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Société

Elsa Ray : « L’islamophobie doit être une priorité du gouvernement en 2015 »

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Jeudi 5 Mars 2015

2015 est bien entamé et la nécessité de lutter contre tous les racismes est martelée plus fort que jamais après les attentats de Paris. Face à l'inquiétude des citoyens de confession musulmane générée par une montée incontestable des actes islamophobes, le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) monte au créneau pour défendre des mesures qui puissent endiguer le phénomène de haine. L'islamophobie, priorité des pouvoirs publics en 2015 ? C'est le vœu d'Elsa Ray, porte-parole du CCIF depuis 2014, qui répond aux questions de Saphirnews après la publication du bilan annuel de l'islamophobie.



Elsa Ray, porte-parole du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). © Saphirnews / HBR
Elsa Ray, porte-parole du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). © Saphirnews / HBR

Saphirnews : Comment décrivez-vous le climat ambiant qui règne en France, au regard du bilan annuel que le CCIF a présenté en février ?

Elsa Ray : Plus d’un mois après le rassemblement (du 11 janvier, ndlr) qui était sensé être une occasion d’unité nationale et de solidarité, on s’aperçoit que, dans les faits, ce n’est pas forcément le cas et qu’au contraire, très rapidement, un sentiment de suspicion et d’animosité s’est développé à l’encontre des personnes de confession musulmane. Ces sentiments existaient déjà avant les attentats mais l’ambiance est plus lourde maintenant, en adossant une responsabilité collective aux musulmans qui nous plonge dans une situation où les gens sont très méfiants, et les tensions, très fortes.

Quelles responsabilités particulières pointez-vous dans la situation que traverse la France ?

Elsa Ray : Nous, le CCIF, en tant qu’association de défense des droits de l’homme, prônons bien évidemment la responsabilité et les manquements de l’Etat dans la lutte contre le racisme et l’islamophobie. Ses manquements à mettre fin aux deux poids-deux mesures, au racisme et à l’intolérance sont nombreux et évidents, puisqu’on s’aperçoit que les représailles à l’encontre des musulmans ont été très fortes (après le 7 janvier, ndlr) et que l’Etat n’a pas été forcément à la hauteur pour lutter contre elles. On s’aperçoit que l’islamophobie est le parent pauvre de la lutte contre le racisme en France.

Des responsabilités plus fortes parce que vous présentez depuis des années l’Etat comme le premier discriminant vis-à-vis des musulmans...

Elsa Ray : Oui, tout à fait. Le racisme structurel de l’Etat français ne date pas d’aujourd’hui mais il prend des formes de plus en plus violentes qui ne font que générer de la violence au sein de la société. Il se trouve qu’aujourd’hui la forme la plus répandue de ce racisme structurel est l’islamophobie quand, dans les années 1970-1980, c’était le racisme anti-arabe, anti-maghrébin qui était extrêmement fort dans nos institutions.

Elsa Ray : « L’islamophobie doit être une priorité du gouvernement en 2015 »

Quel part ont les débats autour de la laïcité dans la montée de l’islamophobie ?

Elsa Ray : Il est vrai que les discours islamophobes qui essentialisent et stigmatisent l’islam et les musulmans sont bien souvent des discours tenus par ce qu’on appelle les élites intellectuels et politiques via les médias. Il faut bien comprendre que ces élites ne peuvent pas, par leur niveau social et d’éducation, tenir des discours du genre « Nous n’aimons pas les musulmans », ce serait trop simple. Il y en a certains qui se le permettent ouvertement mais globalement, il y a un discours beaucoup plus subtil qui consiste à, sans arrêt, opposer les musulmans à des principes fondamentaux de la Nation française.

Le principe de la laïcité, qui est un principe fondateur de la République française mais aussi une valeur découlant directement du principe des libertés de conscience, une liberté fondamentale inscrite dans le Constitution, a été complètement manipulé et déformé pour en faire un principe d’exclusion des religions dans l’espace public français. Et si on regarde bien, dès qu’apparaît un débat sur la laïcité, ce ne sont pas les chrétiens qui sont visés ni les juifs. On sait parfaitement, et il savoir regarder les choses en face et arrêter d’être malhonnête, que les discours sur la laïcité vont systématiquement cibler les personnes de confession musulmane, et plus précisément les femmes voilées.

