Société

Mouloud Aounit : « Islamophobie, homophobie : même combat »

Rédigé par | Mercredi 15 Aout 2012 à 18:15



Mouloud Aounit, en 2011, sur les traces de son enfance, à Aubervilliers. Image (de Romaric Mienan) tirée du film biographique que préparaient Jean-Michel Riera et Vincent Geisser.
Mouloud Aounit nous a quittés vendredi 10 août. Ses obsèques ont lieu ce jeudi 16 août, à Aubervilliers, la ville qui l’a vu grandir.

En 2010, l'ancien président du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) était intervenu au colloque « Religions, homophobie, transphobie », organisé par l’association HM2F, à l’occasion de la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie.

En guise d’hommage à l’homme disparu, je publie l’interview, dans son intégralité, qu’il m’avait accordée, ce lundi 17 mai 2010, pour Saphirnews.com. Une interview qui n’avait pas été publiée à l’époque – Dieu Seul sait pourquoi.

Aujourd’hui donc, je redonne la parole à Mouloud Aounit.

Une façon, pour moi, de rappeler, d’une part, aux non-musulmans tendance ultra-laïcards qui reprochaient à Mouloud Aounit de « trop combattre contre l’islamophobie » et, d’autre part, aux musulmans qui louent sa lutte contre l’islamophobie tout en étant eux-mêmes homophobes déclarés ou inavoués, que la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie et l’homophobie participe clairement des mêmes ressorts, des mêmes principes, des mêmes moyens.

Lutter contre les discriminations, c’est combattre TOUTES les discriminations. En mémoire de Mouloud Aounit, ne l’oublions pas.

Saphirnews : De votre point de vue de défenseur des droits de l’homme, ne pensez-vous pas que les représentants religieux ne s’impliquent pas suffisamment dans la lutte contre l’homophobie ?

Mouloud Aounit : Incontestablement, je crois qu’il y a de la part des institutions religieuses un manque effectif d’une mobilisation à la hauteur de ce que peut représenter cette offense à la dignité humaine, à l’égalité, à l’intégrité, à l’altérité.

Mais je pense que ce n’est pas qu’un problème religieux. Il y a une immense hypocrisie. Par rapport à l’homophobie, certains hommes politiques ont tenu des propos d’une insupportable provocation. Quand le député UMP Christian Vanneste a dit que l’homosexualité était une sorte de crime contre l’humanité, j’ai trouvé d’une hypocrisie totale l’ensemble de la classe politique, qui n’a rien dit, ou presque !

Lorsque des gestes courageux, et il n’y en a pas beaucoup, comme celui de Noël Mamère – qui a célébré un mariage homosexuel, le 5 juin, à Bègles – où étaient les forces politiques pour le soutenir ?

Sur cette dernière période, il y a eu certain nombre d’actes islamophobes, où certains médias ont stigmatisé des quartiers populaires ou des populations musulmanes. Je n’ai pas entendu le CFCM (Conseil français du culte musulman) mener de campagnes appropriées.

Il y a des discours de bonne conscience, cela ne coûte pas cher, mais la bonne conscience ne suffit pas. On ne peut pas réaffirmer des principes universels et en même temps ne pas se donner les moyens de combattre, sur chaque axe, sur chaque fait, pour faire avancer les mentalités !

Je pense que, comme le racisme, comme l’islamophobie, l’homophobie souffre d’une certaine lâcheté des forces médiatiques, politiques, sociales ou intellectuelles, qui ne sont pas au rendez-vous de l’affrontement idéologique et du travail pédagogique qu’il y a à faire.

Saphirnews : Quels sont les actes concrets à mettre en œuvre ?

Mouloud Aounit : Premier point, il faut une mobilisation des victimes de l’homophobie mais aussi des autres victimes des autres types de discrimination et de racisme.

Le combat contre l’homophobie ne peut pas relever d’une seule communauté.
À mon avis, l’ensemble des victimes de ce déni de droit, de justice, d’égalité doivent s’unir. Il faut que toutes les victimes de tous les racismes se mettent en mouvement, parce que toute concession qui est faite à un racisme alimente les autres racismes.

Deuxièmement, il faut faire un travail pour réveiller les consciences. L’homophobie se développe comme l’islamophobie dans les périodes de crise. Ce n’est pas un hasard si, en ce moment, il y a une montée de l’homophobie, de l’islamophobie et de l’antisémistisme. C’est parce que notre société est en crise.

Quand les démocraties sont en crise, c’est la logique du bouc émissaire qui triomphe : alors ou c’est l’homosexuel, ou c’est l’Arabe, ou c’est le juif...

Il faut créer les conditions de la mobilisation de toutes les victimes du racisme, et il faut aussi créer une mobilisation autour des mémoires, et c’est mon troisième point.
Toutes les dictatures, tous les fascismes, ont commencé à s’en prendre à des minorités. C’est le fascisme qui entretient ce rejet de l’autre.

C’est un problème complexe, et face à cela il y a une lâcheté à la fois de la classe politique et de la communauté internationale. Où sont les résolutions de l’ONU ? Mon correspondant à l’ONU, à Genève, m’a dit qu’il y a très peu de résolution condamnant l’homophobie.

Saphirnews : Comment agit le MRAP contre l’homophobie ?

Mouloud Aounit : Nous considérons l’homophobie comme une forme de racisme qui doit être combattue.

Mais il faut éviter les amalgames : il n’y a pas plus d’homophobes dans les quartiers populaires qu’ailleurs, les musulmans ne sont pas plus homophobes que peuvent être des extrémistes juifs, catholiques, etc. Il faut lutter d’abord contre les extrémismes.

Deuxième chose : lorsqu’il y a eu un problème entre deux équipes de football, le Paris Foot Gay et le Créteil Bébel (Créteil avait refusé un match en raison du nom de l’équipe adverse), au MRAP, avec d’autres associations, nous avons organisé un match contre toutes les discriminations, avec des sportifs de très haut niveau.

Il faut faire un travail pédagogique et un travail de mémoire. N’oublions pas que si certains ont porté l’étoile jaune, d’autres ont porté l’étoile rose.



Journaliste à Saphirnews.com ; rédactrice en chef de Salamnews En savoir plus sur cet auteur