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Points de vue

Condition du rapport de domination idéologoco-culturelle

Rédigé par Youcef Girard | Lundi 20 Février 2006



Ces questions qui traversent la réflexion de nos trois auteurs furent posées en terme très clair par Ali Shariati. "Qu'a fait l'Occident pour parvenir à aliéner l'Orient de ses ressources matérielles, à le rendre inapte à les exploiter ? Qu'a-t-il fait pour le couper de ses sources spirituelles, pour le rendre incapable de les mettre en valeur ? "[16]

 

Loin de donner une réponse simple, pour ne pas dire simpliste, qui ferait que la domination occidentale dépendrait uniquement de sa supériorité militaire, technique et économique, Edward Saïd considère le fait idéologico-culturel comme central dans le rapport de domination existant entre l'Orient et l'Occident. De fait le rapport de domination idéologico-culturelle est rendu possible par l'acceptation de leur subalternité  par les intellectuels du Sud et par l'absence de réelle politique culturelle des Etats du Sud, et notamment dans le monde arabo-islamique, pour sortir de la dépendance idéologico-culturelle dans laquelle on cherche a le maintenir. Selon l'intellectuel palestinien, “la domination culturelle se maintient, tout autant par le consentement des Orientaux que par une pressio n économique directe et brutale des Etats-Unis. Par exemple, voici qui peut nous faire réfléchir : alors qu’il existe des douzaines d’organisations aux Etats-Unis qui étudient l’Orient arabe et islamique, il n’y a en aucune en Orient qui étudie les Etats-Unis”[17].

 

Pourtant, l'étude de l'Occident fut préconisée par Ali Shariati. Il considérait cette étude comme un outil nécessaire au peuple dominé par l'Occident pour rompre leur subalternité. L’intellectuel iranien disait qu'"il faut savoir que le meilleur instructeur pour une nation luttant pour conquérir son indépendance et sa propre personnalité nationale n'est autre que son ennemi, celui même qui lui a ôté cette personnalité nationale. Il nous faut donc connaître comment l'Occident nous a privé de nos sources culturelles et spirituelles, comment il a fait de nous, Orientaux, une génération incapable d'exploiter ces immenses mines regorgeant des richesses de l'esprit, de la pensée, de la morale, de la culture - au sens large - inapte à transformer ces abondantes réserves intellectuels. Il nous faut reconnaître les chemins qu'il a parcour us, les méthodes qu'il a pratiquées, les tours et ruses qu'il a employés pour parvenir à ses fins. Il nous faut comprendre comment cet Orient qui brillait par sa culture et son esprit, que l'on considérait comme origine de la culture mondiale et berceau de la civilisation humaine, est devenu aujourd'hui synonyme de sauvagerie, d'arriération et décadence."[18]

 

Edward Saïd constate amèrement que “les conditions actuelles rendent presque grotesque la réalité des programmes : des classes de centaines d’étudiants, des enseignants mal formés, surmenés et sous-payés, nommés pour des raison politiques, l’absence complète de recherche fondamentale et même de possibilité de recherche, et, plus grave, le fait qu’il n’existe pas une seule bibliothèque convenable de la région (le Proche-Orient).”[19] Cela entretien ce qui peut apparaître presque comme une évidence aujourd'hui, la stagnation intellectuelle de monde arabo-islamique face à l'Europe et à l'Amérique du Nord.

 

Ainsi le monde arabo-islamique participe à sa propre "subaternisation" par le manque d'investissement qui est fait dans la recherche. Pour Edward Saïd, “le monde arabe et islamique reste une puissance de deuxième ordre par sa production de culture, de savoir et d’érudition.”[20] L'intellectuel palestinien constate en dernier ressort, qu'“aucun savant ara be ou islamique ne peut se permettre d’ignorer ce qui se fait dans les périodiques, les instituts et les universités des Etats-Unis et d’Europe ; l’inverse n’est pas vrai.”[21]

 

Le fait que l’Orient, et au-delà l’ensemble des pays du Sud, ait toujours été un objet pour les études historiques, sociales, politiques et culturelles, reflète assez bien les rapports dominants / dominés qui existent entre les deux entités. Les uns sont objets d’études et les autres élaborateurs du discours sur cet objet d’étude. Cela permis à l’Occident de tenir un discours, étonnamment stable, sur les “autres”. Pour Edward Saïd l’Orient, dans le discours élaboré au Nord, n’est que le double, le contraire l’incarnation des craintes et du sentiment de supériorité de l’Occident.  Au final, le Sud et ses populations demeurent l’objet muet d’un discours élaboré dans le Nord. 

