Lyon, fin août 2025. Dans la vieille mosquée de la ville, celle que tout le monde connaît, la première ouverte du temps où l'on priait encore dans des caves et des arrière-boutiques, une trentaine de responsables musulmans écoutent, têtes baissées, le jeune imam récitant la Fatiha. Sous l’œil bienveillant du président, Bechir, qui a longtemps officié en ses murs. Il est une figure que l'on respectait par-delà les lignes, y compris ceux qui ne partageaient rien de ses positions, ces responsables s’apprêtent à constituer l'instance locale, le Conseil départemental du culte musulman (CDCM), que l'État appelle de ses vœux.
Que la scène - fictive - se tienne dans le lieu de culte, et non à la préfecture, n'affranchit pourtant personne : l'État n'a pas convoqué cette réunion chez lui. Certes, mais c’est lui qui la légalise, lui fixe le cadre et pourra la défaire d'une simple déclaration ou d’un arrêté lapidaire du ministre de tutelle. Le paradoxe est palpable : l’État détient tous les leviers du droit, mais lui manque l’essentiel, la légitimité. C’est de ce déséquilibre entre le pouvoir de tout réguler et l’incapacité à fonder que procède l'ambiguïté de l'entreprise de structuration de l’islam de France.
Que la scène - fictive - se tienne dans le lieu de culte, et non à la préfecture, n'affranchit pourtant personne : l'État n'a pas convoqué cette réunion chez lui. Certes, mais c’est lui qui la légalise, lui fixe le cadre et pourra la défaire d'une simple déclaration ou d’un arrêté lapidaire du ministre de tutelle. Le paradoxe est palpable : l’État détient tous les leviers du droit, mais lui manque l’essentiel, la légitimité. C’est de ce déséquilibre entre le pouvoir de tout réguler et l’incapacité à fonder que procède l'ambiguïté de l'entreprise de structuration de l’islam de France.
Ce que la consultation mesure, et ce qu'elle ne voit pas
Le 22 septembre, l'islam de France a repris, une fois de plus, place à « la table de la République ». La table, ce jour-là, était dressée sous les ors, car le cérémonial, et pas seulement la cérémonie, compte. Dans un grand salon du ministère de l'Intérieur, le faste du décor - tentures pourpres avec emblèmes dorés gravés, lustres de cristal et boiseries imposantes - reflète, à lui seul, ce que la scène cherchait à révéler : la reconnaissance. Le cérémonial, et pas seulement la cérémonie, compte dans ce qui relève d’une opération de charme à l’adresse, non seulement des dizaines de responsables de mosquées conviés à cette réunion, mais aussi, par extension, aux musulmans de France.
À la tribune, écran et drapeaux dans le dos, un membre du groupe Structuration & ressources du Forif restituait une consultation menée pendant l’été : 420 répondants, 748 lieux de culte, 97 départements. Le bilan a manifestement de quoi satisfaire les organisateurs qui y voient une couverture quasi nationale. Laurent Nuñez, le ministre de l’Intérieur, s’appuyant sur le Bureau central des cultes (BCC), a salué un socle « solide et légitime ».
Or, un chiffre, que l’éclat des dorures ne cache pourtant pas, mérite une certaine retenue : seuls 21 % des lieux interrogés se déclarent affiliés à une fédération nationale. D’aucuns liraient volontiers ce chiffre comme la preuve que l'islam du terroir reprend la main là où les fédérations avaient verrouillé le cadre de l’islam de France au point d’en étouffer toute expression institutionnalisée réelle. C'est aller trop vite en besogne. Déclarer son affiliation participe de la formulation du statut, mais il n’avoue rien d’une éventuelle dépendance. Une mosquée peut ne revendiquer aucune tutelle nationale et dépendre entièrement, pour son imam, sa tendance, ses références, ses relais, son agenda, d'un réseau qu'elle ne nomme pas. Le questionnaire consigne seulement ce que les responsables consentent à déclarer. Il est loin d’atteindre ce qu’ils taisent et qui les tient réellement.
