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Société

Enseignement alternatif : le refuge face à une école inégalitaire ?

Rédigé par Assmaâ Rakho-Mom | Jeudi 3 Septembre 2015

Le système scolaire français est considéré comme étant un des plus inégalitaires. D’où une méfiance grandissante des parents, surtout de ceux qui ont eux-mêmes vécu ces inégalités, et le choix de certaines familles de se tourner vers un enseignement alternatif.



Établissements privés (confessionnels ou non), pédagogies Montessori ou Freinet, instruction en famille… font partie de l’éventail possible d’enseignements alternatifs choisis par un certain nombre de familles soucieuses de l’avenir de leurs enfants. Ici, le groupe scolaire Alif, à Toulouse, qui a ouvert ses portes en 2009. (Photo : copie d'écran d'une vidéo de présentation de l'établissement Alif)
Établissements privés (confessionnels ou non), pédagogies Montessori ou Freinet, instruction en famille… font partie de l’éventail possible d’enseignements alternatifs choisis par un certain nombre de familles soucieuses de l’avenir de leurs enfants. Ici, le groupe scolaire Alif, à Toulouse, qui a ouvert ses portes en 2009. (Photo : copie d'écran d'une vidéo de présentation de l'établissement Alif)
Quand on demande aux Français comment fonctionne l’enseignement en France, 64 % d’entre eux répondent « mal ! » (Ipsos, 2011). Ce même sondage portant sur la perception qu’ont les Français sur l’école montre, par ailleurs, que 60 % des sondés considèrent que l’école publique ne garantit pas l’égalité des chances.

Et ce ne sont sûrement pas les résultats du dernier classement PISA (Program for International Student Assessment, étude triennale menée par l’OCDE sur les systèmes éducatifs dans le monde) qui rassureront parents et élèves. Classée 25e sur 65 pays participants, la France reste championne des inégalités. Entre 2003 et 2012, le système éducatif français n’a cessé de se dégrader. Selon l’enquête, la corrélation entre origine sociale des élèves et résultats à l’école est « bien plus marquée que dans la plupart des autres pays de l’OCDE ». Pis, 140 000 jeunes environ sortent chaque année du système scolaire sans diplôme.

Méfiance et stigmatisation

D’où une méfiance grandissante des parents à l’égard de l’école française, les parents de référence musulmane n’échappant, quant à eux, pas à la règle. Pour certains, l’institution scolaire n’est faite ni pour eux ni pour leurs enfants. Et c’est encore plus vrai s’agissant de ceux qui ont eu un parcours scolaire difficile, jalonné d’échecs, d’incompréhensions, d’un sentiment répété d’exclusion, voire d’orientation précoce vers des voies qui n’étaient pas celles qui étaient désirées.

Car la méfiance vient de loin. Génération après génération, les désillusions et autres échecs scolaires créent cette dégradation croissante de l’image de l’école. Loin d’être dupes, certains parents perçoivent ce regard de l’institution scolaire sur eux, qu’ils ressentent comme différent, voire inamical, et évitent donc de s’investir plus avant dans l’école. Pour eux, en agissant ainsi, ils éviteraient la stigmatisation à leur enfant.
Une distance parents-école qu’a accentuée la circulaire Chatel qui depuis mars 2012 – sans être une loi − interdit aux mères voilées d’accompagner leurs enfants en sorties scolaires, sous prétexte que celles-ci doivent être soumises à la neutralité religieuse.

L’essor de l’enseignement privé musulman…

Face à cette méfiance et/ou cette discrimination, mais aussi du fait de motivations plus classiques comme le besoin de discipline, d’effectifs plus réduits et de disponibilité des enseignants, l’offre ne cesse de s’élargir dans le domaine de l’enseignement privé, qu’il soit confessionnel ou alternatif, et qu’il soit sous contrat avec l’État ou hors contrat.

Si, au début des années 2000, il n’existait en France, sur l’île de La Réunion, qu’une seule école primaire privée musulmane, depuis 2004 et la loi interdisant les signes religieux à l’école, les projets se sont multipliés.

