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Culture & Médias

Des vers de Rûmî à l’or de Tombouctou : sauver le patrimoine islamique

Rédigé par Marie-Odile Delacour | Mercredi 15 Avril 2015



Manuscrit de la bibliothèque Mohammed Tahar, à Tombouctou (Mali).
Manuscrit de la bibliothèque Mohammed Tahar, à Tombouctou (Mali).
Quel est le lien entre le poète mystique de Konya, en Turquie, et une petite bibliothèque privée de manuscrits à Tombouctou ? « La beauté sacrée des mots », répondent les membres de l’association Les Amis d’Éva de Vitray-Meyerovitch, qui entendent mieux faire connaître l’esprit de fraternité et d’universalisme de cette grande dame de l’islam d’Occident, première femme à enseigner la philosophie comparée à l’université d’al-Azhar dans les années 1950. Morte à Paris en 1999, à 90 ans, elle a laissé derrière elle un trésor : la traduction en français du Mathnawi de Rûmî, jusque-là ignoré des francophones.

La beauté sacrée des mots

Alors que Rûmî composait au XIIIe siècle, en les dictant, les 25 000 dystiques de son célèbre Mathnawi, poème mystique et commentaire du Coran, les caravanes sahariennes sillonnaient le désert chargées de textes précieux, des savoirs de Bagdad, de Damas, de Grenade, de Tolède, de Murcia, etc., que recopiaient à Tombouctou notamment (parmi les dizaines d’oasis qui ont conservé ces manuscrits) des centaines de copistes.

Mais il y avait aussi des savants maliens, comme Ahmed Baba, dont les textes parvenaient par le même moyen jusque dans les villes les plus lointaines de l’islam. Cette circulation des savoirs et des pensées les plus élevées a largement contribué à la civilisation lumineuse de l’islam du temps de son âge d’or.

La richesse des contenus de cette littérature inspirée est immense et subtile, et Tombouctou est restée, grâce à la conservation de ses bibliothèques de manuscrits, le symbole d’une tradition respectée, celle d’un islam ouvert inspirant toutes les règles du savoir-vivre ensemble de cette ville composée d’une quinzaine d’ethnies différentes. Les imams des trois grandes mosquées de Tombouctou ont fait face ensemble, fermement et tout en diplomatie à la fois, aux diktats des envahisseurs en 2012.

Un partenariat participatif

Les Amis d’Éva de Vitray, en lien amical depuis quelques années avec des bibliothécaires de Tombouctou, ont entrepris une campagne de financement participatif pour soutenir une bibliothèque privée de manuscrits, la bibliothèque Mohammed Tahar, représentative d’une centaine d’autres au moins, dont les efforts ont été anéantis par l’invasion des rebelles en 2012 et les intempéries. Cette action a pour ambition d’attirer l’attention, concrètement, sur les difficultés que rencontrent ces héritiers, souvent très démunis, de trésors qui concernent les croyants du monde entier, car ils témoignent de la profondeur de réflexion développée par les penseurs, savants et mystiques musulmans au temps de l’expansion de l’islam.

En Afrique, où la tradition orale est bien connue, existait aussi une circulation des connaissances écrites qui ont permis dès le XIIe siècle de créer l’une des premières universités du continent, à Tombouctou, l’université Sankoré. Des étudiants rassemblés autour de leurs maîtres s’initiaient à la bonne gouvernance, au fiqh, à la médecine, à la pharmacopée, à l’astrologie, à l’astronomie, aux mathématiques, à la géographie, à l’histoire de l’Afrique, à la philosophie, à la mystique, etc. Au XVIe siècle, Tombouctou abritait environ 100 000 habitants et autour de 10 000 copistes.

Ces textes ont été conservés de génération en génération par les aînés des familles héritières de savants maliens, qui les avaient rassemblés en leur temps pour constituer des bibliothèques du désert.

