Pour les francophones, la pensée et la quasi-totalité de l’œuvre de Mevlana a tout d’abord été révélée à travers les traductions du persan par Eva de Vitray Meyerovitch (1909-1999) qui a consacré sa vie entière à faire connaître et à diffuser « l’autre islam » de Rûmî.
Cependant des œuvres majeures comme le « Mathnawî » (« Mesnevi » en turc), les Odes mystiques et le Livre du dedans s’avèrent parfois, malgré toute la virtuosité de la traductrice, difficiles d’accès. Traduire ne suffit pas à bâtir des ponts entre une pensée forgée par de multiples influences orientales et la pensée occidentale. Il fallait davantage pour que les deux mers se rencontrent. Il fallait passer par la traduction en turc et l’interprétation d’un grand savant « Mesnevihan » accompli, soit un commentateur et transmetteur dans toute sa profondeur de l’œuvre de Mevlana.
Şefik Can Dede (m.1909-2005), maître dans la tariqa mevlevie et Mesnevihan, fut le disciple durant seize années de Tahirü’l Mevlevi (m. 1951), lui-même héritier d’une longue lignée initiatique. Grand érudit, il a consacré sa vie entière à faire connaître Mevlana et à diffuser son enseignement, par ses traductions en turc et les commentaires de son œuvre. A son tour, par le biais de ces traductions, sa disciple Hayat Nur Artıran, première femme à avoir reçu le titre de Mesnevihan depuis des siècles, est le dernier maillon de cette chaîne qui remonte à Mevlana. Elle incarne, dans le monde contemporain, cet enseignement initiatique vivant et s’efforce de le faire rayonner à travers le monde, notamment en Occident francophone.
Cependant des œuvres majeures comme le « Mathnawî » (« Mesnevi » en turc), les Odes mystiques et le Livre du dedans s’avèrent parfois, malgré toute la virtuosité de la traductrice, difficiles d’accès. Traduire ne suffit pas à bâtir des ponts entre une pensée forgée par de multiples influences orientales et la pensée occidentale. Il fallait davantage pour que les deux mers se rencontrent. Il fallait passer par la traduction en turc et l’interprétation d’un grand savant « Mesnevihan » accompli, soit un commentateur et transmetteur dans toute sa profondeur de l’œuvre de Mevlana.
Şefik Can Dede (m.1909-2005), maître dans la tariqa mevlevie et Mesnevihan, fut le disciple durant seize années de Tahirü’l Mevlevi (m. 1951), lui-même héritier d’une longue lignée initiatique. Grand érudit, il a consacré sa vie entière à faire connaître Mevlana et à diffuser son enseignement, par ses traductions en turc et les commentaires de son œuvre. A son tour, par le biais de ces traductions, sa disciple Hayat Nur Artıran, première femme à avoir reçu le titre de Mesnevihan depuis des siècles, est le dernier maillon de cette chaîne qui remonte à Mevlana. Elle incarne, dans le monde contemporain, cet enseignement initiatique vivant et s’efforce de le faire rayonner à travers le monde, notamment en Occident francophone.
Des rencontres providentielles
« Allah accorde ses bienfaits par des voies insoupçonnées » (Coran : 65, 3) Malgré l’interdiction des ordres soufis en 1925 par Atatürk, la tradition mevlevie a continué de manière souterraine et ressurgit de nos jours au sein de la République laïque turque et ailleurs, en Occident, sous la forme, entre autres, de la Fondation Internationale Şefik Can et Mevlana pour l’Education et la Culture, présidée par H. Nur Artıran. Son ouvrage, Tahûrâ, du souffle de Rûmî à la pureté du cœur, le deuxième traduit en français de l’enseignement reçu de son maître, est révélateur de cette résurgence.
Au soir de sa vie, après avoir achevé le long travail, avec Djamchid Martazavi, de la traduction de Mathnawî de Rûmî, Eva de Vitray-Meyerovitch reconnaissait le besoin d’interprétation de cette œuvre monumentale parfois obscure et s’inquiétait du manque d’accès en Occident aux ressources de la tradition vivante. A plusieurs reprises, nous avions eu l’occasion de recueillir les confidences de la traductrice, et d’être témoin de sa lucidité et de son humilité quant à son rôle purement « intellectuel » (selon elle) dans le processus de transmission de l’œuvre de celui qu’elle considérait comme son maître.
Etait-ce la raison pour laquelle elle avait insisté pour nous envoyer la représenter à Konya, en 1995, à l’occasion du symposium « Rûmî et Goethe » organisé par l’association Islam et Occident ? Quoiqu’il en soit, ce premier voyage en Turquie fut pour nous un lever de voile sur cette tradition éminemment vivante. Nous eûmes, durant ce colloque, l’immense privilège de rencontrer Şefik Can Dede, qui allait devenir peu de temps après le maître de H. Nûr Artıran.