À la rentrée 2015, ce sont près de 3 000 élèves qui ont fait leur rentrée dans une quarantaine d’écoles, collèges et lycées musulmans, tandis que d’autres projets sont en construction. Certes, les établissements privés musulmans ne constituent pour l’heure que 0,03 % des 8 803 établissements privés en France. Mais l’augmentation rapide de l’offre d’enseignement privé musulman dénote bel et bien une demande croissante de la part d’une classe moyenne émergente musulmane, qui souhaite donner à ses enfants un bon niveau d’instruction couplé à une bonne connaissance du cultuel.

Parmi les établissements scolaires musulmans, le phare reste le lycée Averroès de Lille. Avec ses 96,7 % de réussite au baccalauréat en 2014, le lycée, qui a ouvert ses portes à la rentrée 2003, est parvenu dix ans plus tard à se hisser au rang de « meilleur lycée de France ». Une tête de classement national que le lycée Averroès, sous contrat avec l’État, n’a pas décroché l’année suivante mais qui ne l’empêche pas de poursuivre sa croissance en ayant ouvert des classes de collège, faisant de lui le premier établissement privé musulman accueillant 600 élèves à la rentrée 2014.

… au financement fragile

Seulement, cette réussite ne doit pas masquer la grande fragilité financière du secteur. Car la grande majorité des établissements musulmans ne sont pas sous contrat avec l’État. Seuls cinq d’entre eux le sont (89,6 % des établissements catholiques). Pour les autres, l’absence de contrat avec l’État les prive d’une manne financière non négligeable, comme la prise en charge des salaires des enseignants. C’est donc aux parents qu’incombent en partie cette charge ainsi que la surveillance et l’accompagnement des enfants pendant la pause méridienne et les repas.

Un état de fait qui a poussé l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) à créer une Fédération nationale de l’enseignement privé musulman (FNEM) en mars 2014. Selon Makhlouf Mamèche, directeur-adjoint du lycée Averroès et président de la FNEM, « il s’agit d’accompagner les écoles existantes en mutualisant les expériences, de présenter un interlocuteur à l’Éducation nationale pour défendre nos intérêts, mais aussi d’accompagner les projets de nouvel établissement ».

Car outre la participation financière des parents et les dons recueillis à l’occasion de collectes, les projets ne sont guère soutenus par les institutions du culte musulman comme le CFCM, qui n’en a jamais fait sa préoccupation principale. Les projets d’école sont donc portés à bout de bras, d’où leurs difficultés à émerger.

« Le changement social passe par l’éducation »

En attendant, parents et professionnels cherchent à se former. Karima Mondon, présidente de l’association Éducation en héritage qui dispense des formations, le confirme : « La demande de formation est importante. De nombreuses personnes pensent qu’il est urgent d’agir et que le changement social passe par l’éducation. »

Mais que recherchent les personnes qui viennent chercher outils et méthodologies s’agissant de « la parentalité, l’enseignement différencié, la posture de l’adulte dans l’acte éducatif », etc. ? Certes, les formations attirent « beaucoup de porteurs de projets » d’écoles. Cependant se déplacent aussi des parents désireux de se former pour donner une « éducation équilibrée, harmonieuse et respectueuse de leur éthique » à leurs enfants. Viennent également des « enseignants qui recherchent des pédagogies alternatives pour améliorer leurs pratiques », et enfin une « nouvelle demande » émane « des centres parascolaires qui veulent transmettre autrement, notamment autour des questions de langues ».

Quitte parfois à pratiquer l’instruction en famille (IEF) ou à se tourner vers des institutions non reconnues, face à un système scolaire jugé fortement inégalitaire et incapable de réduire l’écart qui ne cesse de se creuser entre très bons élèves et élèves en grandes difficultés, mais aussi face à une sanctuarisation de l’école et à un sentiment tenace de mésestime, une partie des parents, qu’ils soient musulmans ou non, n’hésitent plus à se tourner vers des solutions alternatives.

Effectifs d’élèves dans les établissements d’enseignement privé sous contrat

• 97,35 % en établissement catholique
• 1,25 % en établissement juif
• 0,13 % en établissement protestant
• 0,02 % en établissement musulman
• 1,25 % en établissement non confessionnel
(Source : Éducation nationale)





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