À la tribune, écran et drapeaux dans le dos, un membre du groupe Structuration & ressources du Forif restituait une consultation menée pendant l’été : 420 répondants, 748 lieux de culte, 97 départements. Le bilan a manifestement de quoi satisfaire les organisateurs qui y voient une couverture quasi nationale. Laurent Nuñez, le ministre de l’Intérieur, s’appuyant sur le Bureau central des cultes (BCC), a salué un socle « solide et légitime ».
Or, un chiffre, que l’éclat des dorures ne cache pourtant pas, mérite une certaine retenue : seuls 21 % des lieux interrogés se déclarent affiliés à une fédération nationale. D’aucuns liraient volontiers ce chiffre comme la preuve que l'islam du terroir reprend la main là où les fédérations avaient verrouillé le cadre de l’islam de France au point d’en étouffer toute expression institutionnalisée réelle. C'est aller trop vite en besogne. Déclarer son affiliation participe de la formulation du statut, mais il n’avoue rien d’une éventuelle dépendance. Une mosquée peut ne revendiquer aucune tutelle nationale et dépendre entièrement, pour son imam, sa tendance, ses références, ses relais, son agenda, d'un réseau qu'elle ne nomme pas. Le questionnaire consigne seulement ce que les responsables consentent à déclarer. Il est loin d’atteindre ce qu’ils taisent et qui les tient réellement.
Le mot « consulaire », un récit qui aveugle
Pour comprendre cet angle mort, il faut rappeler le contexte qui a abouti in fine à la neutralisation du Conseil français du culte musulman (CFCM). L'État en a résumé l'échec avec une formule expéditive : « islam consulaire ». L'instance a sombré parce qu’autour de la table de la République, les acteurs censés représenter légitimement l’islam seraient en réalité des relais d'États étrangers (Alger, Rabat, Ankara).
L’islam consulaire était une formule commode, mais elle était aussi, intrinsèquement, fausse. Le CFCM ne réunissait pas seulement des relais de pays étrangers. Il rassemblait aussi des acteurs sans affiliation organisationnelle à un pays étranger particulier ou avec une affiliation doctrinale transnationale d’une toute autre nature. C’est le cas notamment l’Union des organisations islamiques de France (devenue Musulmans de France en 2017), née dans les années 1980 et qui représente la branche française du mouvement des Frères Musulmans. Elle n’est adossée à aucune chancellerie, mais à un corpus idéologique transnational, à un quadrillage patient du territoire. De même, la mouvance Tabligh, issue d'un piétisme missionnaire venu du sous-continent indien, évolue dans la discrétion et dans l’indifférence aux agitations de plateaux de télévision et à la fièvre des communiqués. Elle cultive furtivement et patiemment sa présence au ras des salles de prière.
Agglutiner ces entités disparates sous la seule bannière « consulaire » procède de la fabrique d’un bloc qui serait homogène. Or rien dans l’architecture de l’islam et encore moins dans sa représentation culturelle laisse entrevoir l’existence d’un tel bloc homogène. Désigner un adversaire commode - les États étrangers en l’occurrence, c’est cesser indirectement de voir tout ce qui, dans l'islam de France, est né ici et n'obéit à aucun dictat extérieur. Le récit était rassurant, mais il produit, manifestement, une forme de cécité.
Mais il y a plus troublant, il y a une mise en scène. Le terrain s’est approprié lui-même la formule et la fait sienne. Partout, des acteurs de l’islam réclament l’urgence qu’il y aurait à « rompre avec l'islam consulaire ». Leur reproche est précis : la politique des États rattachés à cette expression viserait à contrôler les structures qu'ils financent, et c'est ce contrôle - autant que l'origine de l'argent - que dénoncent ceux qui appellent à la rupture. Dans les faits, la rupture s'arrête souvent au seuil du discours. Les structures ne s’opposent pas par principe à une manne financière étrangère, elles refusent seulement que le financeur puisse revendiquer la majorité au sein du conseil d’administration. Ce constat est documenté. Dans le livre-enquête Qatar Papers, Christian Chesnot et Georges Malbrunot ont établi comment Qatar Charity, levier stratégique du Qatar dans l’islam de France, a financé des dizaines de projets musulmans en France et en Europe. En Alsace, Qatar Charity a opéré des montages via le fonds de dotation « Passerelles » pour financer des projets à Mulhouse et à Strasbourg.
