Points de vue

Quel début et fin du mois du Ramadan ? Laisser s’éteindre enfin le mythe de l’unité

Rédigé par Michaël Privot | Lundi 23 Février 2026

Une perspective musulmane libérale sur les polémiques relatives à la détermination du début et de la fin du jeûne du Ramadan.



Depuis de nombreuses années déjà, la question de la détermination du début du mois de Ramadan avait pris une importance considérable, en particulier pour les communautés musulmanes diasporiques, caractérisées par leur diversité ethno-nationale d’origine, leurs cultures d’origine et leurs nouveaux métissages, leur diversité jurisprudentielle et théologique d’origine ou de choix.

L’habituelle compétition entre les nations majoritairement musulmanes pour annoncer le début du mois de jeûne et ainsi tenter d’affirmer leur indépendance idéologique et un certain leadership à l’échelle du monde musulman (voir la compétition permanente sur le sujet entre l’Arabie Saoudite, le Maroc ou la Turquie pour ne citer qu’eux), n’avait concrètement aucun impact pour les résidents et résidentes des pays musulmans concernés. En effet, l’ensemble de leurs populations, à l’intérieur de leurs frontières respectives, et ce quelle que soit la date de début décidée par les autorités religieuses (toujours sous tutelle politique plus ou moins directe), commençait et achevait son jeûne communément, partageant un même tempo sacré. En somme, les options théologiques et juridiques adoptées par les autorités religieuses nationales n’avaient pas d’impact sur l’unité du temps vécu de cette pratique fondamentale de l’Islam par les fidèles.

Des communautés musulmanes diasporiques confrontées à des choix difficiles

La pratique du jeûne en situation de diaspora, qui plus est dans un monde globalisé, a modifié durablement ce rapport au temps sacré, et à la sensation d’unité qu’il pouvait procurer, pour les musulmans et les musulmanes concernées. Tout d’abord parce que cette situation de diaspora en contexte minoritaire a ouvert une brèche dans la position théologico-juridique historique du pays d’origine. Vivant dans un pays non musulman ou séculier, la musulmane et le musulman sont définitivement exposés à d’autres options théologico-juridiques islamiques que celle de l’école hégémonique du pays d’origine de la famille, voire des ancêtres désormais. Ils et elles peuvent en conséquence choisir de suivre la même école, d’en changer, d’« hybrider » différents avis, etc.

Il ne s’agit pas uniquement de déterminations individuelles, mais aussi d’évolutions liées à la sociologie des communautés musulmanes diasporiques. Ainsi, les familles musulmanes mixtes (typiquement une famille dont l’un des membres serait d’origine turque, majoritairement hanéfite, et l’autre d’origine marocaine, majoritairement malékite), dont les institutions religieuses des pays d’origine ont adopté des méthodes différentes en matière de détermination du mois de jeûne, ont été confrontées ces dernières années à des choix difficiles : suit-on le calendrier de la Diyanet (l’Administration du culte turque), des autorités religieuses marocaines, ou encore de l’Arabie Saoudite pour pimenter les choses ? C’est un exemple basique qui ne cesse de se répéter, et qui va se multiplier plus encore à l’avenir, à mesure que les musulmans et musulmanes de différentes origines fondent famille, ou qu’ils et elles évoluent individuellement dans leurs choix théologico-juridiques.

En outre, si ces deux dernières décennies nous avaient habitués à la divergence « simple » entre, d’une part, les promoteurs d’une approche traditionaliste reposant sur la vision oculaire du croissant de lune pour commencer le jeûne, et, d’autre part, les promoteurs de la méthode du calcul scientifique qui permet de déterminer longtemps à l’avance les conditions de possible visibilité du croissant, cette année nous a fait connaître une divergence encore plus inédite, à savoir entre les tenants de l’approche scientifique eux-mêmes.

