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Points de vue

L'interdiction du voile à l'école, une injustice caractérisée

Rédigé par Hassan Safoui | Jeudi 13 Mars 2014



Voilà dix ans que le Parlement français a promulgué la loi du 15 mars 2004 dont l’objet affiché fut le bannissement des « signes religieux ostensibles » de l’enceinte des collèges et lycées publics, mais dont le seul effet tangible est l’exclusion ciblée des élèves voilées.

Qui se soucie encore de l’hypocrite adjectif « ostensible » figurant dans ce texte ? La seule visibilité met ces élèves au ban de l’école de la République, et la gymnastique linguistique qui avait accompagné la préparation de la loi, pour opérer un choix entre « visible », « ostensible » et « ostentatoire », prête aujourd’hui à - tristement - sourire.

Souvenons-nous que cette loi injuste a été l’aboutissement d’un travail acharné d’une caste politique française qui, des années durant, depuis la première « affaire » de Creil en 1989, n’a pas supporté le désaveu du Conseil d’Etat…Une caste qui a refusé que surgisse en France des citoyens, formés à l’école de la République, mais visibles selon des critères qui ne sont pas ceux qu’on voulait imposer à leurs parents. Des citoyennes, en l’occurrence, qui ont compris que la liberté ne consiste pas à faire ce qui leur accorde les applaudissements des tuteurs autoproclamés, des paternalistes condescendants, ou des pseudo-féministes islamophobes. Des citoyennes qui ont pris en pleine face, les procès en « illégitimité de francité », les soupçons d’auto-aliénation, voire de complicité de radicalisme.

Souvenons-nous que cette loi a été votée trois ans après l’attentat du 11 septembre 2001, au moment où les esprits étaient suffisamment travaillés par la rhétorique buschiste : « Celui qui n’est pas avec nous est contre nous. » La machine politico-médiatique ne s’est pas fait prier pour user de l’amalgame à outrance. Les plateaux de télé furent saturés d’intervenantes au discours unanime, qui servait de caution à une injustice en gestation, quitte à semer la confusion et présenter comme françaises des réalités venues de contrées « musulmanes » où des femmes sont maltraitées. De Chahdortt Djavann, la fille d’un féodal de l’Azebaïdjan qui n’a cessé d’assimiler les filles voilées à des agents d’une propagande islamiste, à Fadela Amara, qui voyait s’entrouvrir la porte du Club des parvenus, en passant par Hanifa Cherifi, alors médiatrice de l‘Education nationale, soucieuse de justifier son salaire, en faisant du voile « le Problème de l’école de la République ».

Se souvenir des simulacres de « débat »

Souvenons-nous de la fameuse commission Stasi, qui a mené ses travaux au pas de charge, avec des membres triés sur le volet et connus pour leur hostilité au voile. Ils avaient malicieusement préparé les esprits, pour que personne ne se doute de leur impartialité.

Celle-ci a d’ailleurs volé en éclats, à maintes reprises, malgré les dénégations de ses « promoteurs ». Un seul exemple : Bernard Stasi, qui était médiateur de la République et président de cette commission des « sages » sur la laïcité, avait accordé une interview au journal Ouest-France (édition du 31/10/03), dans lequel il déclara, je cite : « Même s'il y a plusieurs explications au voile, c'est objectivement un signe d'aliénation de la femme. Il est possible que des jeunes filles le portent pour marquer leur indépendance. Elles le portent surtout parce que leurs parents, leurs grands frères, des groupes religieux, les obligent à le faire. Si elles ne le portent pas, elles sont insultées. »

La ficelle était grosse, les personnes auditionnées savaient, pour la majorité, ce qu’on attendait d’elles. Les « débats » n’étaient que des simulacres, et les « recommandations » de reconnaître les « jours fériés » pour les fêtes musulmanes, un saupoudrage pour faire passer une loi honteuse dans l’histoire de la France.

Le 17 décembre 2003, le Président de la République, Jacques Chirac, annonce qu'il « estime que le port de tenues ou de signes qui manifestent ostensiblement l'appartenance religieuse doit être proscrit dans les écoles, les collèges et les lycées publics. Les signes discrets, par exemple une croix, une étoile de David, ou une main de Fatima, resteront naturellement possible. (…) L'école publique restera laïque. »

Très vite, un projet de loi est déposé le 7 janvier 2004 sur le bureau de l'Assemblée nationale, il arrive à l'examen en séance dès le 3 février. Le débat dure trois jours et le texte est approuvé par 494 voix contre 36 et 31 abstentions. Le Sénat adopte le texte sans modification le 15 mars 2004. La machine législative a emboîté le pas à la machine médiatique pour qu’en France, la laïcité soit transformée en un laïcisme inquisitoire qui viole allègrement une liberté fondamentale. Une loi exclut des usagères du service public sans que leur liberté de s’habiller ne touche ni à la salubrité, ni à la sécurité publiques.

Résister face à l'institutionnalisation de l'islamophobie

La porte est désormais grande ouverte à une nouvelle laïcité, ridicule, dangereuse, et de plus en plus islamophobe pour ne pas dire exclusivement islamophobe. Une laïcité désormais portée par l’extrême droite et la gauche sans que grand monde ne s’en offusque. La France est décriée jusque par la Commission des droits de l'Homme aux Nations Unies, mais « l’exception française », est brandie même en matière de discrimination...

Allons-nous nous étonner que des parlementaires cherchent à introduire la même loi dans les universités, dans les entreprises, et même dans les foyers chez les nounous ? Non car le délire s’enracine lorsque les sages se taisent.

Nous n’avons pas le choix de résister à cette institutionnalisation d’une islamophobie qui ne dit pas son nom. Des élèves s’en sont sorties tant bien que mal, et souvent seules, mais aujourd’hui, leurs études finies, il y a des islamophobes bien installés qui feront tout pour que ces femmes n’accèdent pas à un emploi digne. La haine qui a motivé certains en 2004 est la même qui les mobilise aujourd’hui.

Un seul mot d’ordre s’impose à nous : résister et lutter pour que l’arbitraire ne fasse pas sa loi car il ne se contentera pas des lycées et collèges. La loi du 15 mars 2004 a participé à la libération de la parole et des actes islamophobes ; elle est une loi nuisible qui devra un jour être abrogée.

* Hassan Safoui est secrétaire général du Comité 15 mars et Libertés.