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Société

Victime d’un contrôle au faciès, le cauchemar éveillé d'un militant pro-palestinien en prison

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Mercredi 6 Août 2014

Quatre mois de prison ferme, c’est la peine qui avait été prononcée contre un militant pro-palestinien le 15 juillet, deux jours après la manifestation de solidarité en faveur du peuple palestinien, en pleine offensive contre Gaza. Le jeune homme, accusé de « rébellion », clame son innocence et a fait appel de la sanction qu’il s’est vu infliger. A la veille de l’audience fixée jeudi 7 août, Saphirnews revient sur une affaire d'un contrôle policier qui a mal tourné, qui révèle un racisme sournois qui n’a rien perdu de sa violence.*



Victime d’un contrôle au faciès, le cauchemar éveillé d'un militant pro-palestinien en prison
Personne n’oublie le jour où sa vie bascule. Pour Mohamed S., ce sera le 13 juillet, jour de la manifestation pour Gaza organisée à Paris et à l’issue de laquelle l’histoire de « l’attaque aux synagogues » a été forgée sur le dos des militants pro-palestiniens par une Ligue de défense juive restée impunie.

Mohamed n’a pas fait partie de ces jeunes qui ont répondu à la cynique provocation de la LDJ près de la synagogue de la Roquette : il était parti de Bastille lorsque cette histoire s’est produite. Le jeune manutentionnaire de 23 ans était à Barbès aux environs de 20h, en compagnie de son frère cadet Hassen et de son ami Renaud, lorsqu’il s’est fait embarquer par des agents véhiculés.

Accusé de « violences sur agent dépositaire de l’autorité publique » et « rébellion », Mohamed S. a été jugé en comparution immédiate et a été condamné par le tribunal correctionnel de Paris le 15 juillet à quatre mois de prison ferme avec mise en mandat de dépôt (détention immédiate). Une lourde condamnation qui choque la famille S. et ses proches tant l'innocence de Mohamed est pour eux certaine.

Un contrôle d’identité qui tourne mal

Comment en est-on arrivé là ? Tout commence par une histoire de keffieh, celui que portait Hassen qui dissimule, aux yeux des policiers, les traits de son visage. Ni une, ni deux, les trois policiers s’arrêtent, sortent de leur voiture « en mode sauvage » selon Mohamed, et imposent au frère cadet un contrôle d’identité, au nom de l'interdiction de dissimuler en public son visage (dite loi contre le niqab). Sauf que Renaud, qui portait aussi un keffieh, ne verra pas cette loi s'appliquer sur lui. Ses protestations tombent dans l'oreille de sourds. Tous trois sont Français mais force est de constater qu’il y en a un, dans le lot, qui s’en sort car Blanc… Il n’en faut pas plus pour dire que les frères S., dont l’arabité est sans conteste, ont été l’objet d'un contrôle au faciès qui dégénère. C'est la version que défend sans demi-mesure son avocat, Me Nicolas Putman.

Pour Mohamed, ce contrôle policier n’est sensé être « qu’un » contrôle de plus : il déclare en subir régulièrement. Sauf que celui-ci finira très mal pour lui. Refusant de voir son petit frère contrôler, il décide de s’interposer, jugeant le contrôle arbitraire. « Tu n’as rien à faire en France. Va en Palestine si tu veux te battre pour la Palestine », aurait déclaré un des policiers à Mohamed. Aux dires des policiers, le jeune homme a donné un coup à un agent ; lui affirme que ce sont les policiers qui l’ont passé à tabac. C’est d’ailleurs Mohamed qui est présenté au juge, le visage tuméfié, avec un jour d’IIT. Aucun arrêt de travail en revanche pour le policier, qui n’avait pas été appelé à se présenter le 15 juillet avec ses collègues à la barre. « Pourtant, l’accusation ne repose que sur les témoignages des policiers », nous rappelle Me Nicolas Putman.