En 2021, le tribunal judiciaire de Paris a dissous « Passerelles » au nom de la lutte contre l'ingérence. Depuis cette date, la loi les oblige à déclarer que tout apport financier au-delà de 15 300 euros et tout financement étranger d'un culte doit être notifié au ministère de l'Intérieur. Ce dernier peut s’y opposer, comme il peut l’autoriser tacitement, par son silence.
Dès lors, cet argent que le discours public dépeint presque intrusion clandestine suit un circuit tracé par l’État et frappé donc de son sceau implicite. La rhétorique, érigée en doctrine, de l'ingérence lutte contre une ombre qu'elle a, elle-même, légalisée : l'État dénonce sur la tribune, ce qu'il enregistre dans ses guichets. Il entretient, par-delà, la fiction de l'opacité parce qu'elle lui permet de prononcer et de légitimer le discours de sa fermeté. La formule « islam consulaire » ne contient plus un secret ; elle enjolive d'un vernis d'extranéité une dépendance que l'État voit, reçoit et admet - faute d'avoir accordé les mécanismes français qui permettraient sérieusement à l’islam de France de s’affranchir de « l’argent d’ailleurs ».
L’islam consulaire était une formule commode, mais elle était aussi, intrinsèquement, fausse. Le CFCM ne réunissait pas seulement des relais de pays étrangers. Il rassemblait aussi des acteurs sans affiliation organisationnelle à un pays étranger particulier ou avec une affiliation doctrinale transnationale d’une toute autre nature. C’est le cas notamment l’Union des organisations islamiques de France (devenue Musulmans de France en 2017), née dans les années 1980 et qui représente la branche française du mouvement des Frères Musulmans. Elle n’est adossée à aucune chancellerie, mais à un corpus idéologique transnational, à un quadrillage patient du territoire. De même, la mouvance Tabligh, issue d'un piétisme missionnaire venu du sous-continent indien, évolue dans la discrétion et dans l’indifférence aux agitations de plateaux de télévision et à la fièvre des communiqués. Elle cultive furtivement et patiemment sa présence au ras des salles de prière.
Agglutiner ces entités disparates sous la seule bannière « consulaire » procède de la fabrique d’un bloc qui serait homogène. Or rien dans l’architecture de l’islam et encore moins dans sa représentation culturelle laisse entrevoir l’existence d’un tel bloc homogène. Désigner un adversaire commode - les États étrangers en l’occurrence, c’est cesser indirectement de voir tout ce qui, dans l'islam de France, est né ici et n'obéit à aucun dictat extérieur. Le récit était rassurant, mais il produit, manifestement, une forme de cécité.
Mais il y a plus troublant, il y a une mise en scène. Le terrain s’est approprié lui-même la formule et la fait sienne. Partout, des acteurs de l’islam réclament l’urgence qu’il y aurait à « rompre avec l'islam consulaire ». Leur reproche est précis : la politique des États rattachés à cette expression viserait à contrôler les structures qu'ils financent, et c'est ce contrôle - autant que l'origine de l'argent - que dénoncent ceux qui appellent à la rupture. Dans les faits, la rupture s'arrête souvent au seuil du discours. Les structures ne s’opposent pas par principe à une manne financière étrangère, elles refusent seulement que le financeur puisse revendiquer la majorité au sein du conseil d’administration. Ce constat est documenté. Dans le livre-enquête Qatar Papers, Christian Chesnot et Georges Malbrunot ont établi comment Qatar Charity, levier stratégique du Qatar dans l’islam de France, a financé des dizaines de projets musulmans en France et en Europe. En Alsace, Qatar Charity a opéré des montages via le fonds de dotation « Passerelles » pour financer des projets à Mulhouse et à Strasbourg.
En 2021, le tribunal judiciaire de Paris a dissous « Passerelles » au nom de la lutte contre l'ingérence. Depuis cette date, la loi les oblige à déclarer que tout apport financier au-delà de 15 300 euros et tout financement étranger d'un culte doit être notifié au ministère de l'Intérieur. Ce dernier peut s’y opposer, comme il peut l’autoriser tacitement, par son silence.
