Religions

Benoît XVI et les musulmans : huit ans de relations contrastées

Rédigé par Maria Magassa-Konaté | Jeudi 21 Février 2013 à 02:00

Benoît XVI a surpris tout le monde en annonçant sa démission lundi 11 février. Après la surprise, vient le temps de dresser le bilan de son pontificat. Qu'en est-t-il ainsi du dialogue islamo-chrétien mené par le pape ces huit dernières années ?



La stupeur était de taille pour le monde catholique après l'annonce du pape Benoît XVI de démissionner de sa fonction, lundi 11 février. « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer de façon adéquate le ministère pétrinien », a expliqué Benoît XVI. Le chef du Saint-Siège quittera sa fonction le 28 février à 20h.

C'est la fin d'un règne. Premier pape des temps modernes à démissionner, son action dans le dialogue avec l'islam a laissé une trace particulière. En effet, impossible de parler de ce dialogue sans évoquer le discours de Ratisbonne prononcé par Benoit XVI en 2006, plus d'un an après son accession au pontificat, en avril 2005.

Ratisbonne : un discours contre l'islam ?

A l'université de Ratisbonne, en Allemagne, le 12 septembre 2006, Benoît XVI avait prononcé, dans son pays natal, un discours controversé. En voulant condamner les violences perpétrées au nom de la religion, le pape avait cité les propos de l'empereur byzantin du XVIe siècle, Manuel II, déclarant que le Prophète Muhammad n'avait apporté que « des choses mauvaises et inhumaines » en ce monde.

Ses propos assimilant l'islam et la violence avaient alors provoqué un tollé général dans plusieurs pays musulmans, où éclatent des manifestations parfois violentes. Le dialogue entre le Vatican et les responsables musulmans à travers le monde est rompu. « Certains, comme Dalil Boubakeur, le président du Conseil français du culte musulman (en 2006, ndlr), ont appelé à une clarification. D'autres, comme les oulémas de l'université Al-Azhar du Caire, fustigent "l'ignorance" du pape" qui attribue à l'Islam ce qui ne lui appartient pas », raconte Vincent Aucante, auteur du livre Benoît XVI et l'Islam (Parole et silence, 2008) au site du Point.

Quelques jours plus tard, le Vatican se voit obliger de faire une annonce officielle dans laquelle il explique que les propos controversés ne représentait en rien les convictions personnelles du pape.

Sur les traces de Jean-Paul II

Après la polémique de Ratisbonne, le pape va ouvrir la voie à de nouvelles relations avec les dignitaires musulmans. Il semble déterminé à aller au-delà de ce qui, pour lui, est le fruit d'une incompréhension. Ainsi, « il va revenir plusieurs fois sur ses propos à partir du 17 septembre et s'excuser pour le malentendu », fait savoir M. Aucante, estimant que Benoît XVI, « a véritablement ouvert la voie à une réconciliation entre musulmans et chrétiens ».

Son pari est réussi, estiment également d'autres observateurs comme l'historien des religions Christian Bernard. « Le rattrapage se fera en plusieurs étapes. Lors de son voyage en Turquie (décembre 2006, ndlr) à l’intention des communautés chrétiennes orthodoxes, l’entourage pontifical rajouta une visite à la Mosquée Bleue. Se mettant ainsi dans les pas de son prédécesseur, Benoît XVI renvoya au monde l’image très médiatisée d’un pape aux côtés d’un imam en prière dans une célèbre mosquée », indique-t-il dans son analyse qu'il publie sur Nouvel Observateur. L'historien salue également le récent voyage du pape au Liban qui intervenait, hasard du calendrier, en pleine polémique du film anti-islam.

Jean Courtaudière, prêtre et responsable des relations avec les musulmans en Seine-Saint-Denis, juge également que Benoît XVI a mené une « relation ouverte avec le monde musulman ». « Il a suivi son prédécesseur Jean-Paul II. Il y a eu un couac au début avec Ratisbonne mais autrement, il a permis d'avancer sur de nombreux points dans le dialogue islamo-chrétien comme avec la communauté juive. Il a ouvert l'Église aux autres », nous déclare-t-il.

