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Cinéma, DVD

Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako, en lice pour les Oscars 2015

Rédigé par | Jeudi 15 Janvier 2015



Contrairement aux pronostics, il n’avait pas remporté la palme d’or du festival de Cannes 2014 alors qu’il avait remporté le cœur de nombreux festivaliers et critiques de cinéma. Film coup de poing du réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako, Timbuktu a tout de même reçu le prix du jury œcuménique et le prix François Chalais qui a vocation de récompenser un film « qui traduit au mieux la réalité de notre monde ».

Toujours en salles depuis le 10 décembre 2014, le très beau film Timbuktu (coproduit par la France) vient d’être nominé aux Oscars 2015 dans la catégorie « Meilleur film étranger », aux côtés des films Ida (de Pawel Pawlikowski, Pologne), Léviathan (d’Andrey Zviaguintsev, Russie), Tangerine (de Zaza Urushadze, Estonie) et Les Nouveaux Sauvages (de Damian Szifron, Argentine). La Mauritanie (république islamique, selon son libellé exact) est donc pour la première fois candidate aux Oscars 2015.

Et Dieu dans tout ça ?

Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako, filme de l’intérieur de la communauté des croyants. Tous les protagonistes sont ici de la même religion. Mais comment l’une des parties peut-elle autant souffrir de la mainmise de l’autre ? « Où est Dieu dans tout ça ? », questionne l’imam de la mosquée de Tombouctou à Abou Hassan, chef de guerre des djihadistes venus occuper la ville du nord du Mali. Deux croyants au même Dieu unique, qui n’ont pas la même vision ni la même façon de transcender leur foi.

Le film débute par une fusillade : la destruction à la mitraillette de statuettes africaines. Des statuettes tombent à terre, d’autres restent debout, dignes, mais écorchées, amputées, défigurées. Tout un symbole. Car le sort de ces statuettes, typiques de l’art africain subsaharien, c’est le sort des hommes, des femmes, jeunes gens et jeunes filles qui ont à subir la prétendue loi islamique imposée par les envahisseurs de l’État islamique − dont on ne dit ici jamais le nom – ceux-là mêmes qui étaient entrés dans le nord du Mali en 2012 puis en ont été chassés par l’armée française.

Ces envahisseurs ont voulu imposer la « loi de Dieu », la sharia, à laquelle ils se raccrochent telle une corde, mais non pas pour se repentir, se recentrer vers une lumière intérieure, mais une corde pour mieux fouetter, emprisonner, ligoter leurs coreligionnaires. Une loi de mercenaires et de laissés-pour-compte. Interdit de fumer une cigarette, interdit de jouer de la musique, interdit de chanter, interdit de jouer au ballon…

Un ballon de foot dévale les marches des ruelles de sable et de chaux de Tombouctou, mais à qui appartient cet objet impie ? Vingt coups de fouet pour le détenteur du ballon. De là s’ensuit un hallucinant match de football : tous les codes footballistiques sont là, l’effervescence du jeu, les coups de pied arrêtés, les filets, le maillot 10 de Messi sur le dos d’un des joueurs… « But !!! », jubilation de l’équipe qui a marqué. Tous les ingrédients de la fête footballistique sont là, tout, sauf le ballon, cet objet honni.

Les micro-victoires des habitants en résistance

Résister à l’intégrisme religieux en jouant au foot sans ballon est l’une des scènes les plus marquantes du film d’Abderrahmane Sissako. Comme d’autres scènes traitées avec tout autant de finesse, paraboles à l’appui. Comment l’imaginaire et l’amour peuvent-ils triompher de la haine et des armes ? Comment résister face à la barbarie aveugle ? « Coupez-moi les mains ! Pas de mains, pas de gants ! », lance, vaillante, une marchande de poissons à qui les djihadistes veulent imposer le port de gants.

Cette scène a réellement existé, elle a été racontée par des témoins habitant la ville. Abderrahmane Sissako avait voulu, à l’origine, réaliser un documentaire, des djihadistes avaient été interviewés, des habitants également. Mais de ce vécu, Abderrahmane Sissako en a fait une fiction aux paysages époustouflants et au lyrisme empreint de poésie. Les scènes atroces ont malheureusement existé (exécution d’un touareg à la suite d’un jugement du tribunal islamique, lapidation d’un couple non marié devant Dieu…). Mais ce qui fait la force du film, c’est, plutôt que de les dénoncer par des images crues, Abderrahmane Sissako les fait alterner par des scènes emplies de poésie pour montrer la force de résistance des habitants.

