Religions

La Mecque, le village devenu ville-monde

Rédigé par Mérième Alaoui | Lundi 14 Septembre 2015 à 08:00

En un temps record, la configuration de la Ville sainte s’est transformée. Comment ce village commerçant de l’Arabie est-il devenu la destination qui rassemble plus de 3 millions de musulmans chaque année ?



Détail de l’œuvre "Golden Hour", d’Ahmed Mater (2011), artiste saoudien qui a réalisé une série photographique « Desert of Pharan » consacrée aux changements architecturaux et urbains de La Mecque. Achevées en 2012, les Abraj al-Bait Towers, un complexe de sept tours, ont été construites près du sanctuaire de La Mecque, sur l’emplacement de la forteresse d’Ajyad, un ancien fort de l’époque ottomane au XVIIIe siècle. (Photo : © Saphir Média)
Les pèlerins les plus anciens ne reconnaîtraient plus La Mecque aujourd’hui. La Ville sainte, en pleine métamorphose, accueille les 3 millions de pèlerins venus du monde entier pour le hajj, cinquième pilier de l’islam. Le mois de Ramadan et la période du grand pèlerinage sont les seuls moments de l’année où les grues arrêtent leur bal incessant, jour et nuit.

La Mecque, qui était un village commerçant incontournable dans toute l’Arabie, s’est transformée en « ville-monde » avec les codes internationaux en vigueur : gratte-ciels, larges routes interminables, immenses centres commerciaux. Bientôt viendra s’ajouter le plus grand hôtel de luxe du monde. Surtout, les lieux de pèlerinage et de prières ont été considérablement agrandis ou sont en phase de l’être, pour accueillir encore plus de pèlerins.

« Mon premier voyage était en 1996. La Mecque était une ville du tiers-monde. Il y avait des bidonvilles insalubres où les gens s’entassaient... », se souvient Saer Said, qui se rend régulièrement sur place au nom de l’agence Star Travel. Pour le voyagiste français, cette transformation est « un mal nécessaire ». « À cette époque, il y avait souvent des accidents, des incendies, des effondrements d’immeubles. Chaque année, les pèlerins se plaignaient de se trouver dans des hôtels insalubres, qui ne respectaient pas les normes basiques de sécurité. »

Il fallait donc absolument rattraper ce retard. Et quel rattrapage ! « Depuis le début des années 2000, il y a des chantiers en permanence. Dans les hôtels, nous avons parfois la vue sur une forêt de grues, c’est très impressionnant », ajoute Saer Said.

Moderniser les infrastructures

La principale raison officielle invoquée pour justifier les travaux reste la sécurité des pèlerins. Chaque année, des fidèles, de plus en plus nombreux, périssent dans des mouvements de foule, en particulier lors de la lapidation des stèles qui représentent symboliquement Satan. L’autre zone sensible est l’espace de circumambulation autour de la Ka’ba. Des travaux d’agrandissement y ont également été lancés. Pour gérer le flux interminable de pèlerins qui ne cesse jamais, jour et nuit, il fallait moderniser les infrastructures.

Tout un réseau de routes, de tunnels et de ponts a été construit avec des grands axes d’environ 67 km que les pèlerins empruntent à pied, surnommées à juste titre les « autoroutes humaines ». C’est en cette année 2015 que le train à grande vitesse qui couvre 444 km, reliant les trois villes de Médine, de Djeddah et de La Mecque, va être fonctionnel. Sur les sites, davantage de forces de l’ordre veillent à la bonne régulation, aidées de caméras de vidéosurveillance.

Plutôt satisfait des travaux du point de vue de l’organisation du voyage des pèlerins, Saer Said a tout de même un petit pincement au cœur en tant que musulman. « J’ai eu la chance de boire de l’eau de zamzam directement au puit. Aujourd’hui, c’est impossible pour les pèlerins. Tout est fermé comme beaucoup d’autres sites qui ne sont plus accessibles. »

Des sites historiques détruits

Si la nécessité des travaux ne fait pas débat, c’est la méthode qui est parfois critiquée. Des voix s’élèvent contre la destruction de sites historiques pour laisser place aux malls et autres grandes tours gigantesques. L’un des points de polémique concerne la destruction d’un portique du XVIIe siècle, une des parties les plus anciennes de la Grande Mosquée laissée par l’héritage ottoman. Il s’est agi aussi de la maison de Khadija, première épouse du Prophète, qui a laissé place à des toilettes publiques. Ou encore de la maison d’Abu Bakr, compagnon du Prophète et premier calife de l’islam, remplacée par un hôtel de la chaîne Hilton.

