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Société

David Friggieri : « Faire face à la montée de la haine antimusulmane en Europe »

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Mardi 5 Janvier 2016

La Commission européenne est décidée à faire des luttes contre l’antisémitisme et l'islamophobie une de ses priorités pour l’année 2016. A cette fin, deux coordinateurs ont été officiellement nommés le 1er décembre 2015. Le poste de coordinateur chargé de la lutte contre la haine antimusulmane est revenu à David Friggieri, 39 ans, qui, aux côtés de son homologue Katharina von Schnurbein, devra engager des actions visant à promouvoir une culture de dialogue et de respect des droits fondamentaux vis-à-vis des communautés musulmanes, dans une société ébranlée par les attentats à Paris en janvier et en novembre 2015. Fonctionnaire de la Commission européenne depuis 2003, David Friggieri a travaillé à la direction générale de la Justice depuis 2007, d’abord sur les questions de citoyenneté et de libre circulation des personnes dans l’Union européenne puis, ces trois dernières années, sur les droits fondamentaux, et spécifiquement sur la lutte contre le racisme et la xénophobie. Pour sa première prise de parole médiatique en Europe, le coordinateur, de nationalité maltaise, s'est entretenu à Saphirnews pour expliquer son rôle et ses priorités.



David Friggieri est nommé depuis le 1er décembre 2015 au poste de coordinateur chargé de la lutte contre la haine antimusulmane en Europe au sein de la Commission européenne.
David Friggieri est nommé depuis le 1er décembre 2015 au poste de coordinateur chargé de la lutte contre la haine antimusulmane en Europe au sein de la Commission européenne.

Saphirnews : Quels sont les éléments déclencheurs de la création de votre poste ? Qu’est-ce qui a fait que la Commission européenne a souhaité créer ce poste ?

David Friggieri : Globalement, on constate une montée du sentiment de peur et d’insécurité au sein des communautés musulmanes et juives. Sur la base de ce constat, la Commission européenne a décidé d’organiser les 1er et 2 octobre 2015 le 1er colloque annuel sur les droits fondamentaux, axé sur la prévention et la lutte contre l’antisémitisme et l’islamophobie et la promotion d’une culture de tolérance et de respect en Europe. Il a été mené sous la direction du premier vice-président Frans Timmermans et de la commissaire à la Justice Věra Jourová.

La direction politique de la Commission européenne a été claire du fait que promouvoir les valeurs fondamentales de l’Union européenne (la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité, l’Etat de droit et le respect des droits humains) doivent former pour l’Europe le socle des réponses visant à faire face à ces phénomènes inquiétants d’exacerbation des haines. L’Europe doit mettre toute son énergie pour contrer la menace de la haine sectaire. Un des principaux résultats du colloque fut la nomination de deux coordinateurs qui sont moi-même et Katharina von Schnurbein en tant que coordinatrice à la lutte contre l'antisémitisme.

Le premier vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans et de la Commissaire à la Justice Věra Jourová.
Le premier vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans et de la Commissaire à la Justice Věra Jourová.

Cette nomination est-elle liée à une actualité spécifique qui a poussé la Commission à créer votre poste ? L’antisémitisme et l’islamophobie ne sont pas des phénomènes nouveaux en Europe.

David Friggieri : Nous sommes conscients que l’antisémitisme et la haine antimusulmane ont divers origines et symptômes avec divers impacts… mais une tendance commune quant à la montée du sentiment de peur et d’insécurité au sein des deux communautés, sur fond d'une peur réelle de la société européenne face à la menace terroriste et aux extrémismes qui tentent, eux, de cliver la société européenne sur des bases sectaires.

Ce constat (qui a fondé la création des postes de coordinateurs, ndlr) sont fondés sur de récents rapports d'organisations internationales comme le Conseil de l'Europe, et particulièrement la Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (ECRI), l'Agence des droits fondamentaux de l'UE (FRA) ainsi que des rapports nationaux. (…) Mon mandat sera principalement axé sur la lutte contre les discours de haine et les crimes à motivation raciste. Mais d’autres axes de travail comme les discriminations dans le monde du travail pourront aussi apparaître.

Quel est votre plan d'action pour lutter contre l'islamophobie ? Avez-vous établi des priorités ?

