Le jeûne est devenu un élément des méthodes de coaching et de développement personnel. Présenté comme un puissant « détoxifiant » du corps, il est mis au service d’un bien-être centré sur l’harmonie entre le corps et l’esprit. Dans les fois monothéistes, pratiquer le jeûne va cependant bien au-delà de cela : s’il contribue à désencombrer notre relation à Dieu et aux autres, il trouve son moteur dans le désir ardent de Dieu. De ce point de vue, se purifier par le jeûne revient à poser à plat, chaque année, ses besoins, ses manquements, ses aspirations, pour se relier toujours plus profondément au divin. On agit ainsi sur le corps pour poursuivre un but qui est avant tout d’ordre spirituel.
Le désir ardent de Dieu
Les traditions chrétienne et musulmane regorgent de paroles et de textes de saints et de saintes qui ont mené une vie empreinte d’un amour incommensurable pour Dieu. Saint Augustin (m. 430), dès la première page de ses Confessions, le manifeste d’une plume si légère et qui invite en même temps à la méditation : « C’est Toi qui pousses l'homme à prendre plaisir à Te louer, parce que Tu nous as faits orientés vers Toi (ou : pour Toi) et que notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi. » Le cœur « sans repos » transcrit le latin inquietus, qui signifie littéralement l’état de celui qui est agité, troublé, à cause du manque éprouvé.
Ce qu’exprime ici le saint n’est pas le manque de sommeil, c’est l’aspiration à vivre la plénitude du repos dans le Seigneur. Les mystiques de l’islam ont décrit ce désir sous la forme d’une union charnelle entre l’humain et le divin. Dieu revêt les traits de l’amant-e et l’humain ne vit plus que par ce désir, comme l’exprime le mystique persan Djalal al-Din Rumi (m. 1273) : « Les gens exercent tous les métiers, tous les commerces, et procèdent à toutes sortes d’études : médecine, astronomie, etc., mais ils ne peuvent trouver le repos, car leur but n’est pas atteint. On appelle le Bien-Aimé “repos de l’âme” ; et comment pourrait-on trouver quiétude et repos ailleurs qu’en Lui ? »
Ces propos sont une invitation à creuser un peu plus la raison de nos humeurs, de nos états d’âme, de ce que nous pensons être des manques dans notre vie. Pourquoi et de quoi sommes-nous inquiets ? Quelle est donc la source de notre inquiétude ? Les réponses à ces questions peuvent être multiples, et chaque personne est invitée à trouver les siennes. Dans une perspective croyante, l’origine du manque réside avant tout dans l’absence de l’être aimé, à savoir Dieu.
Ce qu’exprime ici le saint n’est pas le manque de sommeil, c’est l’aspiration à vivre la plénitude du repos dans le Seigneur. Les mystiques de l’islam ont décrit ce désir sous la forme d’une union charnelle entre l’humain et le divin. Dieu revêt les traits de l’amant-e et l’humain ne vit plus que par ce désir, comme l’exprime le mystique persan Djalal al-Din Rumi (m. 1273) : « Les gens exercent tous les métiers, tous les commerces, et procèdent à toutes sortes d’études : médecine, astronomie, etc., mais ils ne peuvent trouver le repos, car leur but n’est pas atteint. On appelle le Bien-Aimé “repos de l’âme” ; et comment pourrait-on trouver quiétude et repos ailleurs qu’en Lui ? »
Ces propos sont une invitation à creuser un peu plus la raison de nos humeurs, de nos états d’âme, de ce que nous pensons être des manques dans notre vie. Pourquoi et de quoi sommes-nous inquiets ? Quelle est donc la source de notre inquiétude ? Les réponses à ces questions peuvent être multiples, et chaque personne est invitée à trouver les siennes. Dans une perspective croyante, l’origine du manque réside avant tout dans l’absence de l’être aimé, à savoir Dieu.
