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Religions

Voyage du pape en Terre sainte : « La page Ratisbonne est tournée »

Interview de Christophe Roucou, l’interlocuteur officiel catholique des musulmans en France

Rédigé par Propos recueillis par Hanan Ben Rhouma | Mercredi 20 Mai 2009

Le voyage du pape en Terre sainte s’est achevé vendredi 15 mai dernier. Jusque-là, les critiques envers le pape fusaient de toutes parts, aussi bien de juifs, de musulmans que de chrétiens. L'erreur n'était donc pas permise. Renouer avec les « croyants de Dieu » était une priorité pour Benoît XVI. Sa tournée a-t-elle su apaiser les relations ? Bilan d’un voyage sous haute surveillance médiatique avec Christophe Roucou, prêtre catholique, responsable du Service des relations avec l'islam (SRI), à la conférence des évêques de France.



Voyage du pape en Terre sainte : « La page Ratisbonne est tournée »

Christophe Roucou, responsable du SRI.
Christophe Roucou, responsable du SRI.

Saphirnews : Quel est votre sentiment à l’issue du voyage du pape ?

Christophe Roucou : Son voyage était délicat, car aucune personnalité importante ne passe huit jours dans cette région et que chaque mot qui y est dit peut susciter beaucoup de réactions. Je crois que le pape a bien su relever ce défi d’autant plus qu’il y a eu plusieurs parties dans son voyage.
D’abord, pour la partie jordanienne, je trouve que le pape a avancé dans ses propres positions personnelles sur le dialogue islamo-chrétien. Ce qui était intéressant, c’est que le roi Abdallah l’a accueilli mais aussi le prince Ghazi (cousin du roi, ndlr), qui est un homme engagé dans ce dialogue, puisqu’il était à l’origine de la lettre des 138 responsables musulmans adressée aux responsables des Églises chrétiennes à la fin du mois de ramadan 2007.

La deuxième partie de son voyage s’est révélée plus politique…

Chr. R. : Lorsqu’il s’est trouvé en Israël et dans les Territoires palestiniens, je pense qu’il a eu des positions claires par rapport à la condamnation de la Shoah et de l’antisémitisme, d’un côté, et par rapport à la situation des Palestiniens, de l’autre.
Lorsqu’il s’est rendu à Bethléem, il a répété ce qui a toujours été une position du Vatican, à savoir qu’il demande la création d’un État palestinien. Il a également demandé la levée du blocus de Gaza, qui dure depuis le début de la seconde Intifada. Il a même évoqué, dans une phrase, ceux qui n'ont pas de toit ni ne peuvent rentrer chez eux. Je ne sais pas si on peut dire qu’il a pris une position pour le retour des Palestiniens mais on peut l’imaginer.
Quant au mur, il a clairement dit que les murs étaient faits pour être abattus, que l’intrusion du mur de Séparation dans la vie concrète des Palestiniens était inacceptable. Je retiens donc qu’il ne s’est pas contenté d’un langage diplomatique, même si la personnalité de ce pape est très différente de son prédécesseur et que, dans des moments ou des lieux où on attendait des paroles ou des gestes qui sortent de l’ordinaire et qui marquent l’opinion publique, cela s’est peu fait.

En quoi, justement, la visite de Benoît XVI est moins marquant que Jean Paul II ? Est-ce une simple question de personnalité ?

Chr. R. : Lorsque Jean Paul II s’est rendu en Terre sainte, en 2000, c’était à une période où on était engagé dans des pourparlers de paix et il semblait qu’on pouvait aboutir à un processus de reconnaissance. Aujourd’hui, tous les observateurs politiques disent que la situation est une des pires que l’on ait connues, que le gouvernement au pouvoir en Israël ne souhaite pas la création d’un État palestinien. La situation est donc beaucoup plus délicate.
Mais il est vrai que la personnalité de chacun des deux papes est différente. On sait que Benoît XVI est plutôt un homme universitaire, timide. Il met du temps à apprendre son métier de pape et à prendre conscience que les mots qu’il prononce ne sont pas simplement réservés à un auditoire de gens convaincus ou d’étudiants mais ont une répercussion mondiale.

Quels sont les gestes qui vous ont marqué ?