Vingt ans plus tard, par des voies seigneuriales impénétrables, nous eûmes à nouveau le privilège de faire la connaissance en France, près de Toulouse, où elle donne régulièrement des conférences sur le Mathnawî, l’héritière spirituelle du grand Mesnevihan rencontré à Konya.
Au soir de sa vie, après avoir achevé le long travail, avec Djamchid Martazavi, de la traduction de Mathnawî de Rûmî, Eva de Vitray-Meyerovitch reconnaissait le besoin d’interprétation de cette œuvre monumentale parfois obscure et s’inquiétait du manque d’accès en Occident aux ressources de la tradition vivante. A plusieurs reprises, nous avions eu l’occasion de recueillir les confidences de la traductrice, et d’être témoin de sa lucidité et de son humilité quant à son rôle purement « intellectuel » (selon elle) dans le processus de transmission de l’œuvre de celui qu’elle considérait comme son maître.
Etait-ce la raison pour laquelle elle avait insisté pour nous envoyer la représenter à Konya, en 1995, à l’occasion du symposium « Rûmî et Goethe » organisé par l’association Islam et Occident ? Quoiqu’il en soit, ce premier voyage en Turquie fut pour nous un lever de voile sur cette tradition éminemment vivante. Nous eûmes, durant ce colloque, l’immense privilège de rencontrer Şefik Can Dede, qui allait devenir peu de temps après le maître de H. Nûr Artıran.
Vingt ans plus tard, par des voies seigneuriales impénétrables, nous eûmes à nouveau le privilège de faire la connaissance en France, près de Toulouse, où elle donne régulièrement des conférences sur le Mathnawî, l’héritière spirituelle du grand Mesnevihan rencontré à Konya.
La rencontre avec le Bien-Aimé
De rencontres en rencontres et de maillons en maillons, ainsi s’effectue de nos jours la transmission de la voie mevlevie en Occident. Que ce soit par des moyens providentiels ou grâce à la mission poursuivie inlassablement par H. Nur Artıran pour propager cette tradition, on peut se demander quel est le sens de cette transposition, aujourd’hui en Occident, de l’enseignement de ce célèbre maître soufi du XIIIe siècle ? Tout en dénonçant les imitations et déformations modernes de la tradition soufie, au fil des pages, l’autrice dévoile maintes pistes lumineuses susceptibles d’apporter des réponses aux questionnements et aux enjeux contemporains du monde occidental.
Expression incarnée et intérieure de l’éthique islamique, cœur vivant de l’islam, l’œuvre de Rûmî, d’une fidélité absolue au Coran et aux hadiths du Prophète Muhammad représente une revivification du message prophétique dans la perspective de la transformation intérieure de tout être humain, par la voie de l’Amour, « valeur universelle qui traverse toutes les cultures et toutes les époques ».
Lire aussi : L’épreuve de l’amour, une initiation à la pensée de Rûmî avec Nur Artiran
Prenons, par exemple, la question de la fin de vie qui fait débat dans notre société. Dans le chapitre intitulé « Rencontre et chemin de vie », H. Nur Artıran donne un témoigne bouleversant et révélateur des derniers moments de son maître. Comme le dit si justement l'académicien François Cheng, « la beauté a à voir avec la mort ».
A des antipodes de la crainte de la mort commune aux Occidentaux, et par un renversement total de perspective, l’autrice nous fait revivre un moment d’intense beauté et de profonde joie spirituelle. Elle relate ainsi cette expérience unique d’extase divine : « L’atmosphère qui régnait à ce moment dans la pièce était empreinte d’une telle joie et d’une telle sérénité que cela en devenait saisissant ». Elle se dit « profondément émue par ces manifestations divines et par cette félicité invisible ». Elle conclue : « Dans la perspective soufie, la mort n’est pas considérée comme une disparition... (mais) comme le retour de l’être humain vers sa source première, vers Dieu. (...) comme une rencontre avec le Bien-Aimé et comme une véritable naissance à la vie éternelle. »
Expression incarnée et intérieure de l’éthique islamique, cœur vivant de l’islam, l’œuvre de Rûmî, d’une fidélité absolue au Coran et aux hadiths du Prophète Muhammad représente une revivification du message prophétique dans la perspective de la transformation intérieure de tout être humain, par la voie de l’Amour, « valeur universelle qui traverse toutes les cultures et toutes les époques ».