Nos désirs cherchent parfois au mauvais endroit
C’est ainsi que les humains sont des êtres en manque, dans une quête continue du bien-être, de ce qu’on pense représenter notre bonheur. Le désir humain, en soi, n’est pas mauvais, mais il peut se tromper d’horizon. Le problème qui surgit, ici, ne réside pas tant dans le fait que nous désirons trop, mais plutôt que nous désirons mal ; nous pouvons nous tromper sur l’objet de notre quête, et parfois nos désirs sont si dispersés qu’ils submergent notre corps et notre cœur. Le passage coranique suivant résume très bien cette question, lorsqu’il dit : « L’amour des choses qu’ils désirent a été enjolivé aux gens, comme les femmes, les enfants, les trésors thésaurisés d’or et d’argent, les chevaux de race, le bétail et les terres cultivées. Tout cela constitue la jouissance de ce monde. Mais la meilleure demeure se trouve auprès de Dieu. » (Coran 3:14) Le verbe « enjolivé » ayant un sujet indéterminé, certains commentateurs y ont vu cependant le caractère ambivalent du désir. L’être humain doit donc faire preuve de vigilance s’il ne veut pas se laisser submerger par une vague incontrôlée de désirs. La « meilleure demeure », évoquée à la fin du passage, peut également être traduite de l’arabe par « refuge » et « repos ». C’est le havre de paix, le cocon protecteur, tel le sein maternel qui offre chaleur et quiétude à l’enfant désemparé ; telle est la position d’une personne croyante, apaisée en Dieu.
Dans sa lettre adressée aux Romains, l’apôtre Paul nous explique que vivre pour Dieu nécessite une libération du corps des désirs qui nous rendent esclaves, confinant ainsi au péché : « Quoi donc ? Allons-nous pécher parce que nous ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce ? Certes non ! Ne savez-vous pas qu’en vous mettant au service de quelqu’un comme esclaves pour lui obéir, vous êtes esclaves de celui à qui vous obéissez, soit du péché qui conduit à la mort, soit de l’obéissance qui conduit à la justice ? » (Romains 6:15-16) Paul dépeint un monde où règne encore l’injustice et la transgression. Il invite les croyant-e-s à témoigner de leur conviction et de leur liberté, dans l’attente de l’établissement de la Justice de Dieu sur terre. Libérée de l’enchaînement à ses désirs, la personne croyante montre qu’en son for intérieur, elle s’est livrée entièrement à Dieu par amour et obéissance, au-delà d’un simple conformisme à une loi contraignante.
Dans sa lettre adressée aux Romains, l’apôtre Paul nous explique que vivre pour Dieu nécessite une libération du corps des désirs qui nous rendent esclaves, confinant ainsi au péché : « Quoi donc ? Allons-nous pécher parce que nous ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce ? Certes non ! Ne savez-vous pas qu’en vous mettant au service de quelqu’un comme esclaves pour lui obéir, vous êtes esclaves de celui à qui vous obéissez, soit du péché qui conduit à la mort, soit de l’obéissance qui conduit à la justice ? » (Romains 6:15-16) Paul dépeint un monde où règne encore l’injustice et la transgression. Il invite les croyant-e-s à témoigner de leur conviction et de leur liberté, dans l’attente de l’établissement de la Justice de Dieu sur terre. Libérée de l’enchaînement à ses désirs, la personne croyante montre qu’en son for intérieur, elle s’est livrée entièrement à Dieu par amour et obéissance, au-delà d’un simple conformisme à une loi contraignante.
Ordonner son désir vers Dieu
On ne pratique pas le jeûne pour écraser les désirs, mais pour éduquer l’âme. Cela nous permet de sortir de l’emprise des désirs immédiats pour emprunter le chemin des désirs ordonnés et puis, finalement, de vivre avec le désir orienté vers Dieu. La posture la plus adéquate, telle que les textes des deux traditions l’expriment, est celle de l’obéissance, mais qui ne se résume pas au suivisme aveugle de la loi. Car obéir, dans son étymologie latine ob-audire, signifie « prêter l’oreille à ». La voix de la Parole nous attire et attend de nous une réponse qui se traduit par des actes concrets, c’est toute une vie qui se tourne alors vers Dieu.
Ordonner son désir vers Dieu, c’est ainsi quitter le désir de posséder quelque chose ou quelqu’un pour vivre simplement le désir de Sa présence. Un-e chrétien-ne lui donnera le sens de « vivre par l’Esprit Saint », c’est-à-dire laisser l’esprit de Dieu vivre en moi, comme l’apôtre Paul l’indique aux Galates : « Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit. » (Galates 5:24-25) Dans le langage de sa tradition, un-e musulman-e parlera plutôt du fait de « vivre par Dieu », ou « vivre en conscience de Dieu », puisque : « Il est avec vous où que vous soyez » (Coran 57:4) et : « Quand Mes serviteurs t’interrogent sur Moi, Je suis tout proche. Je réponds à l’appel de celui qui M’invoque quand il M’invoque. » (Coran 2:186). Cela lui procure un état de paix, tout en l’invitant à la vigilance, c’est-à-dire à l’état de veille spirituelle.
