Au seuil du second siècle de la Grande Mosquée de Paris (1926-2026), un étrange silence entoure les origines du monument. Pour les nouvelles générations de musulmans de France comme pour les observateurs contemporains, l’édifice de la place du Puits de l'Ermite est quasi exclusivement associé à l'Algérie, qui en assure la gestion depuis la fin des années 1950. Pourtant, derrière cette réalité géopolitique postcolonialiste se cache une profonde amnésie institutionnelle et une occultation historiographique. La genèse, le financement et la grammaire architecturale de ce symbole portent avant tout l’empreinte spirituelle et matérielle du Maroc et du makhzen chérifien.
Loin de toute posture idéologique, il s’agit ici de restituer les droits d'une mémoire partagée. En s'appuyant sur les fonds d'archives de la diplomatie et de la préfecture de Nantes, ainsi que sur une sociologie du traditionalisme maghrébin, cette contribution souhaite redonner une voix aux fondateurs, donateurs et maîtres artisans marocains qui furent les acteurs déterminants de cette œuvre sacrée.
Loin de toute posture idéologique, il s’agit ici de restituer les droits d'une mémoire partagée. En s'appuyant sur les fonds d'archives de la diplomatie et de la préfecture de Nantes, ainsi que sur une sociologie du traditionalisme maghrébin, cette contribution souhaite redonner une voix aux fondateurs, donateurs et maîtres artisans marocains qui furent les acteurs déterminants de cette œuvre sacrée.
Une diplomatie coloniale scellée par la dette de sang
La construction de la Mosquée de Paris n’est pas le produit d’une démarche communautaire endogène, ni le fruit de l’immigration économique. Elle s’inscrit au cœur de la gouvernance impériale d'une France qui se mettait alors en scène comme une « puissance musulmane » (1) Si les prémices d’un sanctuaire musulman à Paris remontent au traité de paix de 1767 signé entre le sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah et Louis XV, c'est le traumatisme de la Grande Guerre qui va accélérer l'histoire.
L’édifice a été pensé comme un monument commémoratif vivant, une dette de sang envers les 280 000 soldats de confession musulmane mobilisés, dont 35 000 périrent au front. Les faits d’armes des contingents marocains, notamment lors de la reprise du fort de Douaumont en 1916, ont convaincu le maréchal Hubert Lyautey de plaider la cause du projet auprès de la métropole (2). Afin de contourner la loi de 1905, l'État français alloua une subvention de 500 000 francs à la Société des Habous et des Lieux Saints, une association créée en 1917 au Palais royal de Rabat par un décret chérifien (dahir) du sultan Moulay Youssef. Ce choix technique rattachait directement la future mosquée au régime foncier du waqf (habous), en faisant un bien de mainmorte inaliénable placé sous l'égide d'une fondation pieuse marocaine.
L’édifice a été pensé comme un monument commémoratif vivant, une dette de sang envers les 280 000 soldats de confession musulmane mobilisés, dont 35 000 périrent au front. Les faits d’armes des contingents marocains, notamment lors de la reprise du fort de Douaumont en 1916, ont convaincu le maréchal Hubert Lyautey de plaider la cause du projet auprès de la métropole (2). Afin de contourner la loi de 1905, l'État français alloua une subvention de 500 000 francs à la Société des Habous et des Lieux Saints, une association créée en 1917 au Palais royal de Rabat par un décret chérifien (dahir) du sultan Moulay Youssef. Ce choix technique rattachait directement la future mosquée au régime foncier du waqf (habous), en faisant un bien de mainmorte inaliénable placé sous l'égide d'une fondation pieuse marocaine.
Les hommes de l’art : Kaddour Benghabrit et les maâlems chérifiens
Au centre de cette ingénierie politique et humaine émerge la figure de Si Kaddour Benghabrit. Homme d’interface biculturel formé à la fois à Alger et à l'Université Al-Qarawiyyin de Fès, ce ministre plénipotentiaire du sultan alaouite mit son « inlassable ardeur » au service de l'entreprise. Premier recteur de la mosquée, il en fit un carrefour culturel et le théâtre d’une légitimité chérifienne active. C'est lui qui orchestra en 1922 la venue à Paris de l’astronome Fassi Ben Sayah et du chambellan Thami Ababou pour déterminer scientifiquement l'orientation exacte du mihrab.
