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Monde

Nakba : « Israël a une longue tradition d'instrumentalisation mémorielle »

Interview de Thomas Vescovi

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Vendredi 15 Mai 2015

La création d'Israël en 1948 rappelle de douloureux souvenirs aux Palestiniens. Commémorée tous les ans le 15 mai, la Nakba, la catastrophe désignant l'expulsion de centaines de milliers de Palestiniens de leurs terres, est l'occasion pour leurs descendants de réitérer leurs revendications, dont figure le droit au retour des réfugiés. La reconnaissance de cette tragédie par la société israélienne se révèle être un enjeu mémoriel d'importance capitale pour la reconnaissance des droits des Palestiniens. Quel regard portent aujourd'hui les Israéliens sur ce fait d'Histoire, à la source d'un conflit qui dure depuis 67 ans ? Thomas Vescovi, étudiant chercheur en histoire contemporaine et auteur de l'ouvrage « La mémoire de la Nakba en Israël, Le regard de la société israélienne sur la tragédie palestinienne », répond aux questions de Saphirnews.



Crédit : Zochrot, Mati Milstein.
Crédit : Zochrot, Mati Milstein.

Saphirnews : Vous citant, la société israélienne est évidemment « complexe et profondément divisée » mais quel consensus mémoriel s'en dégage à propos de 1948 ? Avec quelle place pour la Nakba ?

Thomas Vescovi : Aujourd'hui, le terme Nakba s'est démocratisé en Israël. Il est employé dans certaines circonstances par des Juifs israéliens, mais une majorité d'entre eux ne connaissent pas son sens profond ou l'histoire que renferme ce terme. Cependant, sphère par sphère, les visions sont différentes. A l'extrême droite sioniste, des figures politiques comme Naftali Bennett (ministre sortant de l'Economie, ndlr), Avigdor Lieberman (ministre sortant des Affaires étrangères, ndlr) ou certains religieux, n'ont aucune peine à affirmer l'expulsion des Palestiniens en 1948, puisqu'ils prônent ouvertement que le travail n'a pas été terminé, et qu'il faut reprendre les expulsions massives pour en finir avec « le problème arabe en terre de Palestine ».

La droite de Netanyahu ou les centristes continuent de soutenir l'histoire officielle de leur pays, à savoir que les Palestiniens ont fui leur terre. La gauche sioniste ne peut pas faire fi des recherches historiques, puisqu'une bonne partie des nouveaux historiens israéliens sont liés à cette sphère politique. Les travaillistes vont reconnaître une partie de la Nakba, mais jamais dans sa totalité. Ils cherchent surtout à préserver les figures historiques travaillistes comme Ben Gourion, qui gouvernaient en 1948. Ils rejettent la faute sur les « radicaux », les « extrémistes », alors que c'est bien la totalité du mouvement sioniste qui a été impliqué dans cette politique d'expropriation à grande échelle.

Thomas Vescovi.
Thomas Vescovi.

Quelles sont les principales sources de blocage à la reconnaissance de cette tragédie en Israël ?

Thomas Vescovi : Elles sont de trois types selon moi. Premièrement, l'idéologie sioniste justifie l'établissement sur la terre de Palestine d'un Etat à majorité juif. Cette terre n'est pas considérée comme vide d'habitants, mais vide de propriétaires légitimes. Les sionistes considéraient finalement revenir sur leur terre, non pas pour exploiter l'autochtone, mais pour le remplacer dans le paysage, prendre sa place. Une fois que celui-ci a disparu, il a fallu poursuivre le mythe de « la terre vide », expliquer au monde entier que la terre de Palestine était laissée à l'abandon, en friche, et qu'Israël a fait fleurir le désert. En reconnaissant la Nakba, l'imaginaire sioniste perd tout son sens, au profit de l'exigence palestinienne de faire appliquer le droit au retour des réfugiés palestiniens, reconnu par la résolution 194 de l'ONU.

