Interdire le voile dans la rue ? La République n’a pas besoin d’une police des vêtements pour être forte

Rédigé par Nassurdine Haidari | Vendredi 4 Septembre 2026



Il faut prendre les mots au sérieux lorsqu’ils précèdent les lois. Lorsque des partis politiques commencent par désigner le voile comme un « marqueur » de l’islamisme radical, puis envisagent de sanctionner celles qui le portent, ils ne se contentent plus de parler d’un vêtement. Ils construisent progressivement une catégorie de citoyens dont l’apparence devient un objet de suspicion, puis une justification possible de l’exclusion.

La proposition du Rassemblement national (RN) d’instaurer des amendes pour les femmes portant le voile doit être regardée pour ce qu’elle est : non pas un simple débat vestimentaire, mais l’aboutissement d’une séquence politique dans laquelle le corps des femmes musulmanes est devenu l’un des principaux terrains de confrontation entre l’État, la religion et la société.

Refuser que des femmes soient traitées en mineures

Le paradoxe est vertigineux. Au nom de l’émancipation des femmes, on envisage de leur retirer la possibilité de décider elles-mêmes de leur apparence. Au nom de la liberté, on prétend contraindre. Au nom de la République, on demande à certaines citoyennes de démontrer, par leur tenue, qu’elles sont dignes d’appartenir à la communauté nationale.

Je suis imam depuis plus de vingt ans et ancien élu de la République. Cette double expérience m’a appris une chose essentielle : il n’existe aucune contradiction entre la fidélité de sa foi et l’attachement aux principes républicains.

La méditation du Coran m’a enseigné que la foi ne peut être authentique lorsqu’elle procède de la contrainte. La République m’a enseigné que la conscience de chacun appartient d’abord à chacun. C’est précisément cette rencontre entre une éthique de la responsabilité et un principe politique de liberté qui m’a conduit à défendre depuis des années la liberté de conscience.

Je refuse donc que les femmes musulmanes soient traitées comme des mineures qu’il faudrait émanciper malgré elles, comme si leur liberté devait être exercée à leur place.

Une femme voilée n’est pas un programme politique. Elle peut être croyante, conservatrice, progressiste, indifférente à la politique, salariée, étudiante, mère de famille, militante associative, cheffe d'entreprise ou engagée dans la vie publique. Elle peut être tout cela à la fois. Comme n’importe quelle autre citoyenne, elle ne saurait être réduite à un signe extérieur. Or c’est précisément ce glissement qui s’installe dans une partie du débat public.

Le voile devient d’abord un « signal ». Le signal devient un « marqueur ». Le marqueur devient un soupçon. Et le soupçon finit par être présenté comme une quasi-preuve.

Il n’est alors plus nécessaire de savoir ce qu’une personne pense, ce qu’elle fait ou ce qu’elle défend. Il suffit de regarder ce qu’elle porte. C’est une pente dangereuse.

L'Histoire doit nous servir à reconnaître les mécanismes qui doivent nous alerter

La France a déjà connu des périodes où l’État et le pouvoir politique ont assigné aux individus une identité à partir de signes, d’appartenances ou de caractéristiques visibles. Sous Vichy, cette logique a atteint une forme monstrueuse : l’administration a contribué à transformer des personnes en catégories, puis des catégories en cibles.

Il serait évidemment absurde de prétendre que la France de 2026 est la France de Vichy. Mais l’histoire n’est pas seulement faite pour établir des équivalences ; elle sert aussi à reconnaître les mécanismes qui doivent nous alerter.

Et il devrait nous alerter qu’un parti politique français soit aujourd’hui le seul à porter un projet de loi visant explicitement à sanctionner, dans l’espace public, une catégorie de femmes en raison d’un signe vestimentaire associé à leur religion.

Et lorsqu’une la République commence à demander à certains citoyens de modifier leur apparence pour rassurer une partie de la population, elle ne renforce pas son autorité. Elle révèle au contraire qu’elle accepte de transformer une minorité visible en objet de politique publique.

On ne combat plus seulement une idéologie : on donne à la peur un uniforme. Voilà pourquoi cette proposition dépasse largement la question du voile.

Construire une nation forte avec l’ensemble des composantes de sa société

La laïcité n’est pas l’effacement du religieux de l’espace social. Elle est la neutralité de l’État et la liberté de conscience des citoyens. Elle protège celui qui croit comme celui qui ne croit pas. Elle n’oblige personne à rendre sa foi invisible pour être reconnu comme citoyen.

Je suis musulman et je suis républicain. Je n’ai pas à choisir. Je refuse que les femmes musulmanes aient davantage que les autres à choisir entre leur conscience et leur citoyenneté.

La République n’a pas besoin d’une police des vêtements pour être forte. Elle a besoin de construire une nation forte avec l’ensemble des composantes de sa société car ceux qui imposent un uniforme ou décident de contraindre à l’enlever procèdent d’une même logique : celle d’un pouvoir qui ne supporte pas que les citoyens puissent encore disposer de leur corps de leur apparence et finalement d’eux-mêmes. Et c’est là que commencent les tyrannies.

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Nassurdine Haidari, ancien élu socialiste de Marseille, est président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN).

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