En cheminant sur des voies spécifiques qui s’entrecroisent et se font écho, chrétien-ne-s et musulman-e-s nourrissent également un espoir commun, celui de contempler la gloire de Dieu dans l’au-delà, exprimé dans les mots spécifiques à chaque tradition : « Mes bien-aimés, dès à présents nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu’il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jean 3:2) ; « En jour, il y aura des visages resplendissants, dans la contemplation de leur Seigneur. » (Coran 75:22) Ainsi, le désir purifié s’achève dans la contemplation au cœur même du monde et dans l’espérance de l’au-delà. Sur cet aspect, les croyant-e-s des deux traditions trouveront matière au dialogue et au partage d’expériences.
*****
Omero Marongiu-Perria est sociologue et spécialiste de l'islam français. Il a notamment co-écrit « Qu’est-ce qu’un islam libéral ? » (Atlande, mai 2023).
Lire aussi :
Ramadan et Carême - Contribuer à libérer les chaînes de l’injustice
Ramadan et Carême - Jeûner pour (re)trouver sa liberté intérieure
Ramadan et Carême - Le jeûne comme véritable chemin de conversion
Et aussi :
Ramadan / Aïd al-Fitr 2026 : à l'heure du Carême, les vœux du Vatican aux musulmans
Ramadan 2026 : les vœux des catholiques aux musulmans de France
Annonciation et Nuit du Destin : chrétiens et musulmans ensemble sous l’égide du Verbe divin
Pourquoi le Carême n’est pas le Ramadan des musulmans : ce qu’il faut savoir sur cette célébration chrétienne
Ordonner son désir vers Dieu, c’est ainsi quitter le désir de posséder quelque chose ou quelqu’un pour vivre simplement le désir de Sa présence. Un-e chrétien-ne lui donnera le sens de « vivre par l’Esprit Saint », c’est-à-dire laisser l’esprit de Dieu vivre en moi, comme l’apôtre Paul l’indique aux Galates : « Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit. » (Galates 5:24-25) Dans le langage de sa tradition, un-e musulman-e parlera plutôt du fait de « vivre par Dieu », ou « vivre en conscience de Dieu », puisque : « Il est avec vous où que vous soyez » (Coran 57:4) et : « Quand Mes serviteurs t’interrogent sur Moi, Je suis tout proche. Je réponds à l’appel de celui qui M’invoque quand il M’invoque. » (Coran 2:186). Cela lui procure un état de paix, tout en l’invitant à la vigilance, c’est-à-dire à l’état de veille spirituelle.
En cheminant sur des voies spécifiques qui s’entrecroisent et se font écho, chrétien-ne-s et musulman-e-s nourrissent également un espoir commun, celui de contempler la gloire de Dieu dans l’au-delà, exprimé dans les mots spécifiques à chaque tradition : « Mes bien-aimés, dès à présents nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu’il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jean 3:2) ; « En jour, il y aura des visages resplendissants, dans la contemplation de leur Seigneur. » (Coran 75:22) Ainsi, le désir purifié s’achève dans la contemplation au cœur même du monde et dans l’espérance de l’au-delà. Sur cet aspect, les croyant-e-s des deux traditions trouveront matière au dialogue et au partage d’expériences.
*****
Omero Marongiu-Perria est sociologue et spécialiste de l'islam français. Il a notamment co-écrit « Qu’est-ce qu’un islam libéral ? » (Atlande, mai 2023).
Lire aussi :
Ramadan et Carême - Contribuer à libérer les chaînes de l’injustice
Ramadan et Carême - Jeûner pour (re)trouver sa liberté intérieure
Ramadan et Carême - Le jeûne comme véritable chemin de conversion
Et aussi :
Ramadan / Aïd al-Fitr 2026 : à l'heure du Carême, les vœux du Vatican aux musulmans
Ramadan 2026 : les vœux des catholiques aux musulmans de France
Annonciation et Nuit du Destin : chrétiens et musulmans ensemble sous l’égide du Verbe divin
Pourquoi le Carême n’est pas le Ramadan des musulmans : ce qu’il faut savoir sur cette célébration chrétienne