Aucune scène du film n’est gratuite, chacune porte son lot de symbole de résistance.

La femme accusée de chanter la nuit avec ses amis, condamnée à « quarante coups de fouet pour avoir chanté et quarante coups de fouet pour avoir été en présence d’hommes » continue de chanter sous la sentence. « Si je ne faisais mon propre jihad, c’est-à-dire mon perfectionnement intérieur, je serais des vôtres », lance de son côté, telle une pique, l’imam au chef de guerre.

Même certains djihadistes tombent le masque, à travers deux belles scènes : l’une, poétique, où le djihadiste danse, abandonnant turban et arme, pour retrouver l’expression de soi, en contact avec les éléments terre et air ; l’autre, humoristique, où le rappeur converti en djihadiste, reste devant la caméra encore très peu convaincu de sa sainte mission.

Le seul personnage que les djihadistes ne harcèlent pas est une grande échevelée au ruban rouge, à la robe dont la longue traîne laisse un sillage sur le sable et portant toujours une poule sur l’épaule droite. Personne ne lui ordonne de cacher ses cheveux, de couvrir ses épaules et de couper sa traîne. Une folle est considérée comme irresponsable en islam. Mais n’est-ce pas le personnage parmi les plus lucides, l’une des rares capables de résister aux envahisseurs en les traitant de « connards ! » et en leur barrant la route sans qu’ils usent de leur kalachnikov pour la faire déguerpir ?

Un casting international pour dire la force de la culture

Ce personnage de « folle qui résiste » comme celui de la poissonnière qui proteste ont réellement existé, raconte Abderrahmane Sissako. Tout comme le personnage du pêcheur, interprété par un réfugié venant de Tombouctou et parlant lui-même songhaï, bambara et tamachek (les langues parlées dans le film). La petite Toya est, elle aussi, interprétée par une réfugiée de 12 ans rencontrée à Mbera, un camp de réfugiés maliens en Mauritanie qui héberge 70 000 personnes.

Le casting constitue ainsi, à lui seul, tout un symbole. Il comprend à la fois des comédiens professionnels (Abel Jafri, le djihadiste fumeur de cigarettes qui ne sait pas conduire une voiture ; Hichem Yacoubi, le djihadiste danseur…), des artistes (le musicien Ibrahim Ahmed dit Pino, qui joue Kidane le Touareg ; la chorégraphe Kettly Noël, qui joue la folle ; la chanteuse Fatoumata Diawara…) et des réfugiés maliens qui ont eux-mêmes vécu les conséquences de la tragédie djihadiste.

On aurait aimé que ce que raconte le film ne soit qu’un affreux cauchemar mais l’enlèvement des lycéennes et les massacres de population perpétrés par Boko Haram au Nigeria, l’assassinat d’otages au Maghreb ou au Moyen-Orient, les exactions commises contre les chrétiens d’Orient et les attentats commis en Europe nous rappellent que la manipulation de la religion à des fins de pouvoirs totalitaires par des individus sanguinaires sans foi humaniste est bel et bien une réalité qui frappe quotidiennement nos esprits abasourdis.

En ce sens, Timbuktu, au-delà des superbes paysages qu’il nous montre, de sa mise en scène lumineuse digne d’un western africain, de sa musique originale (accompagnée à la kora par Ballaké Sissoko) et de ses moments de pure poésie, est non seulement l’un des plus beaux films de l’année 2014, mais aussi s’avère éminemment indispensable pour éveiller, ébranler, secouer la conscience du monde.

Timbuktu, film d’Abderrahmane Sissako (France, Mauritanie, 2014, 1 h 37)
Avec Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri, Fatoumata Diawara, Hichem Yacoubi, Kettly Noël, Mehdi Ag Mohamed, Layla Walet Mohamed, Adel Mahmoud Cherif, Salem Dendou, Zikra Oualet Moussa...

En salles le 10 décembre 2014.
Prix du jury œcuménique et prix François Chalais au Festival de Cannes 2014.





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