Deuxièmement, les enfants juifs israéliens sont formés pour être des soldats-citoyens. Leur scolarité se termine par un service militaire obligatoire. L'enseignement se doit de blanchir Israël de toute faute, et de convaincre ces futurs recrues de l'importance de leurs devoirs. Enseigner la Nakba reviendrait à admettre qu'Israël est bien à l'origine de la tragédie palestinienne, et donc risquer de laisser se développer une forme d'empathie de la part de ces jeunes pour les Palestiniens.

Enfin, l'Etat d'Israël a une longue tradition d'instrumentalisation mémorielle. L'enseignement de la Shoah n'est pas à portée universelle et humaniste, on ne dit pas que c'est une leçon contre le racisme et la barbarie, mais plutôt que c'est une preuve de l'antisémitisme des autres peuples, et donc une confirmation de l'importance de regrouper les Juifs en un seul Etat. A partir de là, les actes perpétrés en 1948 sont considérés comme secondaires puisqu'ils avaient pour but de créer les bases de la paix pour les Juifs. Peu importe de ce qui a pu advenir des autochtones, ce qui a été fait est considéré comme une victoire juive sur l'histoire.

Pourquoi présentez-vous la Nakba pour Israël comme « un cas pratique freudien » ?

Thomas Vescovi : Freud parle de notre « inquiétante étrangeté », ce passé qui nous fait honte et que l'on enfouit au plus profond de nous-mêmes. Quoi qu'il arrive, cette histoire refait surface. Ce « retour du refoulé », comme dit Freud, nous place dans un dilemme : reconnaître son histoire et se libérer de ce poids, ou se faire violence en le refoulant au risque de sombrer dans la démence. Je démontre dans le livre la corrélation entre cette fameuse théorie freudienne et la politique israélienne à l'égard de la Nakba. Le plus intéressant, c'est que le psychanalyste nous explique que ce retour du passé refoulé arrive lorsque nous sommes confrontés, dans notre présent, à des éléments pouvant nous renvoyer à ce passé. C'est une manière d'expliquer cette détermination que met Israël, depuis 67 ans, à hébraïser tous les éléments géographiques de la terre de Palestine, à faire disparaître toutes traces de village arabe, voire à réprimer systématiquement les Palestiniens qui résistent en tentant d'organiser une vie sociale malgré l'occupation ou le blocus. L'indigène doit être soumis, absent, ou n'a pas le droit d'être.

Quelle est l’impact du travail des « nouveaux historiens » dans la société ?

Thomas Vescovi : Il faut appréhender la société juive israélienne par étape chronologique. Schématiquement, des années 1950 aux années 1980, l'histoire nationale officielle, qui affirme que les Palestiniens ont fui leur terre, domine très largement dans l'espace public. Dans les années 1990 vont apparaître ce groupe d'historiens, les « nouveaux historiens » israéliens, qui vont démontrer que cette histoire pseudo-officielle est fausse, et confirmer ce que les historiens palestiniens affirmaient depuis les années 1950, à savoir qu'en 1948, ça n'est pas le terme de « fuite » ou « réfugié de guerre » qui doit caractériser la tragédie palestinienne, mais plutôt les termes d'expulsions ou « nettoyage ethnique ».

Cette refonte historiographique a engagé de vrais débats en Israël, de séminaires ou conférences sur la Nakba, une relecture des manuels scolaires, limitée certes, mais le processus était lancé. Les tensions qui ont éclaté avec la Seconde Intifada, en 2000, ont engagé un processus inverse de « refermeture » de cette société juive israélienne qui, se pensant menacée, s'est repliée sur elle-même dans une sorte de « clôture de l'esprit ». Il ne faut pas oublier que les nouveaux historiens, quels qu'ils soient, n'ont jamais publié leurs ouvrages en Israël, mais dans des maisons d'éditions anglo-saxonnes, auprès de prestigieuses universités. C'est après publication qu'il leur a fallu batailler pour faire entrer, et diffuser, leurs publications en Israël.