Aujourd’hui, le dernier site historique resté intact dans le royaume est certainement le plus important pour tous les musulmans du monde : le lieu de naissance du Prophète Muhammad. Ce site devrait également être détruit, avance The Independant dans un article daté de février 2014. « Je ne suis pas contre le fait d’étendre les mosquées, mais il y a des façons de le faire sans détruire les aspects historiques du site », ne cesse de marteler Irfan Al Alawi, le directeur exécutif de la Fondation de recherche sur l’héritage islamique, notamment à CNN en février 2013.

Pour contrer l’argument du respect du patrimoine historique, les Saoudiens invoquent la religion. « Adeptes de la pratique rigoriste, ils veulent éviter que ces lieux deviennent des lieux de pèlerinage à la gloire de personnages même importants… Et éviter ainsi le risque que les musulmans fassent du shirk (ndlr : associationnisme, idolâtrie) », explique Saer Said.

Rentabiliser l’espace

La principale explication, cependant, semble pratique. Les autorités manquent cruellement de place. « Absolument toute la ville est tournée vers la Ka’ba et la Grande Mosquée. Toutes les nouvelles constructions, notamment commerciales, ont intérêt à être dans ce petit périmètre pour être au plus près des flux des pèlerins. Les places sont donc très chères », analyse Béchir Souid, architecte, programmiste et urbaniste, directeur du cabinet AP’Culture. Il s’est récemment rendu sur place pour des besoins professionnels. La parcelle de terre y est en effet la plus chère au monde : 100 000 € le mètre carré.

Masjid al-Haram, où se déroule le pèlerinage, est la plus vaste mosquée du monde. La superficie de l’édifice était de 560 m² au VIIe siècle. Aujourd’hui, elle est de 2 millions de mètres carrés et peut accueillir jusqu’à 3 millions de fidèles. Son agrandissement, lancé par le roi Saoud au début du XXe siècle, se poursuit encore à ce jour. « Personnellement, je n’ai jamais pu faire le tour de cet édifice. Il est tellement grand, c’est très impressionnant », poursuit l’architecte pourtant fin connaisseur des plus grandes constructions, notamment dans le monde arabo-musulman.

Les travaux ont également permis de recouvrir le chemin qui sépare les deux collines de Safa et de Marwa, long de 420 m, via un couloir aérien. « À cet endroit précisément, on voit que l’espace a été rentabilisé au maximum puisqu’on a placé une sorte de superpositions des couloirs pour multiplier le nombre d’allers-retours des pèlerins », commente Béchir Souid.

L’estimation totale des travaux gigantesques s’élève à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Un coût pharaonique qui devrait être répercuté sur le montant à débourser pour effectuer le pèlerinage, toujours plus cher…

CHIFFRES

2 millions de mètres carrés. Dès 638, soit six ans après la mort du Prophète Muhammad, et les aménagements du calife ‘Umar, le sanctuaire de La Mecque a connu de multiples agrandissements. De 560 m² au VIIe siècle, il est passé à 160 168 m² en 1955 pour atteindre aujourd’hui 2 millions de mètres carrés.

3 millions de pèlerins. Accueillant quelques dizaines de milliers de pèlerins annuels il y a un siècle, La Mecque draine aujourd’hui plus de 3 millions de musulmans pendant les jours consacrés au hajj. Issus de 189 pays différents, les pèlerins sont 55,4 % venant de l’étranger (44,6 % sont d’Arabie). En 2012, on comptait 24 000 Français.

21 000 luminaires. Quatrième plus haute tour du monde (601 m de haut), Makkah Clock Royal Tower est six fois plus grande que Big Ben (à Londres). Deux millions d’ampoules électriques éclairent la basmallah (« Au nom de Dieu »), présente sur chaque cadran de l’horloge. Pour appeler les fidèles à la prière, 21 000 luminaires verts et blancs décorant le sommet de la tour s’illuminent cinq fois par jour.