David Friggieri : Le colloque (en octobre, ndlr) n’était pas un simple espace de discussion ou lieu de rencontre pour que les personnes adressent de beaux discours. Ce fut le résultat de consultations publiques que nous avons ouvertes avant le colloque. Nous sommes parvenus à dresser une série de mesures concrètes pour lutter contre ces phénomènes. Ces actions s’inscrivent dans un cadre élaboré sur quatre axes principaux :

1) renforcer les acteurs de terrain à l’échelle locale afin de construire une culture de tolérance et de respect, en particulier à travers l’éducation ; 2) combattre les discours de haine en travaillant avec les entreprises informatiques, la société civile et les médias ; 3) assurer la mise en œuvre de lois contre les crimes de haine et la réalisation de la directive européenne favorisant la protection des droits des victimes de crime en améliorant la collecte de données relatives aux incidents et aux crimes de haine ; 4) promouvoir la diversité, de même que faire appliquer et renforcer les lois contre la discrimination.

Contre la cyberhaine, en concordance avec la décision-cadre 2008/913/JAI de l’UE contre le racisme et la xénophobie et tenant compte du caractère primaire de la liberté d'expression et de la nature même d'Internet, la Commission concentrera ses efforts sur les cas qui relèvent, prima facie, de l'incitation publique à la violence raciste et xénophobe contre des groupes ou des individus.

La Commission s’est-elle fixée une échéance pour la mise en œuvre de ce plan d’actions ?

David Friggieri : C'est un travail à long terme et nous n’avons pas défini de délai strict mais la Commission, parce qu’elle est aussi une organisation politique, veut montrer que des mesures concrètes sont prises pendant ce mandat (2014-2019) pour lutter contre le racisme.

Des fonds ont-ils été alloués pour mettre en place ces mesures ? A quelle hauteur et pour quels programmes ?

David Friggieri : Pour son appel à projets lancé en 2014, la Commission a consacré 5 350 000 euros pour la partie antiracisme du programme européen « Droits, égalité et citoyenneté », qui vise à soutenir des projets transnationaux. La plupart des projets financés sont concentrés sur les crimes racistes et les discours de haine en ligne. Un nouvel appel à projets 2015 dont la date d'échéance est fixée au 18 février 2016 est lancé pour financer des projets similaires. J’encourage les organisations travaillant contre l’islamophobie à en soumettre.

Dans les prochaines semaines, la Commission lancera une plateforme complète en ligne destinée au grand public afin d'expliquer toute la législation et les programmes financiers européens consacrés à la promotion de sociétés tolérantes, au pluralisme et à la lutte contre le racisme et la xénophobie afin de rendre la recherche d’information plus facile pour les citoyens et les organisations concernés.

David Friggieri : « Faire face à la montée de la haine antimusulmane en Europe »

Quels constats dressez-vous pour la France ? Comment placez-vous sa situation à l'échelle de l'Europe s’agissant de l’islamophobie ?

David Friggieri : La vérité est que, en termes de données comparables à travers l'Europe, la comparaison reste un angle mort. Tout en ayant connaissance de rapports d’organisations internationales, on constate que la collecte des données dans l'UE sur ces questions est encore inégale d’un pays à l'autre. Comparer de manière concluante demeure difficile pour cette raison. Chaque Etat membre a son propre outil de mesure et recueille des données de diverses façons. Interpréter les données est aussi difficile car les pays ont des populations musulmanes de taille diverse.

La France est un cas particulier sur plusieurs plans, d’abord parce qu'elle est le foyer de la plus importante population musulmane en Europe même si, en termes de pourcentage, c’est la Bulgarie qui a le plus grand nombre de musulmans par rapport à la population globale (13,7 % contre 7,5 % en France selon le centre de recherche américain Pew Research, ndlr).

Mais, en regardant les chiffres délivrés par les rapports nationaux, la tendance générale est plus ou moins la même. En France, la CNCDH (Commission consultative nationale des droits de l'homme, ndlr) confirme la montée de la haine antimusulmane entre 2009 et 2014 et cette tendance inquiétante s’est exacerbée après les attentats contre Charlie Hebdo (en janvier 2015) mais il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions précises.