Dès lors, cet argent que le discours public dépeint presque intrusion clandestine suit un circuit tracé par l’État et frappé donc de son sceau implicite. La rhétorique, érigée en doctrine, de l'ingérence lutte contre une ombre qu'elle a, elle-même, légalisée : l'État dénonce sur la tribune, ce qu'il enregistre dans ses guichets. Il entretient, par-delà, la fiction de l'opacité parce qu'elle lui permet de prononcer et de légitimer le discours de sa fermeté. La formule « islam consulaire » ne contient plus un secret ; elle enjolive d'un vernis d'extranéité une dépendance que l'État voit, reçoit et admet - faute d'avoir accordé les mécanismes français qui permettraient sérieusement à l’islam de France de s’affranchir de « l’argent d’ailleurs ».
Les murs plutôt que la porte
La doctrine du BCC à travers le Forif est sans grands ambages : contourner les fédérations en partant des mosquées, une par une, dans chaque département. Cela suppose que toutes les mosquées de France soient des cellules autonomes coupées de toute forme d’allégeance. Or une mosquée déjà inscrite, sur le plan organisationnel ou par affiliation idéologique (appartenance à une tendance), dans un réseau n'entre pas vierge dans un conseil départemental. Elle y entre en portant son imam, ses cadres, ses habitudes, ses aspirations, ses références et ses relais.
Au bout de deux ou trois cycles, un conseil départemental n'exprime plus la somme de ses lieux de culte, il traduit la voix du réseau qui y est majoritaire. La règle « une ARL, une voix », présentée comme un rempart contre les velléités de capture que pourraient opérer les fédérations, mérite qu'on l’observe de près, car elle n'est pas une panacée et pourrait même produire un effet pervers.
En comptant les conseils et non les fidèles, cette règle cesse de récompenser la densité d’une fédération pour récompenser son étalement territorial. Cela voudrait dire que ce n'est plus le réseau qui possède le plus de mosquées qui l'emporterait, mais celui qui serait le mieux disséminé sur le territoire, et qui tient (de par cette dissémination) la position majoritaire dans le plus grand nombre de départements.
Or l'aptitude au maillage territorial fin est, davantage, plus l’œuvre des structures implantées dans le tissu associatif local, et moins celui des grands réseaux. Ces derniers restent, de par leur taille même, profondément adossés à quelques métropoles où ils opèrent sous l’attrait de la notoriété publique.
Dès lors, ce que l'on prend pour une émergence d'acteurs nouveaux ne serait alors qu’un réagencement similaire à un changement d'étage dans le même immeuble : il s'appelait, avant 2021, CFCM et il logeait au cinquième ; demain, il s'appellerait « instance nationale » et habiterait au rez-de-chaussée. Le changement d’étage ne dit rien des occupants qui, eux, ne déménagent pas !
Au bout de deux ou trois cycles, un conseil départemental n'exprime plus la somme de ses lieux de culte, il traduit la voix du réseau qui y est majoritaire. La règle « une ARL, une voix », présentée comme un rempart contre les velléités de capture que pourraient opérer les fédérations, mérite qu'on l’observe de près, car elle n'est pas une panacée et pourrait même produire un effet pervers.
En comptant les conseils et non les fidèles, cette règle cesse de récompenser la densité d’une fédération pour récompenser son étalement territorial. Cela voudrait dire que ce n'est plus le réseau qui possède le plus de mosquées qui l'emporterait, mais celui qui serait le mieux disséminé sur le territoire, et qui tient (de par cette dissémination) la position majoritaire dans le plus grand nombre de départements.
Or l'aptitude au maillage territorial fin est, davantage, plus l’œuvre des structures implantées dans le tissu associatif local, et moins celui des grands réseaux. Ces derniers restent, de par leur taille même, profondément adossés à quelques métropoles où ils opèrent sous l’attrait de la notoriété publique.
