Points de vue

Après les Roumains, les Comoriens : quand Claude Guéant sombre dans la xénophobie

Par Laurent Mucchielli*

Rédigé par Laurent Mucchielli | Mercredi 14 Septembre 2011 à 02:10



La nouvelle « petite phrase » a été lâchée dimanche soir dernier par le ministre de l’Intérieur et elle a beaucoup choqué localement (voir par exemple les articles de La Provence ici et ici).

Invité de l’émission « Le grand jury RTL -LCI-Le Figaro » et interrogé un moment sur la situation dans la deuxième ville de France, Claude Guéant a déclaré : « Il y a à Marseille une immigration comorienne importante qui est la cause de beaucoup de violences. Je ne peux pas la quantifier ». Le ministre n’a donc aucun élément précis, il n’a que des « on dit », mais cela lui suffit pour stigmatiser une partie importante de la population marseillaise. L’enjeu n’est donc pas d’analyser la délinquance. Il est probablement seulement politicien : au moment précis où le Front national tenait son université d’été à Nice, il s’agit sans doute (une fois de plus) de chasser sur ses terres en vu de l’élection présidentielle de 2012.

Après les Roumains, les Comoriens, et après eux à qui le tour ?

Depuis le désormais célèbre discours de Grenoble en juillet 2010, l’habitude avait été prise par l'entourage de Nicolas Sarkozy de s’en prendre aux Roumains. A en croire Brice Hortefeux puis Claude Guéant, le principal problème serait là. Or leurs propos et les statistiques qu’ils ont répandu dans le débat public sont tout sauf objectifs, certains chiffres avancés sont d’autant plus douteux qu’ils sont totalement invérifiables. Là, le ministre pouvait dire « je peux le quantifier mais hélas je ne peux pas vous expliquer comment »... Cette fois-ci l’on va encore plus loin : « je ne peux pas le quantifier mais je vous l’assure quand même ». Il pense sans doute que cela suffira pour un électorat qui dira toujours que c’est vrai et qu’il en a la preuve avec ce qui se passe justement en ce moment en bas de son immeuble. Alors quoi, tandis que les délinquants parisiens seraient souvent roumains, ceux de Marseille seraient massivement comoriens ?

Non, bien sûr. Certes, il y a des personnes impliquées dans la délinquance et dans des actes violents chez les citoyens marseillais comoriens ou d’origine comorienne, dont la plupart habitent les quartiers très pauvres du nord de la ville. Mais il y a d'abord et principalement des dizaines de milliers d'entre eux qui vivent en respectant les lois, qu'ils soient ouvriers, employés, commerçants, chefs d'entreprise, enseignants, artistes, sportifs, etc. En réalité, Marseille, ville cosmopolite depuis toujours, est forte d’une immigration comorienne importante, elle est même la « première ville comorienne », comme on disait jadis qu’elle était la « première ville corse ». La raison est simple : les Comores sont une ancienne colonie française devenue indépendante seulement en 1975. Il s’agit d’un archipel au large du Mozambique, peuplé par quelques 730 000 personnes, dont l’une des quatre principales est Mayotte, qui a choisi de rester française. La capitale des Comores est Moroni, qui compte quelques 60 000 habitants, un peu moins donc que la « communauté comorienne » de Marseille (évaluée entre 60 et 80 000 personnes). La France est la première terre d’immigration des Comoriens, beaucoup ont la double nationalité, le Français demeure une des langues officielles des Comores, la monnaie s’appelle le franc comorien et la France est le premier partenaire commercial des Comores. C’est dire si, comme l’indique le site du ministère des Affaires étrangères : « la France et les Comores partagent une communauté de destin ».

Au-delà de la stupéfaction qui pourrait saisir l’observateur étranger constatant que, dans un même pays, selon les ministères, les mêmes personnes sont vues comme des amis ou des ennemis, on mesure ici le gouffre qui sépare deux conceptions du vivre-ensemble. Et il faut une nouvelle fois constater que M. Guéant a choisi la sienne, celle de l’extrême droite, celle qui érige des menaces étrangères face à une nation de Français conçue sans doute comme éternelle, à la peau blanche et partant le matin acheter sa baguette de pain au son des cloches de l’église. C’est de la xénophobie pure et simple, pour ne pas dire plus. Et de la part d'un ministre de la République, c'est lamentable.


Première parution de cet article, le 13 septembre 2011 sur blog.lemonde.fr


* Laurent Mucchielli, sociologue, est directeur de recherches au CNRS et auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont Les Violences politiques en Europe : un état des lieux, qu'il a codirigé avec Xavier Crettiez (La Découverte, 2010), et Etat d'émeutes, Etat d'exception : retour à la question centrale des périphéries, avec Jean-Louis Olive, et David Giband (Presses universitaires de Perpignan, 2010).