La collecte des données est un enjeu crucial dans lequel la Commission européenne, en collaboration avec l'Agence des droits fondamentaux de l'UE, met actuellement beaucoup d'énergie, en encourageant le signalement et l'enregistrement des incidents motivés par la haine par les États. Le but est d'avoir des ensembles de données comparables à travers l'UE en 2016-2017.

Selon vous, quelles conséquences néfastes ont eu les attentats contre Charlie Hebdo sur l’Europe ?

David Friggieri : D'abord, on doit penser aux victimes des deux attentats de Paris : aux dessinateurs, aux journalistes, aux policiers, aux personnes juives décédées dans l'Hyper Casher, aux innocents de toute nationalité qui ont perdu la vie ou ont été blessés dans les rues de Paris et dans une salle de concert. Les musulmans sont aussi des victimes collatérales, et même directes, du terrorisme en Europe et ailleurs.

En nous penchant sur la nature des deux attentats de Paris et les réactions des populations européennes, je peux dire avec certitude que ces événements sont vraiment un choc pour toute l’Europe. Ce sont des moments difficiles pour l’Europe, certains diront même qu’elle vit une sombre période… Plus que jamais, le défi pour les personnes de bonne volonté est de construire des ponts et d’apporter de la lumière en regardant en face la réalité dans toute sa complexité. C’est ce que la Commission souhaite faire et nous montrons la voie que nous pensons qu’il faut prendre. Le plan d'action 2015-2017 de la France, « La République mobilisée contre le racisme et l'antisémitisme », est largement calqué sur les mêmes principes que les priorités de la Commission. Mais je ne me fais pas d'illusions que ce sera une tâche facile.

Notez-vous des particularités pour la France ?

David Friggieri : Pour des raisons personnelles et familiales, je suis l'actualité française depuis plus ou moins 20 ans, j'y ai vécu et je trouve, sincèrement, que la France a des débats très avancés sur l'islam comparatrivement à d’autres pays. La France est « ce pays qui aime les idées » pour emprunter le titre d’un livre paru récemment (de Sudhir Hazareesingh, éd. Flammarion, août 2015, ndlr) et il me semble que dans n'importe quelle librairie de qualité en France – et, heureusement, à Bruxelles – on trouve des ouvrages sur tous les thèmes du débat. Ce n'est évidemment pas le cas dans tous les pays. A cela s'ajoute le fait que la France est ce pays qui prend la laïcité très au sérieux : philosophiquement, culturellement et juridiquement. Encore une fois, ce n'est pas le cas pour tous les pays européens. On constate que le débat est devenu urgent et, d'un certain point de vue, de nature existentielle.

Quels sont vos liens avec le Conseil de l’Europe ?

David Friggieri : Nous collaborons très bien. Une des tâches à laquelle la Commission européenne s'est attelée ces deux dernières années était de veiller à l’application par les Etats membres de la décision-cadre 2008/913/JAI de l’UE contre le racisme et la xénophobie au moyen du droit pénal (adoptée en 2008, ndlr). Nous avons publié notre premier rapport en janvier 2014 sur la mise en œuvre de cette décision par les pays membres et on pourrait lancer des procédures d’infractions contre certains Etats membres pour non-transposition de cette législation. Dans les lettres que nous envoyons, nous nous fondons, entre autres, sur les rapports publiés par le Conseil de l’Europe.

Quelles sont vos prochaines activités inscrites à l'agenda ?

David Friggieri : Ma priorité sur l'année 2016 est de rencontrer un large éventail d'organisations musulmanes, des ONG, des universitaires et des organisations nationales et internationales travaillant dans le domaine. Je tiendrai aussi compte, dans la mesure du possible, des développements dans le monde arabe et musulman, en collaboration avec mes collègues du Service européen d'action extérieure (SEAE, le service diplomatique de l’UE, ndlr). Ce travail a déjà commencé à un rythme soutenu en coordination avec les organisations telles que l'Open Society Foundation, le Réseau européen contre le racisme (ENAR) et l’Intergroupe Antiracisme et Diversité (ARDI) du Parlement européen.

Est-ce aussi votre volonté de créer des espaces de dialogue ?

David Friggieri : Oui et c’est même une priorité. Ce serait une des activités que je vais entreprendre, en coordination avec ma collègue chargée de la lutte contre l’antisémitisme. Nous pensons qu'il est absolument crucial de collaborer avec les organisations qui ont une approche claire et non ambigüe sur ce point.






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