« Si les débuts du pontificat de Benoît XVI semblaient mal augurer du dialogue islamo-chrétien avec la fusion temporaire du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux dans le Conseil pontifical pour la culture au début de son pontificat ; avec le fameux discours de Ratisbonne qui mit à mal les relations avec les musulmans ; on doit reconnaître que par la suite le pape s’engagea à sa manière, mais résolument en faveur du dialogue interreligeux et en particulier du dialogue islamo-chrétien », résume aussi le Service national pour les relations avec l'islam (SRI) de la Conférence des évêques de France.

La polémique de Ratisbonne a permis d’ouvrir un nouvel élan dans le dialogue islamo-chrétien. Ainsi, à l’initiative du prince jordanien Ghazi bin Muhammad bin Talal, cousin et conseiller pour les Affaires religieuses du roi Abdallah II, un groupe de 138 responsables musulmans adresse une lettre ouverte au pape, en octobre 2007, dans laquelle ils invitent les responsables de toutes les Eglises chrétiennes à s'engager dans un dialogue avec l'islam. Les relations vont alors reprendre et des rencontres islamo-chrétiennes au Vatican suivent l’initiative.

Le Vatican engagé avec l'Arabie Saoudite

Pour sa première visite dans un pays arabe, Benoît XVI se rend en Jordanie en mai 2009. Il s’exprime depuis la mosquée Al-Hussein ben Talal d'Amman, la plus grande du pays, où il est reçu par le prince Bin Talal. Ce dernier estime alors que sa venue est un « geste de bonne volonté et signe de respect mutuel entre musulmans et chrétiens » et le remercie d'« avoir exprimé (ses) regrets concernant le discours de 2006 ».

Ses voyages en Turquie et en Jordanie, où il apparaît aux côtés de responsables musulmans, signent sa réconciliation avec le monde musulman. En France, très vite après Ratisbonne, Dalil Boubakeur avait pris acte des explications du pape qu'il jugeaient optimistes « pour la levée des malentendus».

Autre preuve de son engagement dans le dialogue interreligieux, Benoît XVI a choisi d'intégrer le Vatican au Conseil des fondateurs du Centre International pour le Dialogue Interreligieux et Interculturel (KAICIID), créé à l'initiative de l'Arabie Saoudite - non sans surprise - et inauguré en novembre 2012. La rencontre entre le pape et le roi saoudien Abdullah Bin Abdulaziz en 2007 a incité le Saint-Siège a adhérer au KAICIID.

Al-Azhar mécontente de Benoît XVI

Toutefois, force est de constater que le discours de Ratisbonne a laissé des traces chez certains dignitaires musulmans qui ont gardé leur distance avec le souverain pontife.

En effet, Al-Azhar, la plus haute autorité de l'islam sunnite basée en Egypte, a indiqué que la démission du pape pourrait rouvrir la voie au dialogue avec l'Eglise catholique. Après le discours de Ratisbonne, son dialogue avec le Vatican n'avait repris qu'en 2009 pour être de nouveau rompu après que Benoît XVI ait appelé à protéger les chrétiens coptes égyptiens en 2011 : Al-Azhar estimait alors qu'il visait l'islam en l'accusant d'être à l'origine de la situation d'oppression vécue par les chrétiens du pays.

Aujourd'hui, « la reprise des relations avec le Vatican dépend de la nouvelle atmosphère créée par le futur pape », a indiqué Mahmoud Azab, conseiller du grand imam d'Al-Azhar, Ahmed al-Tayyeb, pour les questions interreligieuses.

L'Union internationale des savants musulmans, qui avait aussi rompu le dialogue avec Benoît XVI depuis son discours de 2006, a accueilli avec enthousiasme sa démission. « Maintenant, Dieu a voulu que nous reprenions le dialogue, après l'élection d'un nouveau pape », a ainsi commenté son président, le cheikh Yusuf al-Qaradawi.

Pour relancer ce dialogue, il devra attendre la nomination d'un nouveau pape. Le conclave, chargé d'élire le successeur de Benoît XVI, ne devrait pas se réunir avant le 15 mars. Cependant, la réunion des cardinaux pourrait être avancée, a fait savoir le Vatican.