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Monde

La folie destructrice de l'Etat islamique n'épargne pas le patrimoine irakien

Rédigé par Christelle Gence | Vendredi 13 Mars 2015

Ninive, Nimrud, Hatra, Khorsabad... La liste des musées et des sites archéologiques millénaires attaqués en Irak s'allonge chaque jour un peu plus. L’Etat islamique s’est lancé dans une entreprise de destruction du patrimoine culturel irakien, réduisant à néant des vestiges de brillantes civilisations qui se sont succédé sur le territoire. L’organisation terroriste a multiplié les attaques ces derniers jours, mais elles ont débuté dès la prise du contrôle de territoires par l'EI. Un patrimoine historique parmi les plus riches de l’humanité est aujourd'hui menacé de disparition.



Des reliefs de Nimrud.
Des reliefs de Nimrud.
L’Etat islamique (EI) ne se contente pas de décapiter des individus ou d’en brûler d’autres, il s’en prend aussi au patrimoine historique et culturel des territoires contrôlés.

Depuis la fin du mois de février, l’EI a mené trois attaques de sites patrimoniaux majeurs en Irak, à coups de marteaux et de bulldozers. Des destructions parfois mises en scènes et filmées par le groupe terroriste, dont les images ont fait le tour du monde. Un nouvel épisode dans la guerre médiatique menée par l’EI, à l'heure où le califat autoproclamé a enregistré des pertes territoriales et humaines au cours des dernières semaines.

Des membres de l'EI détruisent une oeuvre du musée de Mossoul.
Des membres de l'EI détruisent une oeuvre du musée de Mossoul.

L'histoire de l'humanité attaquée

La Mésopotamie, « le pays entre les fleuves » du Tigre et de l’Euphrate, situé en grande partie sur l’actuel territoire de l’Irak et de la Syrie, a abrité de brillants foyers de civilisations (sumérienne, akkadienne, assyrienne, babylonienne) sur plusieurs millénaires. « L’histoire commence à Sumer », écrivait l’historien Samuel Noah Kramer, alors que l’écriture, l’agriculture ou encore la ville sont apparues dans cette région du monde, berceau de l’humanité.

En s’en prenant aux vestiges des civilisations mésopotamiennes, et plus généralement à tout ce qui est anté-islamique, les membres de l’EI détruisent ce qu’ils estiment être des objets et sites païens, qui relèvent de l’idolâtrie. Mais, au comble de l'hypocrisie, ses membres n'hésitent pas à vendre ce qu'ils peuvent - souvent des pièces de petite taille - au marché noir pour renflouer les caisses de l'organisation.

Pour l’ONU, ces destructions sont des « crimes de guerre » et constituent une « attaque contre l’humanité ». « La destruction délibérée de notre héritage culturel commun constitue un crime de guerre et une attaque contre l'humanité dans son ensemble », a déclaré le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-Moon. Dès septembre, l’Unesco évoquait déjà des « crimes de guerre », et un « nettoyage culturel » de l’Irak.

L'institution a aujourd'hui saisi la procureure de la Cour pénale internationale ainsi que le Conseil de sécurité de l'ONU tandis que le ministre du Tourisme et des Antiquités irakien, Adel Fahd Al-Cherchab, a appelé le 8 mars la coalition internationale menée par les Etats-Unis à protéger les monuments historiques et les sites archéologiques. Celui-ci a confirmé, mercredi 11 mars, l'attaque du site de Khorsabad (ou Dur-Sharrukin, dite « la forteresse de Sargon »), une des capitales de l'ancien empire assyrien construite voici 2 700 ans.

Hatra.
Hatra.

Les sites archéologiques visés…

Avant Khorsabad, l’EI s’était attaqué à Hatra, une cité vieille de 2 000 ans. L’antique cité parthe, qui abrite des vestiges spectaculaires, a été le premier site irakien inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, en 1985. La ville, cernée de remparts et construite en pierre de taille, abritait des temples d’une hauteur exceptionnelle, uniques dans la région, dont un grand temple à fronton et à colonnades haut de 15 mètres. Des témoins ont évoqué une puissante explosion, des destructions et des pillages. L’étendue des dégâts n'est pour l’heure pas connue mais les témoignages ne laissent que peu d'espoir sur ce qu'il reste.

La veille, c’était Nimrud que l'EI s'attaquait, un site assyrien construit vers 1250 avant Jésus-Christ. Des pièces rares auraient été détruites ou pillées. Le site abritait notamment des statues de taureaux ailés, d’hommes barbus et d’autres créatures mythiques. Le joyau archéologique, que l’Unesco s’apprêtait à inscrire au Patrimoine mondial de l'humanité, a été détruit à l’aide de bulldozers, selon les habitants de la région.

Des livres de la bibliothèque de Mossoul.
Des livres de la bibliothèque de Mossoul.

…les musées et les bibliothèques aussi

Le 26 février, l’EI diffusait une vidéo dans laquelle ses membres s’attaquaient aux œuvres du musée de Mossoul (anciennement Ninive) à l’aide de masses et de marteaux-piqueurs. Les extrémistes ont détruit des sculptures, des frises et d’autres trésors préislamiques inestimables.

Sur les images, on voit notamment le saccage de la statue de Sargon, roi assyrien du VIIe siècle avant JC, et d’un taureau ailé vieux de 30 siècles. « Musulmans, ces reliques que vous voyez derrière moi sont les idoles qui étaient vénérées à la place d'Allah il y a des siècles », vocifère un membre de l’EI sur la vidéo.

Quatre jours plus tôt, le 22 février, l’EI brûlait plus de 8 000 livres en public, parmi lesquels de nombreux ouvrages très anciens. Certains des habitants de Mossoul ont tenté de cacher des livres chez eux, mais ils auraient été empêchés de le faire sous peine de mort. Au mois de janvier, les extrémistes s’étaient déjà livrés à un vaste autodafé, brûlant des milliers de livres, de manuscrits antiques, et des journaux du début du XXe siècle de la bibliothèque centrale de Mossoul.

Se mobiliser « contre la folie criminelle »

L’entreprise de destruction du patrimoine irakien a débuté dès la prise de contrôle de Mossoul et de sa région par l’EI. Des lieux de culte avaient alors déjà été ravagés : la mosquée réputée pour abriter la tombe du prophète Jonas (Yunus), plusieurs mosquées ou mausolées chiites, le palais épiscopal des Syriens catholiques, la cathédrale Al-Taheera... D’anciens palais dans la région de Mossoul avaient aussi été mis à sac.

« J'appelle toutes les institutions ‎culturelles, les musées, les journalistes, les professeurs et les scientifiques, à partager et expliquer encore davantage l'importance de ce patrimoine, de la civilisation mésopotamienne. Contre la folie criminelle de ceux qui détruisent la culture, nous devons aussi répondre par plus de culture et par une mobilisation sans précédent », a lancé début mars la directrice générale de l'Unesco, Irina Bokova.

Les archéologues craignent maintenant pour Samarra, une des plus grandes villes de la Mésopotamie préislamique puis capitale des Abbassides, ainsi que pour la cité antique d’Assur, une ancienne capitale de l’empire assyrien. Le patrimoine irakien, qui avait été déjà mis à mal par l’invasion américaine en 2003 et le basculement de l'Irak dans le chaos, est plus que jamais menacé par l’Etat islamique. Des pans entiers de l’histoire de la Mésopotamie, mais aussi de l’histoire de l’humanité tout entière sont en voie de disparition.





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