Points de vue

Aboubakar Cissé, un an après : Lorsque la haine se répète, le silence devient une trahison

Rédigé par Collectif d'associations musulmanes | Vendredi 24 Avril 2026

A l'occasion du premier anniversaire de la mort d'Aboubakar Cissé, plusieurs conseils départementaux du culte musulman dénoncent ensemble la banalisation du racisme et de l'islamophobie en France et l'absence de prises de position « fortes, constantes et sans ambiguïté de la part des plus hautes autorités de l'Etat » face à la haine des musulmans. Leur texte, qui s'adresse au président de la République Emmanuel Macron, au ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, aux préfectures, aux parlementaires et aux élus locaux, est publié en intégralité sur Saphirnews.



C'est avec gravité, lucidité et une profonde inquiétude que nous reprenons la parole aujourd'hui. Le 25 avril 2025, Aboubakar Cissé était horriblement assassiné dans une mosquée, lieu de paix et de recueillement.

Quelques jours plus tard, Hicham Miraoui était à son tour victime d'une violence mortelle. Plus récemment encore, un homme de 65 ans, ouvertement raciste, a tiré à la carabine sur enfants âgés de 6 à 10 ans, en raison de leur couleur de peau et de leurs origines.

Des tragédies qui cessent d'être imprévisibles

Ces faits ne sont pas isolés. Ils s'inscrivent dans une continuité. Ils dessinent une trajectoire et traduisent une dégradation réelle et profonde.

Nous refusons toute lecture fragmentée de ces violences. Ce qui est à l'œuvre n'est pas une succession d'actes sans lien : c'est un climat. Un environnement dans lequel l'islamophobie, la négrophobie, le racisme visant les personnes d'origine arabe, turque ou perçues comme telles, se banalisent, se diffusent, et finissent par produire des passages à l'acte. Une réalité où des citoyens sont progressivement désignés, exposés, puis ciblés. Un cadre où certains discours politiques et médiatiques, par leur répétition, leur dureté ou leur ambiguïté, participent à déplacer les seuils de l'acceptable.

Nous le disons avec clarté : les mots ne sont jamais neutres. Ils préparent. Ils autorisent. Ils désinhibent. Et lorsque les signaux d'alerte sont ignorés, lorsque les mises en garde sont relativisées, lorsque les victimes ne sont pas pleinement reconnues, alors les tragédies cessent d'être imprévisibles.

Ce que nous observons aujourd'hui, c'est une polarisation dangereuse de la société, une fragmentation continue du corps social ainsi qu'une défiance croissante entre citoyens.

L'indivisibilité des haines constitue une même mécanique d'exclusion. Ce qui est en jeu dépasse de loin les seules communautés directement visées : c'est l'intégrité même de notre pacte social qui vacille, à mesure que ces logiques se diffusent et s'entrecroisent.

C'est cette même mécanique de rejet qui alimente l'antisémitisme, visant de manière répétée une minorité peu nombreuse et pourtant fortement exposée à des violences tenaces.

C'est elle qui invisibilise nos concitoyens par le mépris du validisme, ou qui déshumanise les populations tsiganes et asiatiques à travers des préjugés séculaires. Pareillement, elle prend d'autres visages, parfois plus discrets, mais jamais anodins, qui prolongent cette même logique d'exclusion jusque dans les zones les moins visibles du corps social.

Taire les faits affaiblit la République

Dans ce paysage de désolation, la situation des femmes, notamment musulmanes, et particulièrement celles qui sont racisées, doit être nommée avec une force absolue. Souvent plus visibles, elles sont les premières sentinelles sacrifiées d'une société qui tolère l'agression ordinaire, que ce soit dans les services publics, les écoles ou la rue. Elles subissent une violence intersectionnelle où le sexisme et le racisme s'entrecroisent pour nier leur dignité et menacer leur intégrité.

Et dans ce contexte, l'absence de prises de position fortes, constantes et sans ambiguïté de la part des plus hautes autorités de l'Etat ne peut qu'accentuer ce sentiment d'abandon. Nommer les faits ne divise pas la République. Les taire, en revanche, l'affaiblit.

Nous ne sollicitons ni privilège, ni compassion de circonstance. Nous exigeons simplement ce que tout citoyen est en droit d'attendre d'un État de droit :

- La reconnaissance explicite, lucide et sans détour des phénomènes de haine qui traversent notre société ;

- Une parole publique rigoureuse et responsable, qui éclaire, protège et apaise, au lieu de nourrir les tensions;

- Une action déterminée, cohérente et impartiale contre toutes les formes de racisme, refusant toute banalisation, toute concurrence victimaire et toute relativisation.

C'est l'état de notre contrat social. C'est la crédibilité de nos principes. C'est la promesse républicaine elle-même. Une société qui laisse s'installer la peur et la haine en son sein finit toujours par s'affaiblir tout entière. À l'inverse, une Nation qui protège les plus exposés se renforce durablement.

Il ne s'agit plus seulement de condamner après coup ; il s'agit de prévenir, nommer et agir. Lorsque des lieux de culte sont attaqués, lorsque des croyants sont agressés, lorsque des écoles ou monuments sont visés, lorsque des enfants sont ciblés, lorsque des femmes sont prises à partie, lorsque des citoyens sont discriminés, c'est toujours la même mécanique qui opère : celle qui désigne, qui exclut et qui finit, parfois, par tuer.

Refuser de penser ces faits ensemble, c'est renoncer à comprendre ce qui les rend possibles. Nous appelons donc solennellement l'ensemble des responsables publics – au plus haut niveau de l'État comme à l'échelle locale – à mesurer la gravité du moment.

Il est encore temps d'agir avec lucidité et responsabilité et d'empêcher que l'irréparable ne devienne la norme. Car lorsque la haine se répète, le silence devient une trahison.

Signataires