Mais la dimension la plus profonde de cet apport réside dans les mains des centaines de maîtres artisans (maalems) expressément dépêchés de Fès et de Meknès. Durant plus de trois ans, sous la direction du maâlem Moulay Driss et du maître mosaïste Al-Hajj Mohammed Ben Al-Mehdi, ces hommes ont façonné bénévolement la matière. Ce sont eux qui ont acheminé depuis Casablanca des centaines de caisses de céramiques pour composer les zelliges, sculpté le stuc (geb), ciselé le bois de cèdre et gravé dans la pierre les poèmes épigraphiques du cheikh Ahmed bel Ayachi Skirej. La Grande Mosquée de Paris est, dans sa chair architecturale arabo-andalouse, une réplique vivante de la Madrassa Bou Inania et de la mosquée Al-Qarawiyyin de Fès.
Mais la dimension la plus profonde de cet apport réside dans les mains des centaines de maîtres artisans (maalems) expressément dépêchés de Fès et de Meknès. Durant plus de trois ans, sous la direction du maâlem Moulay Driss et du maître mosaïste Al-Hajj Mohammed Ben Al-Mehdi, ces hommes ont façonné bénévolement la matière. Ce sont eux qui ont acheminé depuis Casablanca des centaines de caisses de céramiques pour composer les zelliges, sculpté le stuc (geb), ciselé le bois de cèdre et gravé dans la pierre les poèmes épigraphiques du cheikh Ahmed bel Ayachi Skirej. La Grande Mosquée de Paris est, dans sa chair architecturale arabo-andalouse, une réplique vivante de la Madrassa Bou Inania et de la mosquée Al-Qarawiyyin de Fès.
L’hégémonie financière et la consécration de 1926
Sur le plan financier, l'analyse empirique des comptes de l'époque révèle une profonde asymétrie. Le Maroc a été le véritable poumon économique du chantier. Au 10 janvier 1922, les souscriptions publiques et les dotations budgétaires du Royaume atteignaient 3 838 000 francs, soit plus de 45 % de l’actif global du projet (évalué à 8 436 500 francs), loin devant les contributions de la Syrie, de la Tunisie ou de l’Algérie. Le sultan Moulay Youssef fit également un don personnel de 54 tapis de haute manufacture pour habiller la salle de prière.
Cette prépondérance marocaine éclate au grand jour lors de l'inauguration solennelle de juillet 1926. Le Sultan fit le voyage à Paris avec un cortège exceptionnel d’oulémas et de grands pachas (dont Taïeb Goundafi et Allal Kacimi), affirmant le patronage exclusif du makhzen sur l'islam naissant en métropole. Le face-à-face historique entre Moulay Youssef et le président Gaston Doumergue scella une alliance géopolitique où le souverain marocain était reconnu comme l’autorité spirituelle suprême de l'Afrique du Nord (3). C’est d'ailleurs le savant marocain Ahmed Skirej qui prononça la khutba (le sermon) de la toute première prière du vendredi dans l'édifice.
Cette prépondérance marocaine éclate au grand jour lors de l'inauguration solennelle de juillet 1926. Le Sultan fit le voyage à Paris avec un cortège exceptionnel d’oulémas et de grands pachas (dont Taïeb Goundafi et Allal Kacimi), affirmant le patronage exclusif du makhzen sur l'islam naissant en métropole. Le face-à-face historique entre Moulay Youssef et le président Gaston Doumergue scella une alliance géopolitique où le souverain marocain était reconnu comme l’autorité spirituelle suprême de l'Afrique du Nord (3). C’est d'ailleurs le savant marocain Ahmed Skirej qui prononça la khutba (le sermon) de la toute première prière du vendredi dans l'édifice.
Le virage algérien : la chronologie d’une rupture statutaire
Comment ce projet profondément ancré dans la légitimité marocaine a-t-il glissé vers une tutelle algérienne exclusive ? Les archives de la préfecture de Nantes et du Quai d'Orsay éclairent les reconfigurations juridiques de ce virage postcolonial. Dans les années 1950, en plein contexte de décolonisation, les autorités françaises s'inquiètent de l’influence spirituelle du makhzen au cœur de Paris, notamment lorsque les prières rituelles continuent d'être prononcées au nom du sultan exilé Mohammed V.
Pour neutraliser ce vecteur nationaliste, l'appareil d'État français favorise la mise à l'écart de la diplomatie chérifienne (incarnée par la famille Benghabrit) au profit d’élites algériennes, l'Algérie étant encore constituée de départements français. En 1957, Hamza Boubakeur est nommé unilatéralement au rectorat par Paris, provoquant une vive protestation officielle du gouvernement marocain. Profitant de l'indépendance de l’Algérie en 1962, Hamza Boubakeur opère une refonte unilatérale des statuts de la Société des Habous d'origine. Par des artifices administratifs consignés en juillet 1962, il modifie l'article 8 des statuts, stipulant qu'en cas de dissolution, les biens de la mosquée seraient dévolus à des œuvres philanthropiques algériennes, actant la rupture définitive avec Rabat (4). Dans les années 1980, le ministre Gaston Defferre entérine ce fait accompli en ouvrant la voie au soutien financier direct d'Alger (5).