Les manuscrits sont aujourd’hui une « denrée » précieuse et les mercenaires qui ont occupé Tombouctou ne l’ignoraient pas : il y a eu plus de manuscrits volés pour être revendus à des amateurs peu scrupuleux que brûlés sur la place publique. Tous les efforts entrepris depuis une quinzaine d’années par les propriétaires de bibliothèques de manuscrits pour faire connaître ces savoirs aux visiteurs de plus en plus nombreux jusqu’en 2012 ont été anéantis. Les manuscrits sauvés et transportés à Bamako sont aujourd’hui menacés par un autre péril : l’humidité du Sahel, les mauvaises conditions de conservation et la dispersion pour revente illégale.

Quand le sacré disparaît, la barbarie apparaît

De la même façon qu’Éva de Vitray a permis aux lecteurs francophones d’accéder enfin aux ouvrages majeurs de Rûmî et du philosophe pakistanais Muhammad Iqbal, inspiré lui-même par le poète mystique de Konya, Les Amis d’Éva de Vitray-Meyerovitch lancent cette action pour contribuer à faire mieux connaître ces sagesses de l’islam longtemps gardées secrètes aux yeux des Occidentaux et conservées précieusement dans des malles et sous le sable pour échapper aux envahisseurs. Les héritiers de ces manuscrits sont conscients qu’aujourd’hui ils peuvent éclairer les questions qui se posent aux musulmans en Occident et en Orient.

Quand le sacré inspire la réflexion des savants, l’esprit peut s’aventurer très loin dans la connaissance. Ce que les lettrés occidentaux ont cru pouvoir oublier, jetant un défi dément à l’humanité : quand le sacré disparaît, la barbarie apparaît…

Lors des années qui ont précédé l’invasion évoquée de manière plutôt allégorique dans le film Timbuktu commençait à se constituer dans cette ville des sables un circuit culturel informel, mais déjà fréquenté par des visiteurs curieux venus d’Europe et d’Amérique ou des pays du Moyen-Orient et du Golfe. Il était possible de se promener dans les rues de sable de la ville, de bibliothèque en bibliothèque, comme dans un circuit secret des savoirs, de discuter avec l’héritier responsable de la bonne conservation et de la transmission des trésors familiaux. Ce fragile début qui faisait respirer la population, économiquement délaissée par Bamako, permettait à des chercheurs de reconstituer une mémoire oubliée. Un retour aux textes pour se relier avec les plus beaux aspects de l’islam…

Un désir de fraternité constructive

Soutenir une bibliothèque, pour les Amis d’Éva, c’est montrer de la solidarité avec ceux qui ont su se transmettre la lumière du savoir et de la connaissance depuis des siècles. C’est vivre ensemble une aventure inédite : suivre à distance, très concrètement, la reconstitution et la sauvegarde des contenus précieux.

L’association a initié son action en 2014, en finançant un équipement informatique adapté aux besoins techniques de la bibliothèque et une formation à la numérisation par un émissaire spécialement envoyé à Tombouctou malgré les conditions d’insécurité en janvier 2015.

La numérisation désormais en route va permettre de sauver le contenu des 3 000 manuscrits que contient la bibliothèque Mohammed Tahar. La campagne de financement participatif s’est imposée d’elle-même tant les besoins matériels sont grands sur place. Elle devrait permettre la réfection de la toiture abîmée par la pluie, le renforcement des murs et l’installation d’étagères et armoires destinées à présenter les manuscrits. La bibliothèque Mohammed Tahar, l’ancêtre d’Abdoulwahid Haidara, actuel responsable, envisage de devenir un centre de ressources mis à la disposition des chercheurs et de détenteurs de savoirs désireux de les partager.

Partage, diffusion des connaissances, réflexion sur les sujets du passé ou contemporains, voilà des thèmes chers à Rûmî, Iqbal, Éva de Vitray, à tous les musulmans et les non-musulmans que la civilisation islamique intéresse. Une vision d’un avenir de paix et de partage que chacun peut contribuer à construire en rejoignant la campagne sur le site Facebook de l’association et en co-finançant le projet.





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