Dès lors, ce que l'on prend pour une émergence d'acteurs nouveaux ne serait alors qu’un réagencement similaire à un changement d'étage dans le même immeuble : il s'appelait, avant 2021, CFCM et il logeait au cinquième ; demain, il s'appellerait « instance nationale » et habiterait au rez-de-chaussée. Le changement d’étage ne dit rien des occupants qui, eux, ne déménagent pas !
L'angle mort du dispositif
Mais au risque de faire, à rebours, l’erreur que l’on reproche à l’État, il faut se garder de traiter les réseaux comme un bloc homogène. Des disparités existent et les réseaux ne sont pas logés à la même enseigne devant ce dispositif que l’État cherche à installer.
Les relais entretenant des liens avec des États sont les plus exposés. Leur intérêt n'est pas forcément de prendre le contrôle de l'instance. Ils seraient plus tentés de la laisser se construire sans qu’ils y soient impliqués ni eux directement ni leurs grandes mosquées qui lui procureraient davantage de légitimité. L’instance deviendrait, sans doute, légitime sur le papier, mais, certainement, creuse sur le terrain.
Le piétisme missionnaire, lui, raisonne autrement. Il évolue à la lisière des structurations et repousse les démarches sondagières d’où qu’elles viennent, de l’État ou des leviers qui sont perçus comme les siens.
Restent donc les structures associatives enracinées dans un territoire. Leur maillage local est si dense qu’elles n’ont ni la volonté ni l’intérêt à chercher une affiliation aussi bien à un pays étranger qu’à une fédération nationale, aussi puissante soit elle. Pour elles, un système d'autorités départementales serait une aubaine. L’ancien système CFCM les invisibilisait, là où le nouveau, en gestation, les placerait au-devant de la scène, tout en les absolvant du stigmate de « l’islam consulaire ».
Le paradoxe en devient sévère pour le BCC, car le dispositif axé sur ce qu’il sait nommer (ingérence), n’atteint pas ce qu’il n'a jamais su voir. Il affaiblirait forcément ce qui est visible, sans toucher à ce qui est bien diffus mais plus organisé territorialement.
Les relais entretenant des liens avec des États sont les plus exposés. Leur intérêt n'est pas forcément de prendre le contrôle de l'instance. Ils seraient plus tentés de la laisser se construire sans qu’ils y soient impliqués ni eux directement ni leurs grandes mosquées qui lui procureraient davantage de légitimité. L’instance deviendrait, sans doute, légitime sur le papier, mais, certainement, creuse sur le terrain.
Le piétisme missionnaire, lui, raisonne autrement. Il évolue à la lisière des structurations et repousse les démarches sondagières d’où qu’elles viennent, de l’État ou des leviers qui sont perçus comme les siens.
Restent donc les structures associatives enracinées dans un territoire. Leur maillage local est si dense qu’elles n’ont ni la volonté ni l’intérêt à chercher une affiliation aussi bien à un pays étranger qu’à une fédération nationale, aussi puissante soit elle. Pour elles, un système d'autorités départementales serait une aubaine. L’ancien système CFCM les invisibilisait, là où le nouveau, en gestation, les placerait au-devant de la scène, tout en les absolvant du stigmate de « l’islam consulaire ».
Le paradoxe en devient sévère pour le BCC, car le dispositif axé sur ce qu’il sait nommer (ingérence), n’atteint pas ce qu’il n'a jamais su voir. Il affaiblirait forcément ce qui est visible, sans toucher à ce qui est bien diffus mais plus organisé territorialement.
L'objet déborde la salle
Une autre question que la consultation n’ose pas poser est celle qui porte sur la nature même de l'objet à représenter : l'islam de France. Cet objet n'est pas un corps simple, mais un alliage fait de la superposition de trois couches. La première représente l'islam institué (mosquées, fédérations, instances). Elle est la plus visible parce qu’elle est la seule organisée. C’est elle, exclusivement, que la consultation du Forif photographie. La deuxième est l'islam des mouvances opposées à toute forme d’affiliation et rejetant toute représentation. Elles occupent de nombreuses salles de prières dans les périphéries urbaines. La troisième, plus vaste que les deux autres réunis, est l'islam diffus de millions d'individus aux cultures musulmanes plurielles (croyants distants, sécularisés, intellectuels, convertis). Ces cultures ne se vivent pas comme un culte et ne se reconnaissent dans aucune instance, parce qu’elles n’ont mandaté personne.