Lire aussi : L’épreuve de l’amour, une initiation à la pensée de Rûmî avec Nur Artiran
Prenons, par exemple, la question de la fin de vie qui fait débat dans notre société. Dans le chapitre intitulé « Rencontre et chemin de vie », H. Nur Artıran donne un témoigne bouleversant et révélateur des derniers moments de son maître. Comme le dit si justement l'académicien François Cheng, « la beauté a à voir avec la mort ».
A des antipodes de la crainte de la mort commune aux Occidentaux, et par un renversement total de perspective, l’autrice nous fait revivre un moment d’intense beauté et de profonde joie spirituelle. Elle relate ainsi cette expérience unique d’extase divine : « L’atmosphère qui régnait à ce moment dans la pièce était empreinte d’une telle joie et d’une telle sérénité que cela en devenait saisissant ». Elle se dit « profondément émue par ces manifestations divines et par cette félicité invisible ». Elle conclue : « Dans la perspective soufie, la mort n’est pas considérée comme une disparition... (mais) comme le retour de l’être humain vers sa source première, vers Dieu. (...) comme une rencontre avec le Bien-Aimé et comme une véritable naissance à la vie éternelle. »
Une quête spirituelle pour toute l’humanité
Pour H. Nur Artıran, l’universalité de l’enseignement de Rûmî ne fait aucun doute, car, dit-elle, « cette quête traverse toute l’humanité ». « Il est donc naturel que le soufisme suscite un intérêt bien au-delà de son cadre d’origine, car il constitue pour l’être humain un moyen singulier de retrouver en lui le dépôt sacré qu’il a perdu (…). Le Prophète (...) est envoyé par Dieu comme une miséricorde, non seulement pour les musulmans, mais pour l’ensemble de la création. » L’universalité de la quête découle du « dépôt » spirituel, ou étincelle divine, que chacun porte en lui, sciemment ou inconsciemment.
Si le message du Prophète de l’islam s’adresse à tous, dans une « dynamique de libération », on pourrait se demander alors pourquoi « tous les hommes ne viennent pas en masse embrasser la religion d’Allah », comme cela est mentionné dans le verset 2 de la sourate 110.
Dans le chapitre intitulé « Ethique soufie et amour mystique », H. Nur Artıran présente le concept de la « médiation de Mevlânâ », qu’elle illustre par une métaphore optique : « On ne peut pas regarder le soleil à l’œil nu. Il faut un filtre pour que nos yeux puissent le supporter. » Pour certains, l’accès à la lumière du soleil se fera par la foi islamique, pour d’autres Mevlana fera office de lunettes : « Ce qui compte n’est pas le filtre, mais la lumière vers laquelle il oriente le regard. »
Cette conception « humaniste dans sa forme la plus accomplie » de la pensée de Mevlana a d’innombrables conséquences dans le rapport à autrui : accueil inconditionnel et miséricorde universelle pour tous, humains, animaux, végétaux, et l’ensemble de la création car « chacun porte sa lumière ». On mesure combien cet « humanisme accompli » pourrait permettre de restaurer l’harmonie entre l’humain et le divin, dans l’esprit du Vivre ensemble en paix et du respect dû au Vivant.
Tout au long des pages, les lecteurs seront amenés à découvrir maints précieux outils pour apaiser les souffrances (sentiment de solitude, relation aux autres, ou maladies psychiques) et rectifier les défauts de notre société : ostentation, hypertrophie du moi, jugement d’autrui, statut de la femme, et bien d’autres encore. L’immense sagesse de la voie de l’Amour, que H. Nur Artiran nous dévoile dans ce livre, est de guérir les « maladies de l’âme » et d’amener progressivement vers une transformation intérieure, condition préalable à une transformation de la société toute entière .
Si le message du Prophète de l’islam s’adresse à tous, dans une « dynamique de libération », on pourrait se demander alors pourquoi « tous les hommes ne viennent pas en masse embrasser la religion d’Allah », comme cela est mentionné dans le verset 2 de la sourate 110.
Dans le chapitre intitulé « Ethique soufie et amour mystique », H. Nur Artıran présente le concept de la « médiation de Mevlânâ », qu’elle illustre par une métaphore optique : « On ne peut pas regarder le soleil à l’œil nu. Il faut un filtre pour que nos yeux puissent le supporter. » Pour certains, l’accès à la lumière du soleil se fera par la foi islamique, pour d’autres Mevlana fera office de lunettes : « Ce qui compte n’est pas le filtre, mais la lumière vers laquelle il oriente le regard. »
Cette conception « humaniste dans sa forme la plus accomplie » de la pensée de Mevlana a d’innombrables conséquences dans le rapport à autrui : accueil inconditionnel et miséricorde universelle pour tous, humains, animaux, végétaux, et l’ensemble de la création car « chacun porte sa lumière ». On mesure combien cet « humanisme accompli » pourrait permettre de restaurer l’harmonie entre l’humain et le divin, dans l’esprit du Vivre ensemble en paix et du respect dû au Vivant.
