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Politique

Jean-Pierre Chevènement : « Je veux faire émerger des élites républicaines musulmanes »

Interview exclusive du président de la Fondation de l'islam

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Mardi 13 Décembre 2016

Que de chantiers en vue pour la Fondation de l’islam de France, lancée en cette fin d’année 2016. L’institution à vocation culturelle et éducative est désormais présidée par Jean-Pierre Chevènement. Quel sera son rôle ? Quelle vision porte-t-il pour la fondation ? Quelles en seront ses premières décisions ? Dans une interview exclusive accordée à Saphirnews, l’ancien ministre de l'Intérieur revient sur sa perception de l’évolution du CFCM qu’il a contribué à créer mais aussi sur son implication dans la campagne présidentielle de 2017.



Jean-Pierre Chevènement a officiellement pris la présidence de la Fondation pour l'islam de France à l'issue du conseil d'administration inaugural jeudi 8 décembre.
Jean-Pierre Chevènement a officiellement pris la présidence de la Fondation pour l'islam de France à l'issue du conseil d'administration inaugural jeudi 8 décembre.

Saphirnews : Qu’est-ce qui vous motive, à 77 ans, à vouloir prendre la responsabilité qu’est de présider la Fondation de l’islam de France ?

Jean-Pierre Chevènement : C’est à la demande de Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur. Je n’ai pas cru pouvoir me dérober. La fondation (la précédente appelée Fondation des œuvres de l’islam de France créée en 2005, ndlr) ne marchait pas et il fallait la remettre en route. J’étais en quelque sorte la pièce manquante, celle qui permet au mouvement de s’enclencher. Naturellement, je ne durerai pas toujours. Quand on a l’âge que vous venez de rappeler, on n’a pas l’éternité devant soi. Mais je pensais que je pouvais servir mon pays. L’avenir de 4 à 5 millions de musulmans en France qui sont, pour la plupart, des citoyens français, mérite qu’on s’y consacre. Ils sont une partie de l’avenir de la France. Ils ont certes des devoirs mais ils ont d’abord des droits. Il faut qu’ils puissent les exercer.

C’est exactement ce qui m’avait motivé quand j’étais ministre de l’Intérieur entre 1997 et 2000 pour ouvrir la voie de cette consultation (Istichara) qui a permis, pour la première fois, à toutes les sensibilités de l’islam présentes en France de se rencontrer et qui a débouché sur une déclaration rappelant les principes qui régissent les rapports de l’Etat et du culte musulman. Nous avons alors créé des groupes de travail avec des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, des Finances et d’autres pour voir comment on pouvait résoudre toute une série de problèmes. J’ai rapporté cela en détail dans le livre Défis républicains (paru en 2004, ndlr).

Mon souci a donc été de répondre aux besoins de nos compatriotes musulmans, de faire en sorte que le mot « égalité » qui est dans la devise républicaine prenne son sens. Je me suis inspiré d’un mot d’un historien malheureusement disparu Maurice Agulhon, qui disait : « S’il y a place pour trois religions à la table de la République – il évoquait bien entendu le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme –, il doit y en avoir pour quatre. » Il faisait évidemment allusion à l’islam. Cela a d’ailleurs été le thème de mon discours en 1997 à Strasbourg où, dans le cadre du concordat de 1801, je devais encore installer l’évêque Monseigneur Doré, puisque le gouvernement garde la possibilité de nommer les évêques dans les départements d’Alsace-Moselle. J’ai essentiellement parlé de l’islam en France, ce qui pouvait évidemment paraitre curieux puisqu’il s’agissait de procéder à l’intronisation de cet évêque dans la grande cathédrale de Strasbourg... Mais le clergé catholique a fait bon accueil à mon intervention.

Mon souci a été de répondre aux besoins de nos compatriotes musulmans, de faire en sorte que le mot « égalité » qui est dans la devise républicaine prenne son sens.