En effet, bien que tous les concernés admettaient que la lune ne pouvait être aperçue qu’à partir de 3h42 GMT le 18 février, certains ont soutenu en conséquence qu’il fallait commencer à jeûner le 18 février, puisque la vision était possible avant l’aube, tandis que d’autres ont décidé de ne jeûner qu’à partir du 19 février, les deux opinions étant toutes deux parfaitement légitimes chariatiquement parlant. Par contre, tout le monde s’est accordé sur le fait que la vision à l’œil nu de la lune le 17 février au soir en Arabie Saoudite était une pure fantaisie qui permettait essentiellement à ce pays, une fois encore, de tester son leadership sur le monde musulman, mais avec un bilan plutôt mitigé, puisque seule une moitié de pays l’ont suivi.

Ceci étant, vu d’Europe pour ce qui nous concerne, il a été très intéressant de prendre note des personnalités et des institutions qui ont choisi de s’aligner en dernière minute sur l’Arabie Saoudite, sans faire aucune référence aux options juridiques offertes par le calcul scientifique. L’alignement sur l’Arabie Saoudite pour la détermination du début du jeûne reste ainsi un révélateur idéologique dans bien des cas, et autorise une certaine circonspection vis-à-vis de la cohérence de la production d’une autorité islamique en France, par exemple, qui, quelques jours après le lancement d’un ouvrage considérable visant à adapter la pratique de l’Islam au contexte français, choisit de s’aligner, le doigt sur la couture du pantalon, sur un pays étranger au moment de la détermination du début du Ramadan pour musulmans et musulmanes français.

Comme cela a été constaté sur le terrain, cette divergence de dernière minute a jeté le désarroi chez de nombreux et nombreuses fidèles, certains se rendant à la mosquée le 17 février au soir pour commencer les prières de tarâwîh et constatant que la mosquée du coin était alignée sur le 19 février, ou vice-versa.

Une occasion renouvelée d'analyser ce que révèle cette énième divergence

Plus profondément, d’un point de vue musulman libéral, cette énième répétition d’un scénario trop connu constitue une excellente occasion de prendre du recul et de s’interroger sur ce que révèle ce débat récurrent.

Cette divergence exprime, en fait, une individualisation irrémédiable du rapport au temps, et au temps sacré plus encore, qui, très probablement, ne va faire que s’intensifier dans les décennies qui viennent – en lien avec l’installation définitive des musulmans et musulmanes dans la modernité (et la sécularisation). Cela ne concerne pas seulement les pays d’installation nouvelle de communautés musulmanes, mais jusqu’au plus profond du Waziristan, fût-ce par le simple truchement du téléphone mobile. Certes, les rythmes de sécularisation et d’autonomisation conséquente du rapport au religieux, au sacré, ne sont pas identiques dans les Etats dits musulmans car la présence d’institutions ou d’autres mécanismes étatiques de gestion du religieux musulmans permettent encore d’y freiner, ou à tout le moins d’y moduler ce rythme, mais la même direction globale est prise, les musulmans et musulmanes d’Europe et des Amériques étant, volens nolens, à la pointe du phénomène.

On a encore entendu, cette année comme les années précédentes, les appels larmoyants à l’unité de la communauté ainsi que la désolation face aux stratégies des différents acteurs institutionnels de l’Islam européen (qui, il est vrai, sont une réalité souvent affligeante, mais terriblement humaine, où les intérêts institutionnels et personnels bien compris finissent par avoir le dessus sur la recherche du bien commun).

Il faut, au contraire, avoir le courage de regarder la réalité en face : ces appels à l’unité ne sont qu’incantatoires. Qui y croit encore vraiment ? Ou dit autrement, qui est vraiment prêt à renoncer à ses convictions pour s’aligner sur les autres au nom de l’unité ? Ces appels relèvent malheureusement d’un mythe désormais inutile pour vivre (voire piloter) l’islam (ou plutôt les islams) en Europe. Si, de facto, les musulmans et musulmanes n’ont jamais été unis sur quoi que ce soit, et ce depuis la période prophétique elle-même (pensons aux « hypocrites » parmi les premiers musulmans priant derrière le Prophète, ou encore aux dissentions sévères parmi les disciples de Muhammad, dont certaines finirent par mener à la grande fitna), et que le mythe postérieur d’une oumma unifiée n’a jamais eu d’autre utilité que le contrôle politique des populations sous régime impérial, il est crucial aujourd’hui de le laisser s’éteindre une bonne fois pour toute, car il n’a plus aucune pertinence pour notre époque, si tant est qu’il en ait jamais eu.