 

De fait, la domination idéologico-culturelle est perceptible même dans les cercles les plus progressistes du monde arabo-islamique. Même là, il est difficile de rompre l'hégémonie culturelle de l'Occident. En effet, ceux qui sont parmi les plus avancés dans la voie de l'émancipation politique et économique sont parfois de simples suiveurs sur le plan idéologico-culturel. Incapable de se détacher des modèles construits en Europe, ils ne font que répéter ce qu'ils y ont étudié sans le moindre effort d'adaptation en rapport avec l'univers culturel dont il sont issus. Selon Edward Saïd, on “trouve un témoignage frappant [de l'hégémonie culturelle occidentale] dans les sciences sociales et, chose étonnante, chez des intellectuels progressistes dont le marxisme est pris en gros chez Marx, dans ses idées qui font du tiers monde un tout homogène”[22].

 

La domination idéologico-culturelle que subissent les pays du Sud va de pair avec d’autres formes de domination. L’affranchissement de la domination idéologico-culturelle doit permettre aux peuples opprimés de se libérer en même temps de la domination politique, militaire et économique. "Nous voyons, affirme Ali Shariati, une analogie entre le destin économique et destin spirituel de l'Orient, une analogie étroite. Une nation qui ne peut, au point de vue technique, produire ses propres ressources matérielles restera, tout en possédant de telles ressources, dans le besoin. De même, une nation qui ne peut connaître et exploiter ses sources culturelles et spirituelles, qui s'avère incapable de les passer au crible pour les transformer en énergie positive, demeurera ignare et à la traîne, mê me si elle détient tout un amas de sources. Cette similitude se retrouve au niveau du rôle des ressources culturelles ou matérielles dans l'évolution de la société : une société qui ne peut exploiter par ses propres moyens ses ressources, fait appel à celle qui en est capable et, bientôt, elle constate que sa pitance provient de l'étranger. Au niveau culturel les conséquences sont analogues puisque l'Europe éclairée, qui connaît mieux que nous autres, Orientaux, l'Orient, interprète nos sources culturelles et spirituelles, construit des écoles, et des idées nouvelles. De sortes qu'incapables de produire une connaissance véritable de notre culture, nous nous trouvons dépendants des bouchées qu'ils jettent devant l'intellectuel oriental. D'ailleurs, celui-ci ne réalise pas que ces bouchées contiennent ses propres matières premières ; il ne comprend pas que si, aujourd'hui, on le traite d'arriéré, de sauvage, d'ignorant, de miséreux, c'est parce qu'il a montré qu'il n'avait pas les qualités requises pour exploiter et mettre en ?uvre ses propres ressources culturelles.

 

Par conséquent, l'Orient se doit d'?uvrer non seulement pour connaître ses ressources en matières premières et la technique de leur exploitation et de leur transformation en énergie et en matière de consommation, mais aussi afin d'exploiter et de tamiser ses ressources culturelles ; c'est ainsi qu'il pourra se libérer de la misère et du sous-développement, qu'il pourra atteindre le bien-être spirituel, la créativité et le progrès intellectuel et de l'esprit ; tout comme il s'efforce de ne plus dépendre des produits de consommation et de l'industrie européenne : indépendance économique, l'Orient doit s'appliquer à ne plus dépendre de la production spirituelle occidentale et de ses objets de consommation idéologique ; indépendance morale et spirituelle. Il n'est pas possible qu'une nation puisse devenir économiquement indépendante sans l 'être spirituellement ; ces deux libérations sont complémentaires et liées. Autrement dit, je dois acquérir, du point de vue de l'esprit et de la conscience, une personnalité indépendante de l'Occident afin de pouvoir me trouver une personnalité économique, sociale et matérielle véritablement autonome ; et, vice versa..."[23]

 

Afin de d’être réellement indépendant de l’Occident et de rompre avec le discours construit dans les lieux de production du savoir du Nord, l’intellectuel colonisé devra, comme le préconise Frantz Fanon et Ali Shariati, faire un retour sur l’histoire de son peuple, de son continent, de sa civilisation. Se retour à l’histoire ira bien souvent de pair avec une recherche d’authenticité culturelle qui est assez proche du phénomène de réappropriation culturelle évoqué plus haut.