intimant l’ordre de ne penser qu’à des choses positives. Arrivé aux portes du lieu culte, les mêmes SDF et mendiants s’alignent en espérant un geste. Depuis peu, des réfugiés se mêlent à eux. Des pères tenant femmes et enfants dans les bras, brandissant leurs passeports syriens ou palestiniens pour bien faire comprendre d’où ils viennent. La mosquée dit avoir une capacité de 6 000 personnes. Comment peut-on envisager de laisser ces gens, musulmans pour la plupart, vivre dehors ? Certaines églises ouvrent, ou ont ouvert par le passé, leurs portes à ces démunis.

Il est 9h, la prière débute. Le prêche qui suit n’est qu’en arabe, ce qui, assurément, n’aide pas à motiver une bonne partie des fidèles de rester écouter. D’habitude, le prêche est traduit en français, pourquoi ne pas le faire le jour où la mosquée est, sans aucun doute, la plus remplie de l’année ? Certes, en tant que musulman, nous devons apprendre l’arabe. Est-ce une raison suffisante pour ne prêcher qu’à une partie seulement des fidèles ? Et surtout, combien de temps pensez-vous qu’il faille, pour quelqu’un de normal, pour apprendre l’arabe littéraire au point de comprendre un prêche ? J’ai beau l’apprendre depuis plusieurs mois, je ne peux que saisir quelques termes, mais pas plus. Quel gâchis lorsqu’on sait que, pour certains, les paroles prononcées depuis le mirhab constitueront le seul rappel spirituel de la semaine.

Finalement, le message essentiel du prêche est traduit en quelques phrases, dans un français hésitant. L’imam a parlé de l’importance du sacrifice animal le jour de l’Aïd, de la manière de choisir l’animal, et du comportement à avoir avec l’animal. A 500 mètres à peine de la mosquée, il y a un camp de réfugiés syriens. A moins de 100 mètres, un camp de Roms. Pas un mot dans le prêche. A quel moment la communauté peut-elle être utile si ce n’est pas lorsqu’avec un seul micro un imam peut appeler près de 6 000 fidèles à agir pour son prochain ?

Des « Incha’Allah » synonymes d'inaction

En sortant, au milieu des embrassades et autres réjouissances, j’interpelle poliment quelques frères au sujet des réfugiés à proximité. Certains m’expliquent faire des du’as pour eux, et la paix dans leur pays. Il serait grand temps d’expliquer à nos frères et sœurs que si les invocations, et l’assiduité dans la pratique, représentent une force essentielle pour le croyant, à Badr ou à Uhud, le Prophète (Paix et Bénédiction sur Lui) et ses compagnons invoquèrent Dieu, mais une fois le moment venu, ils se levèrent et agirent, en s’en remettant au Tout-Puissant. Aujourd’hui, les « Incha’Allah » ne servent pas à rappeler au croyant d’être humble dans les projets et les actions entreprises, mais légitiment sa fainéantise et son inaction.

Je sors de la mosquée. Heureusement, certains frères et certaines sœurs multiplient les dons aux quelques mendiants, mais ça n’est pas l’attitude de la majeure partie des fidèles. Certains se pressent sur les quelques étales informelles, et illégales, installées ça et là aux abords de la mosquée pour vendre des produits islamiques ou du prêt-à-porter, le tout surement contrefait et au dépens des différentes boutiques musulmanes présentes dans le quartier. D’autres organisent des photographies de groupe, absolument pas perturbés par les quelques mendiants à leurs côtés.

Je retrouve ma femme. Elle n’a pas été perturbée par le prêche de l’imam, puisqu’elle n’y a tout simplement pas eu droit. Il n’y avait pas de haut-parleurs du côté des femmes, et après tout, quand bien même en mettre, à peine la prière fut-elle terminée que la plupart des sœurs se lèvent, discutent à voix haute, comparent leurs styles, rapportent les derniers ragots, et se donnent rendez-vous pour le prêche du vendredi. Les sœurs qui souhaitent tendre l’oreille pour entendre le prêche, ou s’isoler pour prier n’en ont pas la possibilité tant le brouhaha est fort.

En entendant nos quelques remarques, un frère m’explique que les mosquées ne souhaitent pas s’immiscer dans les problèmes politiques, ni appeler les fidèles à perturber l’ordre public par des manifestations ou autres démonstrations publiques. Heureusement qu’en 613, lorsque notre Prophète reçut la révélation pour prêcher l’islam en public, il n’eut pas les mêmes craintes que nos responsables de lieux de culte. De même en 828, à Bagdad, lorsque les oulémas sunnites, opposés à la politique du calife Abbas Al-Ma’Mun, appelèrent les musulmans à prendre la rue pacifiquement en guise de protestation. L’histoire de l’islam est riche d’autres exemples.

Au regard du drame qui touche nos sœurs et frères à La Mecque, au Yémen, en Syrie, en Palestine, en Birmanie, ces remarques doivent être relativisées. A moins que, mises à bout à bout, elles expliquent notre incapacité à agir collectivement, ou simplement à peser dans la société française. Si vous vous reconnaissez dans ce texte, n’ayez crainte mes sœurs et frères. Mon cœur est apaisé en pensant aux erreurs que j’aurais pu, moi aussi, commettre à votre égard. Vous êtes tous pardonnés. Qu’Il nous pardonne. Incha’Allah.

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Bilal Ibn Mîkhael est étudiant.

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