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Monde

Stéphane Hessel : son œuvre, son héritage évalués par Brahim Senouci

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Lundi 4 Mars 2013

Stéphane Hessel, l'indigné engagé, s'en est allé de ce monde mercredi 27 février. Il est décédé à l'âge de 95 ans, emportant avec lui les mémoires d'un siècle d'Histoire chargée. Brahim Senouci, membre fondateur du comité d’organisation du Tribunal Russell sur la Palestine (TRP), dont Stéphane Hessel était le président, fut un de ses proches amis. Il a accepté de témoigner, non sans émotion, pour Saphirnews sur les souvenirs que lui laisse le militant chevronné des droits de l'homme. Brahim Senouci apporte ainsi son éclairage sur l'héritage du résistant hors normes.



Brahim Senouci aux côtés de Stéphane Hessel.
Brahim Senouci aux côtés de Stéphane Hessel.

Saphirnews : Que retiendrez-vous de l’œuvre de Stéphane Hessel ?

Brahim Senouci : Une leçon de vie. D’abord, la cohérence. On sait que l’époque que nous vivons est celle des intellectuels intermittents, qui privilégient certaines causes, jugeant d’autres peu fréquentables. Ceux-là mêmes qui ont appelé à l’intervention en Libye ou en Irak, qui appellent à faire donner le canon en Syrie au nom de la liberté, traitent ceux qui soutiennent la revendication de justice pour la Palestine d’être inspirés par l’antisémitisme. N’oublions pas que cette accusation infamante a pesé sur des personnalités respectables et les a conduits parfois à se désavouer eux-mêmes. Nous avons l’exemple du juge Richard Goldstone, juif sud-africain, auteur principal du rapport du même nom qui mettait en exergue les crimes de guerre et de possibles crimes contre l’humanité commis par Israël durant l’opération « Plomb Durci » en décembre 2008-janvier 2009. R. Goldstone alors subi un tir de barrage terrifiant, au point où il a choisi de vivre reclus dans son domicile. Il a fini par craquer et remettre en cause son propre rapport.

Stéphane Hessel a aussi subi des attaques haineuses, voire des appels au meurtre lancés par certains de ces fameux intellectuels intermittents des droits de l’homme. Même son passé de résistant, sa conduite dans les camps de concentration où il a été interné, son rôle auprès de René Cassin au moment de la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ont été mis en doute de manière sournoise.

Beaucoup de gens auraient craqué et fini sans doute par abandonner le combat. Edgar Morin, son ami, a subi le même type d’attaques après avoir co-signé un article dans Le Monde, avec Sami Naïr et Danièle Sallenave, intitulé : « Israël-Palestine : le cancer » (en 2002, ndlr). Il en a été profondément atteint et s’est muré dans un très long silence. Stéphane a eu une attitude différente. Il estimait ne devoir rendre de comptes qu’à sa conscience et à sa raison. Son courage le mettait à l’abri des peurs que peuvent engendrer des menaces répétées. En fait, il avait choisi depuis longtemps la voie la plus simple à tenir : agir et vivre en conformité avec ses principes, quoi qu’il en coûte. Comme il avait un mépris souverain pour l’argent et les honneurs, cela lui était relativement facile.

Alors, s’il faut retenir une chose de l’œuvre de Stéphane, c’est l’extraordinaire cohérence de sa vie. C’est le fait que jamais il n’a cédé à la tentation de s’adapter, de s’accommoder, de fermer un œil, jamais !

Comment décririez-vous cet homme ?

Brahim Senouci : Il était à la fois simple et protéiforme. Il ne correspond pas à la figure classique de l’intellectuel d’aujourd’hui, mi-homme mi-gourou, porteur d’une vérité définitive et s’estimant chargé de la mission de civiliser le monde. Il n’avait pas de modèle d’existence à proposer. C’était un laïc qui se battait contre l’exclusion des jeunes filles voilées de l’école, un agnostique respectueux des croyances, un Européen tourné vers les cultures et les horizons lointains, un homme du monde, en somme, qui croyait en une égalité ontologique entre tous les hommes, entre le trader londonien et le Papou de Nouvelle-Guinée, entre le pianiste viennois raffiné et le percussionniste qui inscrit son martèlement obsédant dans la brousse africaine.
Il était un frère, frère de tous les hommes. Il avait de nombreux amis. J’ai eu la chance d’en faire partie. Mais il avait une connaissance si parfaite de chacun, une telle générosité dans sa manière de dispenser du bonheur et de l’affection, que chacun d’entre eux, d’entre nous pouvait se croire unique.

