Points de vue

Frères musulmans, qui êtes-vous ?

Rédigé par Omero Marongiu-Perria | Vendredi 13 Février 2026



La fédération Musulmans de France a annoncé la tenue, samedi 14 février 2026, de son 15e colloque annuel sous le titre « L’islam à l’épreuve du débat public. Constructions conceptuelles, usages politico-médiatiques et réalités sociales invisibilisées ». Le colloque est articulé autour de trois questions centrales, à savoir : la construction politico-médiatique du « problème musulman », en France, que masquent les concepts d’islamisme, de frérisme et d’islam municipal (1) ; pourquoi l’islam est-il devenu l’objet central des politiques publiques et des discours médiatiques sur le fait religieux (2) ; comment réconcilier les réalités des musulmans avec un débat public qui tend à essentialiser et politiser leurs pratiques religieuses ordinaires (3).

L’argumentaire, particulièrement critique à l’encontre des concepts dominants du débat public français sur l’islam et sur la normativité islamique, considère que l’extension des notions d’islamisme et de frérisme représente désormais une matrice explicative englobante et abusive qui contredit l’expérience de vie concrète et quotidienne des musulmans. Il propose donc de faire intervenir des universitaires, des chercheurs et des acteurs associatifs locaux et nationaux « afin d’éclairer les mécanismes de construction des concepts mobilisés dans le débat public, leurs usages politiques et médiatiques, ainsi que leurs effets sur les réalités sociales locales ».

Les non-dits de l’histoire frériste

Si certaines critiques formulées sont pertinentes au regard de la polarisation extrême des débats publics autour de l’islam français, ces dernières années, l’argumentaire ainsi construit par la fédération Musulmans de France (MF) montre un décalage flagrant entre un propos à charge sur les « constructions politico-médiatiques » et l’absence totale d’auto-clarification sur sa propre généalogie idéologique. Or, c’est bien sur ce dernier point que la société est en droit d’attendre des responsables de la fédération un discours clair car la critique des médias et du politique, combien juste soit-elle, devient fragile lorsqu’elle fait l’économie d’un travail de vérité sur l’histoire des Frères musulmans en France et en Europe et sur la genèse et l’évolution de l’affiliation de MF – ex-Union des organisations islamiques de France (UOIF) – à l’organisation égyptienne.

À ce propos, peut-on réellement et honnêtement dénoncer l’usage abusif de la notion de « frérisme » sans expliciter son propre rapport historique, doctrinal et organisationnel à cette organisation ? C’est bien là le problème central qu’affronte MF depuis des années ; après avoir créé une structure informelle (haykal) regroupant tous les membres engagés (multazimîn) ayant contracté le pacte d’allégeance (bay’a) aux Frères musulmans, la fédération s’est retrouvée dans une impasse toujours plus profonde au fur et à mesure que les fondements de l’idéologie frériste étaient publiquement mises au jour.

La résolution adoptée récemment par l’Assemblée nationale sur les Frères musulmans, quels que soient les désaccords légitimes qu’elle suscite marque elle aussi, dans le contexte français actuel, une étape supplémentaire dans l’institutionnalisation de ce débat. Aussi, au-delà de la construction du « problème musulman » et des controverses qu’il suscite, le refus persistant de MF de clarifier publiquement son histoire et son évolution ne contribue ni à apaiser le débat ni à déconstruire les soupçons qu’elle dénonce par ailleurs.

Que signifie être Frère musulman en France et en Europe ?

De ce point de vue, la question centrale n’est pas tellement de savoir si les responsables et les membres actifs, au sein de MF, sont des Frères musulmans ou non, mais c’est plutôt de savoir ce que recouvre, finalement, le fait d’être Frère musulman en contexte français et, plus largement, européen. Sur ce plan, force est de constater que, jusqu’à ce jour, les responsables de la fédération refusent toujours de porter un regard critique public sur leur propre histoire en laissant aux autres le soin de le faire à leur place, comme le montre encore une fois l’argumentaire du colloque à venir. C’est pourtant la seule condition viable d’une réconciliation possible avec la société, comme ils l’appellent eux-mêmes de leurs vœux. Cela représente aussi une manière de rendre justice à tous les hommes et à toutes les femmes qui ont été embarqués dans une utopie collective qui n’est pas sans avoir eu, sur elles et sur eux, des effets parfois très délétères.