Or la restitution officielle, celle exposée par le groupe Structuration & Ressources assure que « la diversité de l'islam de France est déjà présente dans les départements ». Chiffres à l’appui, le groupe affirme que six répondants sur dix estiment que les conseils locaux « reflètent déjà la diversité ». L’argument ainsi avancé confond en réalité la diversité des sensibilités entre mosquées organisées avec la pluralité d'un fait social qui les déborde de tous les côtés. La possibilité à structurer la première couche ne peut s’étendre ni à la deuxième ni à la troisième, qui constituent pourtant le nombre.
C'est ici que le mot « représentation » perd de sa consistance : une instance née de la seule couche organisée sera assignée, à la première crise, de parler au nom d’islams qui n'auront jamais fourni de mandat clair, ni franchi la porte d’aucune instance représentative ou d’aucune préfecture.
Le vrai pouvoir ne réside pas ni dans le titre ni dans le statut. Il est dans la maîtrise des filières (la formation des imams, la certification des aumôniers, l’organisation du domaine du halal et de la rente en milliards d’euros qu’il génère, l’assainissement du secteur funéraire musulman et de l’enseignement de la langue arabe…). C'est là, et non dans les statuts, que se décidera l’indépendance réelle de l'islam de France. Une instance sans ressources propres se prive de toute ambition. Encore aujourd’hui, les seules ressources disponibles sont tenues par les réseaux. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, c’est le nœud du financement qui assure, indirectement, le retour de ce qu'on croyait avoir écarté.
Une instance de services peut naître. Elle serait utile, et il faut la souhaiter. Mais qu'on cesse de l’embellir du costume du mandat. Sonder les mosquées produit une légitimité d'écoute, non d'élection. Agréger des conseils départementaux déjà colorés ne fait pas surgir une représentation, seulement une certaine idée renforcée d'un consensus.
*****
Hamid Derrouich, docteur en science politique, observateur du fait religieux musulman.
Lire aussi :
Islam de France : les mosquées dessinent les contours de leur future instance nationale
Et aussi :
L'infrastructure avant la voix : l'impossible porte-parole de l'islam de France ?
Or la restitution officielle, celle exposée par le groupe Structuration & Ressources assure que « la diversité de l'islam de France est déjà présente dans les départements ». Chiffres à l’appui, le groupe affirme que six répondants sur dix estiment que les conseils locaux « reflètent déjà la diversité ». L’argument ainsi avancé confond en réalité la diversité des sensibilités entre mosquées organisées avec la pluralité d'un fait social qui les déborde de tous les côtés. La possibilité à structurer la première couche ne peut s’étendre ni à la deuxième ni à la troisième, qui constituent pourtant le nombre.
C'est ici que le mot « représentation » perd de sa consistance : une instance née de la seule couche organisée sera assignée, à la première crise, de parler au nom d’islams qui n'auront jamais fourni de mandat clair, ni franchi la porte d’aucune instance représentative ou d’aucune préfecture.
Le vrai pouvoir ne réside pas ni dans le titre ni dans le statut. Il est dans la maîtrise des filières (la formation des imams, la certification des aumôniers, l’organisation du domaine du halal et de la rente en milliards d’euros qu’il génère, l’assainissement du secteur funéraire musulman et de l’enseignement de la langue arabe…). C'est là, et non dans les statuts, que se décidera l’indépendance réelle de l'islam de France. Une instance sans ressources propres se prive de toute ambition. Encore aujourd’hui, les seules ressources disponibles sont tenues par les réseaux. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, c’est le nœud du financement qui assure, indirectement, le retour de ce qu'on croyait avoir écarté.
Une instance de services peut naître. Elle serait utile, et il faut la souhaiter. Mais qu'on cesse de l’embellir du costume du mandat. Sonder les mosquées produit une légitimité d'écoute, non d'élection. Agréger des conseils départementaux déjà colorés ne fait pas surgir une représentation, seulement une certaine idée renforcée d'un consensus.
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Hamid Derrouich, docteur en science politique, observateur du fait religieux musulman.
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