Quels autres mouvements œuvrent au changement ? Avec quelles conséquences pour eux ?

Thomas Vescovi : Zochrot est une organisation juive israélienne œuvrant à l'enseignement de la Nakba auprès de leurs compatriotes. Ces militants (à l'origine d'une appli mobile recensant les villages palestiniens rayés de la carte, ndlr) considèrent que la paix passera par la reconnaissance par Israël de sa responsabilité dans l'origine de la tragédie palestinienne. Dans ce cadre, ils organisent des visites sur le site d'anciens villages palestiniens victimes des expulsions, ou des actions dans les lieux publics.

D'autres militants participent. Malheureusement, ils ne sont pas nombreux. En mars 2011, Israël a fait voter un amendement au budget sanctionnant les associations qui commémorent la Nakba. Par ailleurs, Israël n'est pas une dictature, donc dans les faits, les militants antisionistes israéliens, contrairement aux Palestiniens des Territoire Occupés, peuvent s'organiser, s'exprimer, agir. Cependant, ils vont être victimes de la pression sociale, pointés du doigt, considérés comme des traîtres à la nation. Dans la pratique, la loi de 2011 ne cherche pas à sanctionner, puisque les associations anticoloniales israéliennes sont indépendantes de l'Etat, mais elle criminalise, ou donne le sentiment, aux militants, de sortir du cadre légal.

Nakba : « Israël a une longue tradition d'instrumentalisation mémorielle »

Quel part prennent les Palestiniens de l’intérieur – les Arabes Israéliens - dans le travail de mémoire ? On en parle peu ou pas de leur rôle dans la société sur ce plan comparé aux « nouveaux historiens ».

Thomas Vescovi : En 1948, près de 250 000 Palestiniens n'ont pas été expulsés, ou sont parvenus à se refugier en d'autres lieux, en demeurant sur la terre de Palestine. Ils se sont retrouvés « citoyens » d'Israël sans le vouloir. Jusqu'en 1966, un régime militaire particulier leur était imposé et ils étaient toujours susceptibles d'être expulsés. Autant dire que l'engagement politique n'était pas leur priorité. Leurs enfants, qui ont grandi et ont été scolarisés en Israël, ont décidé dans les années 1970 et 1980 de jouer le jeu israélien, en formant leurs propres organisations et en se présentant aux élections. La génération actuelle vit un double processus. « Israélisation » pour une minorité qui souhaite profiter des opportunités que peut leur offrir Israël s'ils acceptent de collaborer. « Palestinisation » pour une majorité, refuser la peur de leurs parents, et revendiquer haut et fort leur identité. Pour eux, le premier élément d'identification est la Nakba. Chaque année, ils organisent dans les universités israéliennes des journées de commémoration.

Connaitre et comprendre la Nakba et 1948 est fondamental pour deux raisons. D'abord pour rappeler aux juifs israéliens qu'en 1948, la terre de Palestine ne leur a pas été donnée vide tout entière, mais elle a été partagée, et qu'aujourd'hui, c'est bien eux qui ne respectent pas ce partage. Ensuite, comprendre la Nakba, c'est comprendre ce qui a été perdu, avoir en tête ce qu'était la Palestine avant la création d'Israël, et dès lors, être capable d'expliquer à chaque propagandiste de la politique israélienne que la terre de Palestine a toujours accueilli des juifs, des musulmans, des chrétiens, des athées, qui ont su vivre dans une relative harmonie, et tout cela fut noyé par le projet sioniste.

Thomas Vescovi, La mémoire de la Nakba en Israël, Le regard de la société israélienne sur la tragédie palestinienne, L'Harmattan, Collection « Comprendre le Moyen-Orient », janvier 2015, 226 pages, 20,90 €. Présentation de l'éditeur.






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