Jean-Pierre Chevènement aux côtés des responsables du CFCM. A sa droite, Ahmet Ogras ; à sa gaucge Anouar Kbibech et Abdallah Zekri.
Jean-Pierre Chevènement aux côtés des responsables du CFCM. A sa droite, Ahmet Ogras ; à sa gaucge Anouar Kbibech et Abdallah Zekri.
Ma motivation, pour répondre à votre question, c’est d’abord la continuité. Je pense que ce que j’ai initié mérite d’être continué. Je ne suis qu’un tout petit moment dans l’Histoire, je sais bien c’est une tâche de longue haleine. Je l’inscris dans un cadre plus vaste qui est celui de l’intégration de nos compatriotes de culture musulmane à la communauté nationale. Je sais que ce mot « intégration » est contesté mais je n’en ai pas trouvé de meilleur. Il n’y a que de plus mauvais mots, alors j’emploie celui-là qui veut tout simplement dire la maitrise des codes sociaux qui permettent d’être libre et de s’inscrire dans la société française.

Ma motivation, c’est aussi le souci que j’ai de prévenir intelligemment des chemins de radicalisation mortifères. Il y a la recherche d’un sens qui manque et certains peuvent se tromper, emprunter des sentiers de traverse qui sont pour eux suicidaires et pour les autres mortifères. L’Islam ne consiste pas à entrainer des centaines d’innocents dans la mort. Je pense qu’il faut procurer à une partie de cette jeunesse dépourvue de repères et qui ne se reconnait pas dans la France des parcours de réussite et d’élévation sociale, morale et spirituelle. La spiritualité religieuse n’est pas dans la compétence de la fondation.

La fondation est laïque, elle a un objet profane. Sa vocation est essentiellement éducative, culturelle, sociale. Mais il se créera une association cultuelle pour régler les problèmes considérables que sont la construction de mosquées là où il en manque et surtout la formation religieuse des imams. Et puis, et c’est la troisième pièce de ce tripode que je vous décris, il y aura des instituts d’islamologie qui seront ancrés dans l’université française de façon à améliorer la connaissance des civilisations musulmanes, de la culture musulmane, de la théologie musulmane, tout cela étant fait dans un cadre laïque qui est celui de l’enseignement supérieur.

Vous avez rappelé avoir été l’initiateur de l’Istichara et avoir beaucoup travaillé sur ces sujets-là. Avez-vous, lorsque vous avez légué les dossiers aux ministres qui vous ont succédé, suivi l’évolution de l’organisation de cet islam de France vis-à-vis du CFCM ? Comment la percevez-vous ?

Jean-Pierre Chevènement : Je m’intéresse toujours à l’évolution des dossiers. Je suis en contact avec les principales fédérations, des recteurs de grandes mosquées, je connais bien les pays du Maghreb où je me rends souvent (…) et j’ai l’occasion d’échanger avec les responsables et les sociétés de ces pays.

Je dis toujours que le CFCM, souvent critiqué, a le mérite d’exister. C’est l’instance qui représente légalement les musulmans en France. Quand le président de la République présente ses vœux, il ne le présente pas seulement aux présidents de la Conférence des évêques, de la Fédération protestante et du Consistoire central mais également au président et au bureau du CFCM… Je pense que le CFCM a pris beaucoup d’initiatives utiles. Il a pris des positions publiques claires contre les attentats. Il a créé un conseil religieux qui donnera certainement une dimension importante et attendue à son action… Il faut trouver des formules adaptées. Ce n’est pas l’Etat qui peut le faire puisque la France est une République laïque. C’est donc le CFCM qui devra prendre ses responsabilités. Evidemment, il faut un petit peu l’aider. Je m’efforcerai de le faire.

Comment avez-vécu les critiques faites à votre encontre depuis que vous avez été pressenti à prendre la présidence de la Fondation de l’islam (telle que la non-appartenance à l’islam) ? Que répondez-vous à ces critiques ?