Pour neutraliser ce vecteur nationaliste, l'appareil d'État français favorise la mise à l'écart de la diplomatie chérifienne (incarnée par la famille Benghabrit) au profit d’élites algériennes, l'Algérie étant encore constituée de départements français. En 1957, Hamza Boubakeur est nommé unilatéralement au rectorat par Paris, provoquant une vive protestation officielle du gouvernement marocain. Profitant de l'indépendance de l’Algérie en 1962, Hamza Boubakeur opère une refonte unilatérale des statuts de la Société des Habous d'origine. Par des artifices administratifs consignés en juillet 1962, il modifie l'article 8 des statuts, stipulant qu'en cas de dissolution, les biens de la mosquée seraient dévolus à des œuvres philanthropiques algériennes, actant la rupture définitive avec Rabat (4). Dans les années 1980, le ministre Gaston Defferre entérine ce fait accompli en ouvrant la voie au soutien financier direct d'Alger (5).
Vers quel avenir institutionnel ?
Aujourd’hui, la Grande Mosquée de Paris, sous la direction du recteur Chems-Eddine Hafiz, continue d'occuper une place centrale dans la gestion du culte (Institut Al-Ghazali, certification halal, intégration au Forum de l'islam de France. Mais elle reste suspendue à une posture d'équilibriste, oscillant entre les exigences républicaines et sa dépendance organique envers Alger.
Au seuil de son second siècle d'existence, l'institution fait face à un défi mémoriel majeur. Derrière les reconfigurations politiques et les tensions interétatiques postcoloniales, l’histoire marocaine de la Grande Mosquée de Paris rappelle que ce monument est un patrimoine mondial et une œuvre partagée. Reconnecter les musulmans de France avec l'héritage de Moulay Youssef et des maalems chérifiens n'est pas une posture idéologique, c'est un acte de salubrité historique indispensable pour offrir aux nouvelles générations un récit d'ancrage apaisé, noble et fier, et s'extraire de ce que l'histoire a trop souvent réduit à un enjeu de pouvoir politique au détriment du spirituel (6).
(1) Sadek Sellam, L’Islam et les musulmans en France, préf. Jacques Berque, Paris: Tougui, 1987.
(2) Hubert Lyautey, Lettre au président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, 24 mai 1922, Archives du Quai d'Orsay (AQO), Série Afrique (1918/1940), Affaires musulmanes, carton K-102-I, dossier 11.
(3) René Weiss, La réception de S.M. le Sultan du Maroc Moulay Youssef par la Ville de Paris : L'Institut Musulman et la Mosquée, Paris, Imprimerie Nationale, 1926.
(4) Voir Archives diplomatiques de Nantes, Série 1MA300, dossier 14, « Statuts modifiés de la société des Habous (13 juillet 1962) ».
(5) Jocelyne Césari, Être musulman en France : Associations, militants et mosquées, Paris, Karthala, 1994).
(6) Sadek Sellam, La France et ses musulmans : Un siècle de politique musulmane (1895-2005), Paris, Fayard, 2006.
*****
Youssef Nouiouar, chercheur ayant travaillé sur les questions d’islam de France et de dialogue interreligieux, est docteur en sociologie de l'université Paul-Valéry à Montpellier III.
Lire aussi :
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(1) Sadek Sellam, L’Islam et les musulmans en France, préf. Jacques Berque, Paris: Tougui, 1987.
(2) Hubert Lyautey, Lettre au président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, 24 mai 1922, Archives du Quai d'Orsay (AQO), Série Afrique (1918/1940), Affaires musulmanes, carton K-102-I, dossier 11.
(3) René Weiss, La réception de S.M. le Sultan du Maroc Moulay Youssef par la Ville de Paris : L'Institut Musulman et la Mosquée, Paris, Imprimerie Nationale, 1926.
(4) Voir Archives diplomatiques de Nantes, Série 1MA300, dossier 14, « Statuts modifiés de la société des Habous (13 juillet 1962) ».
(5) Jocelyne Césari, Être musulman en France : Associations, militants et mosquées, Paris, Karthala, 1994).
(6) Sadek Sellam, La France et ses musulmans : Un siècle de politique musulmane (1895-2005), Paris, Fayard, 2006.
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Youssef Nouiouar, chercheur ayant travaillé sur les questions d’islam de France et de dialogue interreligieux, est docteur en sociologie de l'université Paul-Valéry à Montpellier III.
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