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Points de vue

Califat islamique : du bon usage des mots

Rédigé par Baudoin Dupret | Jeudi 10 Juillet 2014



Les médias bruissent des événements qui, en Syrie et en Irak, mais plus largement encore, menacent la stabilité régionale du Proche-Orient et la carte coloniale définie par les accords Sykes-Picot. Récemment, une déclaration d’instauration du califat agite, intrigue, surprend et déconcerte. Qu’est-ce que le califat ? S’agit-il d’une instauration ou d’une restauration ? Qui donc est concerné ? Quelles conséquences cela peut-il avoir ?

Le plus étonnant, à mes yeux, est le pouvoir d’évocation que peut receler un mot. Parce qu’à vrai dire il ne s’agit que de ça, un mot, qui, sur le terrain, n’a guère de capacité immédiate de changer les rapports de force et l’organisation des territoires rebelles aux régimes de Damas et de Bagdad. Alors, que dire sur ce mot ?

Une traversée historique

La première distinction à opérer porte sur les plans dénotatif et connotatif de l’usage de pareil mot. Autrement dit, sur ce que le terme signifie historiquement, voire techniquement, et sur ce qu’il véhicule comme significations connexes. Le terme de « califat » se prête particulièrement bien à ce petit exercice.

En arabe, khilafa signifie lieutenance, au sens premier de celui qui tient lieu, qui succède. C’est le sucesseur du Prophète dans ses pouvoirs temporels. Pas dans ses pouvoirs spirituels qui, eux, lui sont exclusifs (au moins dans la tradition sunnite). Le titre n’est toutefois pas contemporain aux premiers successeurs, qui étaient appelés « Commandeur des croyants » (amir al-mu’minin), comme le roi du Maroc (art. 41 de la Constitution de 2011).

C’est donc de manière anachronique qu’on désigne les quatre premiers successeurs du nom de « califes bien-guidés » (rachidun), entre 632 et 661. Ce n’est que plus tard, avec l’avènement des empires omeyyade (661-750) et abbasside (750-1258), que le terme s’imposa pour désigner les régimes et les souverains de Damas, Cordoue et Bagdad. Il ne saurait être question de décrire dans le détail les heurs et malheurs des dynasties califales. On remarquera simplement qu’après l’âge d’or abbasside l’institution connut un déclin notoire pour progressivement tomber dans l’oubli.

A l’âge des califes succéda celui des sultans et émirs. Ceux-ci conservèrent le plus souvent l’apparence d’une souveraineté califale, mais ils n’en exerçaient pas moins le pouvoir réel. Et ce, jusqu’aux invasions mongoles et à la chute de Bagdad (1258). Dans ces temps troubles, on rapporte qu’un parent du dernier calife trouva refuge au Caire, où il fut accueilli par le pouvoir mamelouk qui en escomptait un petit bénéfice de légitimité. Quand les Ottomans conquirent Le Caire (1517), ils s’emparèrent de la personne du calife de l’époque, al-Mutawakkil III, et l’emmenèrent, entre autres butins, à Istanbul.

Il n’est pas du tout sûr, cependant, que le conquérant de l’Egypte, Sélim, ait recueilli dès cette époque le titre califal. Il semblerait que ce soit plutôt un siècle plus tard que les Ottomans se soient arrogé l’héritage de la dynastie abbasside, qu’ils conservèrent ensuite jusqu’au XXe siècle. Avec la fin de la Première Guerre mondiale et le démembrement de l’empire ottoman, la République turque fut proclamée (1923) et le califat aboli (1924).

Un pouvoir évocateur

La théorisation du califat est restée historiquement sommaire. Le plus célèbre des traités sur la question est indubitablement celui d’al-Mawardi (mort en 1058), Les Statuts gouvernementaux. L’œuvre de Mawardi, « légiste au service de la politique de restauration du califat et du sunnisme » (Laoust, 1968 : 13), cherche les moyens pragmatiques d’assurer la survie d’une institution menacée. Mais, en dehors de quelques ouvrages de même facture, il faut reconnaître le peu d’importance de la question dans la littérature islamique.

L’abolition provoqua néanmoins un certain émoi, et des auteurs comme Rachid Rida (Le Califat ou l’Imamat suprême) ou Abderrazzaq al-Sanhuri (Le Califat, son évolution vers une Société des nations orientale) appelèrent à sa restauration, sous des formes modernisées. Il reste que l’institution du califat est bien loin d’avoir fait l’objet d’une élaboration systématique, soutenue et détaillée, alors que le terme s’avère bien plus riche sur le plan connotatif.

En effet, les détails étymologiques et historiques revêtent peu d’importance face au pouvoir évocateur du mot. Il n’est qu’à regarder l’émotion qui s’est emparée, positivement ou négativement, à l’annonce de l’instauration du califat d’Ibrahim, alias Abu Bakr al-Baghdadi, le chef de la milice qui sévit en Syrie et en Irak sous le nom d’Etat islamique.

Edification d’un Etat islamique idéal ou usurpation d’un titre symbolique ?

Quand on brandit le terme de califat, aujourd’hui, c’est à un double retour qu’on semble appeler : celui au temps prophétique, avec tout ce que cela signifie en termes d’exemplarité et de vertu ; celui à l’âge d’or abbasside, avec sa charge de gloire conquérante. Tant et si bien que même les opposants aux prétentions de Baghdadi se sentent obligés d’appeler de leurs vœux l’instauration du califat, tout en contestant la méthode utilisée et la personne désignée. Ainsi en va-t-il du célèbre Qaradawi, le président de l’Union mondiale des oulémas musulmans. On le voit, ce qui est en jeu n’est pas tant l’édification d’un Etat islamique idéal dont les contours théoriques seraient déjà dessinés que l’attribution (ou l’usurpation) d’un titre à la forte charge symbolique, synonyme de pouvoir légitime en terre d’islam.

Il reste que, souvent, les mots ne sont pas que des paroles en l’air, ils ont un impact, ils réalisent des choses, ils transforment le monde. Dans le jargon, à la suite du philosophe du langage Austin, on dit que certains d’entre eux ont un effet performatif. Ainsi en va-t-il du pardon, du serment, du baptême, de l’insulte, de la déclaration de guerre ou de paix : l’utilisation des mots qui leur correspondent suffit à faire quelque chose, à réaliser une action.

La déclaration d’instauration du califat, pour usurpée et sans doute anecdotique qu’elle soit, n’en est pas moins l’affirmation d’un rapport de force qui contraint différentes parties – et pas seulement celles au conflit – à se positionner, à s’aligner ou à se démarquer, à condamner ou à applaudir, à craindre ou à tourner en dérision. En ce sens, elle est un bon coup médiatique, parce qu’il fait parler de l’Etat islamique bien au-delà de ce qu’il est et pourra jamais être. Elle est aussi un coup politique qui met ce groupuscule radical et violent au centre de l’échiquier local et régional en le parant d’une vertu qu’il n’a pas, ni dans ses pratiques en tous points odieuses, ni dans ses prétentions à la légitimité, fondées sur la haine, la cruauté, le cynisme et l’audace des voyous.

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Première parution de cet article sur le site du Centre Jacques-Berque

Baudouin Dupret est directeur de recherche au CNRS et directeur du Centre Jacques-Berque. Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment dirigé La Charia aujourdhui : usages de la référence au droit islamique, Ed. La Découverte, 2012, 240 p.