Des discours rassurants des autorités ont suivi les attaques. Quelles mesures devraient-ils être mises en place qu’elles soient à la hauteur des allocutions ?

Elsa Ray : Si François Hollande et Bernard Cazeneuve, entre autres, ont bien pris le soin, à plusieurs reprises, de dire qu’il ne fallait pas faire d’amalgames et de stigmatisation, cela prouve bien que la situation est grave. Ils savent qu’on va faire face à une islamophobie sans précédent en France qui peut aboutir à des violences assez graves. Leur discours permet de se dédouaner de toute responsabilité et de ne pas être accusé par la suite de n’avoir rien dit.

Cela ne veut pas dire que ce n’était pas bien de les faire (les discours, ndlr), ils sont importants. Maintenant, si on ne veut pas rester à ce stade purement politique, il faut que des mesures concrètes soient prises, la première étant d’organiser des campagnes de sensibilisation auprès des organes publics pour sensibiliser sur l’islamophobie. La seconde est de former des fonctionnaires à bien comprendre et identifier l’islamophobie, et à bien respecter les textes parce qu’il faut savoir que les 71 % des cas de discriminations recensés par le CCIF et survenant dans les institutions sont souvent du fait de la mauvaise interprétation des textes. Parfois de la mauvaise foi. Mais toujours est-il que l’Etat pourrait déjà prendre en main ce travail.

(…) Le terme islamophobie a été utilisé par le président lui-même. Pour aller plus loin que l'usage, cela doit être absolument suivi d’une déclaration publique et ferme sur la volonté de faire de la lutte contre l’islamophobie une priorité de ce gouvernement pour l’année 2015, comme l’antisémitisme et toutes les autres formes de racisme.

Elsa Ray, porte-parole du CCIF (à g.), et Lila Charef, la responsable juridique. © Saphirnews / HBR
Elsa Ray, porte-parole du CCIF (à g.), et Lila Charef, la responsable juridique. © Saphirnews / HBR

Avez-vous le sentiment que votre travail, celui du CCIF, est mieux reconnu des acteurs médiatiques et étatiques ?

Elsa Ray : Il est certain que le CCIF a vraiment réussi, depuis 2012, à gagner sa légitimité auprès des institutions internationales et des médias puisqu’on est considéré comme des référents sur la question de la lutte contre l’islamophobie. C’est très positif puisque la qualité et la rigueur de notre travail sont reconnues après 10 ans d’existence. Ce n’est pas positif en soi, croyez-moi sur parole qu’on préférerait ne pas exister !

Cette légitimité nous permet d’être mieux entendus des institutions nationales quand on fait remonter des cas. Avoir une meilleure visibilité médiatique permet d’apporter un autre angle d’analyse parce qu’on entend toujours les mêmes personnes et les mêmes discours et c’est très important d’avoir des organisations de la société civile qui puissent s’exprimer et apporter la réalité de ce qu’elles observent sur le terrain.

Quel message adressez-vous à la société française dans son ensemble ?

Elsa Ray : On a fait face à une terrible épreuve début janvier, tous autant que nous sommes. Il faut plus que jamais travailler sur nous-mêmes pour être ouvert à l’autre et ne pas rentrer dans le piège de la division et du repli sur soi mais, au contraire, de s’inscrire dans une dynamique d’unité et de solidarité. On parle tout le temps d’Etat, des autorités, des médias mais la société civile, plus que jamais, a son rôle à jouer. La France doit prendre ses responsabilités mais la France dans son ensemble, il est temps que la société civile soit plutôt dans une dynamique de solidarité.

Vous aurez l’occasion de l’adresser lors du meeting contre l’islamophobie le 6 mars qui n’est lui-même pas épargné par la polémique… votre mot dessus ?

Elsa Ray : Le meeting du 6 mars est organisé par de nombreuses associations et collectifs, et a pour objectif de dresser un état des lieux concret de la situation, en présence de différents acteurs de la société : militants, élus, universitaires, professeurs, etc. Des victimes d’islamophobie viendront témoigner de ce qu’elles ont vécu, et de ce qu’elles vivent, notamment depuis les attentats.

L’objectif est d’alerter sur une situation plus qu’alarmante, et de réfléchir tous ensemble à des moyens d’actions pour préserver les droits civiques et lutter contre la fracture sociale chaque jour plus profonde.






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