Chr. R. : D’une part, le fait que, dans la même matinée (mardi 12 mai, ndlr), à Jérusalem, le pape a visité le mur des Lamentations et l’Esplanade des mosquées. Par cette démarche, il a manifesté que, spirituellement, il ne choisissait pas entre le dialogue judéo-chrétien et le dialogue islamo-chrétien, mais il souhaitait mener les deux.
D’autre part, il est le premier pape à entrer au dôme du Rocher. Pas beaucoup de chrétiens ont le privilège d’y accéder. C’est un geste important puisqu’on sait que Jérusalem, et particulièrement cet endroit, est le troisième Lieu saint de l’islam.

De l’autre côté, la partie israélienne n’est pas encline à accepter ses propos…

Chr. R. : Je n’ai pas fait partie du voyage, mais cela me paraît juste de dire que le pape a réconforté les Palestiniens et a déçu les Israéliens. L’attitude de l’Église catholique a été critiquée au moment de la guerre de Gaza, fin décembre, pour ne pas avoir pris position. Il me semble que le pape a insisté sur la paix et sur la sécurité, auxquelles chacun a droit, mais il a clairement soutenu les revendications principales des Palestiniens.

Le pape a aussi été critiqué par les chrétiens, dont certains estiment qu’ils ont été mis de côté au profit des musulmans…

Chr. R. : Ce sont des critiques que l’on entend et qui me sont souvent adressées en France… Dans la partie jordanienne, le pape a invité les chrétiens d’Orient à ne pas émigrer et, en même temps, à jouer la rencontre avec les musulmans. Une solidarité entre chrétiens ne s’oppose pas avec une relation approfondie entre chrétiens et musulmans, les deux sont à mener de pair.

Qu'en est-il du dialogue interreligieux ? A-t-il su renouer avec les musulmans ?

Chr. R. : Pour ma part, la « page Ratisbonne » est tournée, même si elle n‘est pas tournée pour l’opinion publique. Il y a une responsabilité des dignitaires religieux tant catholiques que musulmans d’expliquer à leur opinion publique où nous en sommes et de ne pas se contenter de slogans.
On dit que le pape n’a pas présenté d’excuses, mais je pense qu’il n’en présentera pas deux ans et demi après.
Le pape a dépassé le discours de Ratisbonne à Amman, puisqu’il a dit que, du fait de notre croyance au Dieu unique, la raison nous a été donnée et que nous devons, avec notre foi et notre raison, servir l’humanité. De plus, à l’époque de Ratisbonne, le pape n’avait pas eu beaucoup – peut-être même pas – d’occasion de rencontrer des musulmans.

Je retiens qu’à Nazareth il s’est présenté main dans la main avec des responsables musulmans, juifs et druzes (à l’issue de la grande messe, ndlr). Le pape n’était pas habitué à faire des démonstrations de sympathie…
Que de chemin parcouru depuis le temps où il était sous les ordres de Jean Paul II en 1986 ! Joseph Ratzinger (alias Benoît XVI, alors gardien du dogme, ndlr) avait été défavorable à la tenue d’une réunion de responsables religieux pour prier ensemble pour la paix, mais Jean Paul II avait tenu l'organiser. Je crois qu’aujourd'hui il prend conscience de la situation.

L'erreur n’était pas permise pour ce voyage. Estimez-vous finalement que le pape a fait un parcours sans fautes ? Devait-on attendre plus de lui ?

Chr. R. : Oui, mais sans pour autant que ce soit en même temps un événement marquant. Au moins, ce voyage a été une réussite dans le sens où il n’a pas été pris dans des polémiques où l’on se fonde sur une seule phrase.
Il y a des avancées, mais je ne suis pas sûr qu’on puisse attendre plus de lui. En tout cas, du point de vue des relations entre chrétiens et musulmans, le pape s’est engagé personnellement dans le dialogue interreligieux, ce qui n’était pas acquis il y a quelques années.
Quant à la dimension politique, je pense que le rôle du pape est un rôle important mais symbolique, ce n’est pas lui qui va amener la paix entre Palestiniens et Israéliens. Il peut insister sur certains points : il l’a fait. Mais on sent bien que ce sont des hommes politiques de part et d’autre qui peuvent faire avancer la situation dans un sens de justice et de paix.



Lire aussi : Le pape en Terre sainte, l’opportunité pour renouer avec les musulmans





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