Tout au long des pages, les lecteurs seront amenés à découvrir maints précieux outils pour apaiser les souffrances (sentiment de solitude, relation aux autres, ou maladies psychiques) et rectifier les défauts de notre société : ostentation, hypertrophie du moi, jugement d’autrui, statut de la femme, et bien d’autres encore. L’immense sagesse de la voie de l’Amour, que H. Nur Artiran nous dévoile dans ce livre, est de guérir les « maladies de l’âme » et d’amener progressivement vers une transformation intérieure, condition préalable à une transformation de la société toute entière .
Le fruit d’une quête sincère
Ces quelques lignes ne peuvent donner qu’un faible aperçu du contenu de cet ouvrage exceptionnel, dans sa forme épurée et élégante comme dans son fonds, illustré de documents d’archives en noir et blanc, résultat d’un travail éditorial qui mérite d’être salué. En effet, le manuscrit originel de plus de 400 pages contenait la somme des interviews et entretiens publics que H. Nur Artıran a donnés depuis des années, en Turquie, en France et ailleurs. Retrouver et structurer l’essentiel du contenu de l’enseignement éparpillé dans diverses sources était un défi majeur que l’éditeur a su relever de manière convaincante, comme il a su allier harmonieusement témoignage personnel et transmission de la tradition mevlevie pour offrir dans cet ouvrage le récit vivant d’une vie consacrée à la quête de l’Absolu.
Qu’il nous soit cependant permis de faire remarquer que, dans ce genre d’ouvrage, le plus grand soin devrait aussi être apporté à la traduction des termes spécifiques de la voie soufie, pour ne pas entraîner de confusions dans l’esprit du lecteur. Une formulation comme « l’esprit saint » (i.e. le serviteur) qui cogne à la porte du Bien-Aimé (Dieu) est incompréhensible pour un lecteur francophone nourri de culture chrétienne pour lequel le « Saint Esprit ou Sancte Spiritus » est Dieu lui-même, en tant que troisième personne de la Trinité.
Traduire d’une langue à une autre consiste aussi à transposer d’un monde à l’autre et demande une connaissance fine de l’environnement culturel et religieux des lecteurs. On peut également regretter quelques rares erreurs lexicales et grammaticales qui entraînent parfois obscurités ou contresens. De même, on aurait aimé, pour faciliter la lecture, avoir une table de concordance entre les références de la traduction en turc et celles de la traduction française.
Ces quelques remarques bienveillantes sont formulées dans un esprit de reconnaissance pour la qualité de cet ouvrage, à la hauteur des trésors de sagesse qu’il contient, ainsi que pour le travail éditorial dans son ensemble. La Lumière qui rayonne dans ces pages n’a pas fini de nous éblouir et d’éclairer notre voyage intérieur.
Qu’il nous soit cependant permis de faire remarquer que, dans ce genre d’ouvrage, le plus grand soin devrait aussi être apporté à la traduction des termes spécifiques de la voie soufie, pour ne pas entraîner de confusions dans l’esprit du lecteur. Une formulation comme « l’esprit saint » (i.e. le serviteur) qui cogne à la porte du Bien-Aimé (Dieu) est incompréhensible pour un lecteur francophone nourri de culture chrétienne pour lequel le « Saint Esprit ou Sancte Spiritus » est Dieu lui-même, en tant que troisième personne de la Trinité.
Traduire d’une langue à une autre consiste aussi à transposer d’un monde à l’autre et demande une connaissance fine de l’environnement culturel et religieux des lecteurs. On peut également regretter quelques rares erreurs lexicales et grammaticales qui entraînent parfois obscurités ou contresens. De même, on aurait aimé, pour faciliter la lecture, avoir une table de concordance entre les références de la traduction en turc et celles de la traduction française.
Ces quelques remarques bienveillantes sont formulées dans un esprit de reconnaissance pour la qualité de cet ouvrage, à la hauteur des trésors de sagesse qu’il contient, ainsi que pour le travail éditorial dans son ensemble. La Lumière qui rayonne dans ces pages n’a pas fini de nous éblouir et d’éclairer notre voyage intérieur.
H. Nur Artıran, Tahûrâ, du souffle de Rûmî à la pureté du cœur, Editions Vues de l‘esprit, Bruxelles, septembre 2026, 100 pages, 22 €
Lire aussi :
La véritable histoire de Rûmî et des derviches tourneurs, par Kudsi Erguner
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