Jean-Pierre Chevènement : Je pense que ce sont des critiques mal éclairées car la fondation est une institution laïque. Cela ne me touche pas personnellement, je n’ai pas de susceptibilité. Je suis la pièce qui peut permettre à la mécanique de se remettre en mouvement mais je suis destiné à m’effacer. Je suis désigné pour deux ans par le conseil d’administration (du jeudi 8 décembre, ndlr). Il a élu son président, moi-même, son secrétaire, M. Tahar Ben Jelloun, et son trésorier, M. Ghaleb Bencheikh, et il a choisi le directeur général qui est Bachir Bakhti.

Quelles sont les premières décisions qui vont être prises dans le cadre de cette fondation ?

Jean-Pierre Chevènement : On a commencé à dégrossir un petit peu les thématiques. Nous allons cibler sur les projets éducatifs tournés vers la jeunesse. Nous pourrions apporter une aide à la création et au développement d’instituts d’islamologie. Sans doute allons-nous accorder des bourses les diplômes universitaires de formation civique (destinés aux cadres religieux, ndlr) car nous savons que des problèmes matériels se posent pour des candidats à des postes d’imam. Il ne serait pas normal de ne pas les défrayer au moins de leur frais d’inscription.

Si on peut faire plus, il faudra que le conseil d’administration en débatte... Nous allons aussi travailler avec les grandes institutions culturelles. (…) Il ne m’appartient pas de vous dire ce que fera la fondation puisque c’est le conseil d’administration qui sera saisi, dès le mois de janvier prochain, du programme de développement et des premières actions à mener dans le cadre de notre budget. Ce sera même le fond du débat. Nous n’avons eu à présent qu’un court échange de points de vue.

Vous êtes-vous fixé des délais pour permettre à cette fondation d’être opérationnelle ?

Jean-Pierre Chevènement : Oui, c’est un travail qui repose d’abord sur mes épaules, une responsabilité assez difficile. Il faut d’abord qu’on cerne bien le programme, les objectifs. Il faut trouver des locaux (…), il faut compléter l’équipe. Nous sommes une petite institution. Notre budget sera modique au départ (environ 2,5 millions d’euros en 2017 avec le million promis par Aga Khan, ndlr). Je pense que les idées comptent au moins autant que les moyens. Il y a un collège de donateurs représenté par deux membres, ADP (Aéroports de Paris) et SNCF au conseil d’administration. C’est un travail de longue haleine.

Pensez-vous que la fondation sera opérationnelle courant 2017 ?

Jean-Pierre Chevènement : Certainement. Elle sera opérationnelle dès le début de l’année 2017. Elle pourra prendre ses premières initiatives dès les premiers mois. Elle fera ensuite sa vie.

Qu’attendez-vous des acteurs associatifs musulmans pour contribuer au succès de la fondation ?

Jean-Pierre Chevènement : J’attends des acteurs musulmans qu’ils se mobilisent sur l’association (cultuelle) et qu’ils la fassent naitre. C’est l’intérêt des musulmans, à la fois financier et politique. Les pouvoirs publics seront à leurs côtés pour créer les règles qui permettront à cette association de bénéficier de ressources plus abondantes venant du marché du halal, du pèlerinage, des dons des fidèles. Il est évident qu’une religion a besoin d’argent. C’est un problème que toutes les autres religions ont traité. Mais cela est une affaire qui intéresse d’abord les musulmans, pas la fondation en tant que telle. Nous n’avons pas à intervenir dans les aspects cultuels.

Pour ce qui est de la fondation, reconnue d’utilité publique, elle est indépendante et ne dépendra que de fonds français.

Justement, sur la question cultuelle, vous vous êtes déclaré favorable à l’interdiction des financements étrangers. Pouvez-vous expliciter cette idée ? Prônez-vous une interdiction sous condition ou une interdiction totale ?

Jean-Pierre Chevènement : Cette interdiction concerne la fondation elle-même.

Pas l’association cultuelle ?

Jean-Pierre Chevènement : Il faudra débattre de ces règles. La transparence est essentielle. L’indépendance politique et l’intégrité des responsables doit rester au-dessus de tout soupçon. Le ministère de l’Intérieur et des Cultes y veillera. Pour ce qui est de la fondation, reconnue d’utilité publique, elle est indépendante et ne dépendra que de fonds français.