Votre souvenir le plus marquant de cet homme ?

Brahim Senouci : Des souvenirs, il y en a eu tellement. Je lui avais remis des épreuves de mes deux livres, à quelques années d’intervalle. J’ai rarement été aussi heureux que lorsqu’il m’a fait part de ses réactions et de son émotion. Nous avons aussi voyagé ensemble à plusieurs reprises. Dans le cadre du Tribunal Russell sur la Palestine, nous avons ainsi pris à plusieurs reprises le Thalys pour Bruxelles, le plus souvent avec Christiane, son épouse. Au passage, nous avions d’ailleurs prévu de nous rendre à Bruxelles, le 15 mars, pour assister à la dernière session du Tribunal. J’avais les billets de train de Christiane et de Stéphane. Ces billets viennent d’être annulés… Ces voyages étaient l’occasion de discussions passionnantes auxquelles venaient se mêler parfois des voyageurs. Nous avons été à Londres, à Barcelone, à Oran. Pour moi, c’étaient des moments privilégiés.

Pourtant, s’il faut choisir un souvenir, ce pourrait être le jour où j’ai fait sa connaissance : c’était en 2003, à l’occasion d’une manifestation qui s’appelait « Bienvenue la Palestine », dont j’ai été l’un des organisateurs. Il s’agissait, durant le mois de juin, d’organiser des événements dans des cafés, des restaurants, des salles de spectacle, autour de la Palestine. Stéphane avait accepté immédiatement de participer à une de ces soirées. Il avait enthousiasmé l’assistance par sa fougue. J’en avais profité pour lui demander d’intervenir dans un IUFM, à Cergy-Pontoise. Une de nos militantes enseignait dans cet institut et avait convaincu son directeur d’accepter d’accueillir une rencontre autour du Proche-Orient.

Stéphane avait accepté l’invitation. J’avais également sollicité un jeune militant palestinien, deux jeunes refuzniks israéliens, un jeune cinéaste français. Durant la préparation de la rencontre, nous avons appris que le directeur de l’IUFM avait changé et que le nouveau voyait d’un très mauvais œil cette initiative. Il ne pouvait pas l’annuler, du fait que son prédécesseur s’était engagé. Mais il a tout fait pour la faire capoter. Il a exigé qu’elle se tienne à midi, heure du repas, dans une salle retirée et qu’il n’y ait aucune affiche d’aucune sorte dans l’enceinte de l’école. Nous n’avons même pas eu le droit de placarder une annonce indiquant le lieu et l’heure. Le jour dit, nous nous retrouvons à la tribune. Nous sommes six à y siéger, Stéphane, les deux refuzniks israéliens, le cinéaste, le jeune militant palestinien et moi-même. Face à nous, il y a… autant d’élèves dans le public. Je me sentais au comble du désespoir et de la honte d’avoir dérangé Stéphane pour si peu. Eh bien, il ne s’est pas démonté. Il a parlé comme si tout un stade l’écoutait, avec la même force, le même enthousiasme qu’il déployait en toutes circonstances.

Quel héritage laisse Stéphane Hessel aux générations futures, selon vous ?

Brahim Senouci : Il laissera l’espoir, en tout cas l’abandon de la tentation somme toute facile du désespoir. Il laissera la conviction que rien n’est jamais perdu, qu’aucune situation n’est irrémédiable, que les citoyens de la Terre auront le monde qu’ils auront eux-mêmes façonné. Il était hanté par l’obligation citoyenne de se mêler de la politique, de ne jamais concéder son destin à des dirigeants quels qu’ils soient, en leur signant des chèques en blanc.

Il voulait que chacun garde intacte sa capacité à s’indigner, à compatir, à s’émerveiller. Il voulait que personne ne considère comme fatal le monde tel qu’il est et que tous s’impliquent dans son devenir. Il croyait en un avenir commun vers quoi toute l’humanité doit tendre. Il pensait que cet avenir ne serait possible qu’au prix de l’abandon du magistère de l’argent, de la cruauté de la compétition, de l’imbécillité de l’individualisme. Il appelait de ses vœux l’émergence d’une solidarité-monde, seule à même de préserver l’humanité de sa propension à détruire son environnement et de garantir ainsi sa pérennité.






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