Aujourd’hui, les responsables de MF appellent donc à une approche scientifique et rigoureuse du fait religieux islamique, mais ils devraient être les premiers à appliquer cette exigence à eux-mêmes, et ceci quel que soit le contexte de la société française ; il ne s’agit pas ici de faire une concession à l’hostilité politique et médiatique, c’est juste une condition sine qua non de la crédibilité intellectuelle à laquelle, certainement, ils aspirent. Le pire, ici, serait en effet d’appeler à un débat sur les héritages de l’islam politique, en France, en revendiquant des chercheurs une forme de lucidité – pour ne pas dire d’honnêteté – tout en pratiquant une forme d’auto-amnésie stratégique. C’est pourtant à cela que j’ai été confronté à plusieurs reprises, ces dernières années lorsque, croisant des responsables et des cadres de MF invités à des rencontres institutionnelles, je les incitais à assumer leur histoire et à en publier une analyse critique. La réponse a toujours été peu ou prou la même : « Oh, nous n’avons jamais été vraiment des Frères musulmans… »

Pour ma part, je fais partie de ces anciens cadres fréristes qui disposent de beaucoup de notes personnelles sur cette expérience militante. Au cours des années 1990, j’ai gravi les deux échelons de l’adhésion aux Frères musulmans, en tant que membre engagé, après le pacte d’allégeance effectué en 1993, puis membre actif (‘amîl) en 1996. À l’époque, l’infrastructure des Frères musulmans, créée dans la deuxième moitié des années 1970, était organisée en deux structures distinctes : tout d’abord des associations musulmanes regroupées en une fédération nationale, dans différents pays européens, elles-mêmes sous l’égide d’une fédération européenne, l’Union des organisations islamiques en Europe, devenue Musulmans d’Europe en 2018. Ensuite, une structure informelle regroupant l’ensemble des militants ayant contracté le pacte d’allégeance, avec pour mission principale de leur assurer une formation et un accompagnement idéologique à l’action militante.

C’est au cours années 1990 qu’une bonne part de l’avenir des Frères musulmans s’est joué : les Frères des pays d’Europe du Nord poussaient la fédération européenne à fusionner les deux entités et à officialiser publiquement l’appartenance aux Frères musulmans. À l’inverse, les Frères français et du sud de l’Europe y voyaient le danger d’être stigmatisés dans des contextes perçus comme plus agressifs à l’encontre des musulmans. C’est ce deuxième courant qui l’emportera finalement, sinon cela fait bien longtemps que la question de la supposée appartenance ou non de Musulmans d’Europe aux Frères musulmans aurait été réglée définitivement.

La transparence historique comme condition de crédibilité

Depuis que j’ai démissionné de tous mes engagements en 2004, après avoir passé des années à assister à des luttes de pouvoir incessantes, j’ai eu l’occasion de m’exprimer maintes fois, à l’instar d’autres anciens cadres fréristes, sur le projet français et européen des Frères musulmans, sur son infrastructure, ses modes de recrutement et de formation, le contenu et le cadre de l’allégeance, etc.

Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, nous sommes confrontés à des chercheurs qui, par manque de connaissance du sujet et, surtout, de pratique concrète du terrain, minimisent ou exagèrent à outrance les traits de l’appartenance aux Frères musulmans et la notion de « projet frériste ». Je croise encore des collègues, par exemple, qui m’affirment que, dans les entretiens qu’ils conduisent auprès des responsables de MF et de Musulmans d’Europe, ceux-ci leur jurent bec et ongle qu’ils n’ont rien à voir avec l’organisation égyptienne. D’autres collègues mettent aussi en doute le fait que nous ayons réellement contracté un pacte avec une organisation affiliée aux Frères musulmans.

Dans un tel contexte, il devient impératif que les responsables de MF expliquent comment le projet des Frères musulmans a émergé en contexte européen, quelle est sa particularité, comment a-t-il évolué et, si réellement c’est le cas, comment ils en sont venus à s’en détacher. Si tant est qu’ils accordent du crédit aux chercheurs qu’ils invitent à s’exprimer à leur colloque, une étape importante sera franchie lorsqu’ils accepteront de leur ouvrir leurs archives afin qu’une histoire critique du frérisme en contexte français et européen puisse réellement émerger.

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Omero Marongiu-Perria est sociologue et spécialiste de l'islam français. Il a notamment co-écrit « Qu’est-ce qu’un islam libéral ? » (Atlande, mai 2023).

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