Victime d’un contrôle au faciès, le cauchemar éveillé d'un militant pro-palestinien en prison

Un dossier teinté d’un racisme sournois

Dans le genre parole contre parole, celle des policiers, qui ont décrit dans le PV un Mohamed « agressif », l’a emporté. « Pour triste qu’elle soit, l’affaire aurait pu en rester là », fait savoir le collectif de soutien « Liberté pour Mohamed », qui perçoit dans cette affaire une criminalisation du soutien à la Palestine. « Après s’être moquée de son nom de famille et avoir qualifié d’"accoutrement" la djellaba que portait Mohamed au moment de son interpellation, la magistrate n’a semble-t-il accordé de crédit qu’à la version des policiers, qui n’avaient pourtant pas jugé utile de se déplacer à l’audience. » La juge n’a en effet cure des témoignages de Hassen – non arrêté, uniquement verbalisé en vertu de la loi « anti-niqab » - et de Renaud auxquels Mohamed, éprouvé par 48h de garde à vue en plein mois du Ramadan, a demandé de prêter attention avant tout verdict.

Nicolas Putman y voit surtout l'histoire d'un « racisme latent », le sort de Mohamed étant « un parfait exemple de ce qui arrive aux types qui n’ont pas la peau blanche et qui se font contrôler 14 fois par jour ». Un racisme qui s'est révélé dans l'enceinte même du tribunal... Au bout du compte, il est condamné non pour « violences » mais « rébellion », signe pour l’avocat que la présidente du tribunal n’a été que trop sévère. « En soi, les faits de violences sont plus graves (…) mais il a été relaxé pour ces faits. Car rébellion implique de se débattre, du ferme avec mise en dépôt de mandat pour cela, c’est dur », dit-il, rappelant que rien de suspect n’a été retrouvé sur Mohamed lors de sa fouille. Il n'a d'ailleurs rien du profil de « casseur » : il s'était même proposé d'intégrer le service d’ordre de la manif pour Gaza pour contenir tout débordement.

Un excellent élément pour son employeur

« Chaque minute de l’affligeante et courte scène qui s’est jouée mardi devant la 23e chambre du tribunal correctionnel de Paris faisait croire à une triste farce », ira jusqu’à dire une journaliste de Libération, qui a assisté à l’audience. « Un moment, on a cru à une caricature, un mauvais film. La présidente du tribunal (blanche, la cinquantaine, fort accent bourgeois, coupe au carré) harangue le prévenu (jeune, arabe, des marques des coups infligés par la police encore sur le visage), lui coupant sans cesse la parole, lui reprochant chaque mot qu’il tente : "Vous dites que le contrôle d’identité était abusif, mais est-ce à vous d’en juger ? Vous n’êtes pas ici pour vous exprimer, mais pour répondre à mes questions." »

L’avocat en est persuadé : « Le dossier, dans un climat politique international apaisé, n’aurait jamais pris cette tournure là. » Car entre-temps, les débordements de la manif du 13 juillet présentés comme antisémites avaient largement fait la Une. Et bien que Mohamed n’y était pas, les médias ne font pas dans la nuance : il a fait partie des militants pro-palestiniens qui ont été interpellés ce jour là.

Mohamed a fait appel de la décision. Mais les parties civiles – les policiers - n’ayant pas été convoquées, « le fond du dossier ne sera sans doute pas abordé », selon Nicolas Putman. Mais son client, qui a une promesse d’embauche en poche, « a un très bon dossier. Si demain, la justice lui refuse la demande de mise en liberté, on pourra se poser la question du caractère politique des décisions qu’ils (les juges, ndlr) prennent ». Il est à nouveau jugé, jeudi 7 août, par la Cour d’appel de Paris. Il aura passé 24 jours en prison. Passera-t-il encore plus de temps à l’ombre ? Ce serait la continuité d’un cauchemar qui n’a que trop duré pour lui, son frère et sa famille, qui attendent avec fébrilité le verdict. La relaxe, synonyme d'une libération immédiate, c’est la seule issue attendue par Mohamed et ses soutiens.

* Mise à jour jeudi 7 août : Le fond du dossier a finalement été plaidé, deux des trois policiers s'étant finalement présentés à la barre. L'agent, qui a déclaré s'être pris un coup, n'était en revanche pas présent. Mohamed S. a été condamné à trois mois de prison pour « rébellion » mais sa mise en libération immédiate a été acceptée compte-tenu de la réussite de sa réinsertion professionnelle. Un aménagement de sa peine - les deux mois restants - sera discuté ultérieurement. Le récit de son procès ici.





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