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Au sommet de l’OCI, le silence assourdissant des pays musulmans face à la Chine étrangle les Ouïghours

Rédigé par Lionel Lemonier | Samedi 26 Mars 2022 à 08:30

La présence du ministre chinois des Affaires étrangères lors du dernier sommet de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) doublée de l’absence de discussion sur la répression des Ouïghours au Xinjiang soulèvent les protestations des organisations de défense de cette minorité musulmane, qui vont jusqu'à remettre en question la crédibilité de l’organisation.



Les délégations au sommet des ministres des Affaires étrangères se sont réunis les 22 et 23 mars à Islamabad, au Pakistan. © OCI
La 48e session du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), qui se tenait à Islamabad, au Pakistan, du 22 au 23 mars, s’est terminée sans que les violations des droits humains perpétrées par la Chine à l’encontre des Ouïghours, peuple turcophone à majorité musulmane habitant la région du Xinjiang, n'aient été abordées. Un comble pour les organisations ouïghoures alors que ce sommet international a été organisé dans le pays qui a présenté la résolution ayant abouti à la création de la Journée internationale de lutte contre l'islamophobie. Le tout en présence de Wang Yi, conseiller d’État et ministre chinois des Affaires étrangères, invité par son homologue pakistanais, en tant qu'hôte de marque.

Tandis que les Etats-Unis ont annoncé, mardi 22 mars, avoir imposé de nouvelles sanctions à l'encontre des responsables chinois au regard de la situation des Ouïghours, le Premier ministre du Pakistan, Imran Khan, a fermé les yeux sur le génocide perpétré par la Chine pour revenir une nouvelle fois sur les exactions commises à l’encontre des populations du Cachemire et de Palestine, accuse le site d’actualité The Print, basé à New Delhi.

Dans son intervention devant les représentants des 57 pays membres de l’OCI, le leader pakistanais a principalement mis l’accent sur le fait que l’organisation panislamique n’avait pas répondu aux espoirs des peuples palestiniens et cachemiris. « Je suis triste de constater que nos efforts n’ont abouti à aucun résultat, a-t-il déclaré. On ne nous prend pas au sérieux. Nous sommes divisés et les puissances régionales le savent. Nous représentons 1,5 milliards de personnes, mais cela ne nous permet pas d’avoir un poids suffisant pour faire évoluer la situation en Palestine et au Cachemire. Nous devons présenter un front uni ou bien les atrocités commises dans ces régions du monde vont continuer. »

A l'issue de la rencontre qui avait pour thème « S'associer pour l’unité, la justice et le développement », l’OCI s'est félicitée, dans sa déclaration finale, de la bonne tenue du sommet et a rappelé sa résolution à « poursuivre une vision mondiale partagée pour la paix, la sécurité, le développement et les droits de l’Homme fondée sur le respect fidèle des principes universels d’équité et de justice, de souveraineté égale, d’intégrité territoriale et de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats ».

Un silence qui dit long du soutien de l'OCI à la Chine

Pour l’OCI, le principe de « non-ingérence » semble être à géométrie variable. Alors qu’il pourrait expliquer le silence sur les « atrocités commises » au Xinjiang, il n’a pas empêché la tenue, pendant le sommet, d’une réunion du comité ad hoc sur les violations des droits humains au Myanmar (ex-Birmanie), accusé de ne pas avoir rempli « ses engagements de créer un environnement propice au retour des Rohingyas dans leur patrie ». Hissein Brahim Taha, le secrétaire général de l’OCI, s’est même félicité du travail réalisé par l’OCI qui a abouti au dépôt d’une plainte contre ce pays devant la Cour internationale de justice. L’absence d'une parole ou d'un communiqué sur les atteintes aux droits des Ouïghours n’en est que plus significative.

C'est davantage un soutien des pays musulmans à la Chine qui transparaît du sommet. Wang Yi a ainsi rencontré Hissein Brahim Taha pour évoquer « les relations historiques entre la Chine et le monde musulman », rapporte fièrement le ministère chinois des Affaires étrangères sur son site. « La participation pour la première fois du ministre chinois des Affaires étrangères à une session du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’OCI reflète le développement continu des relations et le renforcement de la confiance mutuelle entre les deux parties », lit-on.

La Turquie monte au créneau

Une voix dissonante s'est tout de même fait entendre au cours du sommet, celle de Mevlut Cavusoglu. Dans une intervention, le ministre turc des Affaires étrangères a rappelé l’OCI à ses devoirs et à ses responsabilités vis-à-vis du monde musulman.

Citant un hadith du Prophète Mohammad appelant à l'unité entre les musulmans, il a déclaré, rapporte le quotidien turc Yeni Şafak, que la tragédie vécue par les Ouïghours ne doit pas être ignorées simplement parce que « vous avez de bonnes relations avec ce pays », une référence à peine voilée aux bonnes relations entretenues entre la Chine et plusieurs pays musulmans dont le Pakistan. « Nous ne voulons pas que vous gâchiez vos relations avec ce pays. Mais vous devriez utiliser ces bonnes relations pour améliorer la situation dans laquelle vit la communauté ouïghoure », a-t-il soutenu.

La Turquie est le seul pays de l'OCI à avoir signé, en octobre 2021, une déclaration commune lue à l’ONU exhortant la Chine à respecter les droits humains envers les Ouïghours.

Lire aussi : Des pays musulmans toujours absents de la déclaration à l’ONU condamnant la Chine pour son traitement des Ouïghours

Les organisations ouïghoures protestent

La présence du ministre chinois provoque l’indignation des organisations ouïghoures. Dans un communiqué publié avant l’événement, le Congrès mondial ouïghour (CMO) estimait que l’OCI avait fragilisé sa crédibilité et son aura politique internationale. « La présence d’un représentant du gouvernement chinois dans un sommet de l’OCI est la preuve que ce pays exerce une influence indue et coercitive sur la plupart des pays musulmans. Si l’OCI a la volonté de devenir une voix écoutée et digne de confiance dans le monde musulman, elle ne peut pas continuer à fermer les yeux sur la souffrance de millions de ouïghours et autres minorités turques musulmanes dans le Turkestan oriental (Xinjiang). »

Le CMO a également noté que le dernier rapport de l’Observatoire sur l’islamophobie de l’OIC ne fait aucune mention des crimes que perpétue la Chine à l’encontre des Ouïghours et des autres minorités turques et musulmanes. L’organisation précise que des millions de personnes sont détenues dans des camps de concentration où on les force à renoncer à leur religion. De même, elle dénonce la destruction et l’endommagement de milliers de mosquées, de cimetières et de sites religieux à travers la région.

« La déclaration de l'OCI a mentionné à juste titre le sort des personnes en Afghanistan, au Jammu-et-Cachemire, au Yémen, en Syrie, en Somalie, en Palestine et dans la communauté des Rohingyas, mais n'a pas reconnu le génocide ouïghour en cours », se désole, de son côté, Campaign for Uyghurs, une ONG fondée en 2017 aux Etats-Unis. Sa directrice exécutive, Rushan Abbas, une militante des droits de l’Homme d’origine ouïghoure, estime qu’il est difficile d’imaginer « une trahison aussi directe » de l’OCI, qui prétend être la voix du monde musulman. « Les leaders musulmans doivent défendre leur foi en se levant contre toute injustice, toute oppression et toute tyrannie, comme nous l’a enseigné le Prophète Mohammad, que la paix soit sur lui. »

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