Vous interdisez-vous alors le financement d’un donateur étranger pour la fondation ?

Jean-Pierre Chevènement : Pour la fondation, oui. C’est contraire à ses statuts. Il s’agit de faire émerger un islam de France, c’est-à-dire un islam pour les musulmans qui sont nés en France et vivent en France. Cela ne peut se faire que d’une manière très progressive. Le but n’est pas pour moi de détacher les musulmans des liens qu’ils ont avec leur pays d’origine. Ils continueront à entretenir des relations bien entendu. A parler l’arabe ou le turc. Les règles de la République n’interdisent pas le quant-à-soi. Mais en tant que fondation de l’islam de France, je souhaite que nous ne dépendions que de fonds français.

Nous sommes aujourd’hui en pleine campagne présidentielle. Pensez-vous que toutes les initiatives menées à présent avec l’instance de dialogue sauront survivre à une alternance politique ?

Jean-Pierre Chevènement : Je constate que la consultation que j’ai lancée en 1999 a porté ses fruits dans certains domaines après l’alternance de 2002 (après la défaite de Lionel Jospin, ndlr). Le CFCM a été mis en place non pas par moi mais par Nicolas Sarkozy. J’avais créé les conditions mais c’est lui qui a pris les dispositions pratiques. A l’époque, je l’ai approuvé parce qu’il fallait avancer.

Je n’ai pas de raison de penser le travail ne se poursuivra pas si des changements doivent intervenir. L’Etat en tout état de cause demeurera, le peuple français demeurera. Parmi ses citoyens, il y a 4 à 5 millions de musulmans. Ils demeureront aussi. Et j’ai le souci de faire émerger des élites républicaines musulmanes.

Je ne veux pas entrer dans le débat de la campagne électorale. Je souhaite me tenir en dehors de façon à pouvoir me consacrer à cet aspect du défi de civilisation qu’est la Fondation de l’islam de France.

Jean-Pierre Chevènement : « Je veux faire émerger des élites républicaines musulmanes »

En quoi le travail que vous effectuez dans cette fondation s’inscrit dans ce que vous avez appelé dans votre dernier livre « le défi civilisationnel » ?

Jean-Pierre Chevènement : Pour moi, c’est un tout petit volet mais il est important pour relever ce défi qui s’adresse à l’humanité toute entière, pas seulement à la France ou à tel ou tel pays ou au monde musulman. C’est un défi qui nous est jeté, qui est d’ouvrir un horizon de progrès à l’humanité.

Je pense que nous avons besoin de cet appel, de cet horizon qui dépasse le consumérisme de la globalisation, un monde régi par les nombres et où seul compte l’argent. Et un monde régi par les nombres n’est pas un monde humain. Il faut retrouver des rapports humains à l’échelle du monde. Il nous faut de grands projets qui nous soulèvent au-dessus de ce nous sommes, par exemple vis-à-vis de l’Afrique. Il faut que l’Afrique puisse se développer. Si elle ne se développe pas, c’est une épouvantable catastrophe, pas seulement pour l’Afrique mais pour l’humanité toute entière.

Il faut aussi que nous puissions continuer à parler au monde. Comment le faire ? C’est difficile mais au XXIe siècle, la France est quand même un pays qui a une longue histoire. C’est une vieille nation. Elle a une tradition républicaine. Elle a un sentiment d’avoir quelque chose à dire mais elle ne peut pas le dire dans n’importe quel contexte. Je crois que le cadre européen reste important mais il est à repenser, on voit bien que les institutions européennes sont un peu à bout de souffle telles qu’elles ont été conçues.

Mais je ne veux pas faire de politique. Je ne veux pas entrer dans le débat de la campagne électorale. Je souhaite me tenir en dehors de façon à pouvoir me consacrer à cet aspect du défi de civilisation qu’est la Fondation de l’islam de France. (…) Je conçois la fondation comme un pont entre la République et l’islam. Il s’agit d’une tâche éminemment culturelle, éducative et sociale. C’est un beau défi. Il faut le relever.





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