Savoir embrasser, plutôt que de craindre et rejeter, la diversité des opinions

Les musulmans et musulmanes sont en effet plus diversifiés que jamais, en particulier celles et ceux vivant dans des contextes sociétaux d’autonomie du religieux par rapport à la sphère politique, dans lesquels, en conséquence, de nombreuses formes d’autorité islamique sont en compétition pour fournir leur offre spécifique et tenter de s’arroger le contrôle d’un cheptel plus ou moins important de fidèles (que ce soient des institutions étatiques de pays tiers telles que la Diyanet, la Grande Mosquée de Paris et sa fédération ; des institutions « indépendantes » telles que Milli Görüş ; des organes officiels représentatifs du culte islamique tels que le Conseil musulman de Belgique (CMB) ou le Contactorgaan Moslims en Overheid, aux Pays-Bas ; des conseils d’oulémas transnationaux, ou de nombreux entrepreneurs indépendants du religieux : prédicateurs « du terroir », ou déterritorialisés, voire étrangers, imams plus ou moins affiliés, etc.).

Il est désormais impératif de changer de braquets, et d’embrasser, plutôt que de craindre et rejeter, la diversité des opinions en matière de détermination du début (et de fin) du mois de jeûne, car la situation des musulmans et musulmanes en Europe souligne tragiquement les conséquences d’une compétition d’offres toutes chariatiquement fondées, bien qu’aucune ne réponde cependant parfaitement à l'ensemble des paramètres requis, pour déterminer le début du Ramadan (que ce soit la vision oculaire dans le pays, le calcul scientifique dans le pays ou dans un pays musulman, la vision oculaire dans un pays musulman, voire même se caler définitivement sur l’Arabie Saoudite).

Dès lors que toutes les options sont disponibles et qu’elles sont toutes fondées, la voie la plus féconde, et fondamentalement libérale, n’est plus d’appeler à se rassembler autour d’une option au détriment de toutes les autres, mais c’est de s’enrichir de cette diversité en acceptant, et en vivant, cette pluralité, y compris au sein des familles. Que chacun et chacune suive donc sa voie et – s’il et elle choisissent de jeûner – commence son jeûne le jour d’avant ou le jour d’après, voire qu’il ou elle l’arrête, comme cela s’est déjà passé il y a des années, un jour avant ou un jour après selon les calendriers choisis, pour autant que chacun et chacune s’en tienne, finalement, au minimum de 29 jours de jeûne.

Certes, cela peut poser quelques petits soucis d’organisation familiale, le jour de la fête étant un peu plus compliqué à gérer que de commencer à jeûner avec un jour de décalage, mais rien n’est insurmontable. Il reste de toute façon au minimum 27 jours pour jeûner ensemble et 2 jours sur trois pour célébrer la fin du mois ensemble. Quant à des moments liturgiques propres au Ramadan, tels que la Nuit du Destin, les oulémas ont toujours souligné que c’était une des dix dernières nuits du mois, la 27e n’étant qu’une convenance, de telle sorte qu’il n’y a aucun risque la rater pour celles et ceux qui sont assidus dans leur pratique.

L’Islam a toujours été assez souple pour permettre et vivre la diversité, or il est aujourd’hui essentiel pour ses pratiquants et pratiquantes d’enfin aligner leur éthos sur les valeurs profondes de la religion qu’ils et elles disent pourtant pratiquer, et de réaliser qu’une foi véritable ne peut se vivre qu’en liberté et dans le respect des choix des autres. Or le mythe de l’unité « oummique » a trop souvent servi d’instrument de contrainte, voire de coercition, plutôt que d’émancipation des fidèles, montrant toutes ses limites aujourd’hui. Il est vraiment urgent de passer enfin au respect vécu, incarné, de la liberté de chacun et chacune (en mode « lâ ikrâha fî l-dîn », « pas de contrainte quant au chemin »), si tant est que la paix, la sérénité et le travail de la foi sont effectivement les objectifs finaux de nos actes de dévotion.

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Dr. Michaël Privot, islamologue et théologien musulman libéral ; Membre fondateur du Conseil Musulman de Belgique.

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