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#1AnAprès

Kamel Meziti : Pour le jihad de la connaissance, du vivre-ensemble et de la citoyenneté

Rédigé par Kamel Meziti | Mardi 12 Janvier 2016

Un an après les premiers attentats qui ont bouleversé la société française, que faut-il retenir de ces funestes événements et de leurs conséquences ? Quels messages promouvoir et que préconiser pour construire une société meilleure ? Le point sur Saphirnews avec Kamel Meziti, historien des religions, auteur du « Dictionnaire de l'islamophobie » (Bayard, 2013) et co-auteur de « Les Fêtes de Dieu, Yahweh, Allah » (Bayard, 2011).



Kamel Meziti, historien, auteur du « Dictionnaire de l'islamophobie » (Bayard, 2013) et co-auteur de « Les Fêtes de Dieu, Yahweh, Allah » (Bayard, 2011).
Kamel Meziti, historien, auteur du « Dictionnaire de l'islamophobie » (Bayard, 2013) et co-auteur de « Les Fêtes de Dieu, Yahweh, Allah » (Bayard, 2011).
L’année 2015 a été une année particulièrement tragique pour la France et a endeuillé des centaines de familles. Onze mois à peine après les massacres de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher de Vincennes en janvier, une nouvelle secousse terroriste, d’une ampleur inédite en France (le 13 novembre) vient nous rappeler que personne, aucun pays, aussi développé et organisé soit-il, n’est à l’abri de la folie meurtrière, des terroristes en général ou de ceux qu’on qualifie de « jihadistes » (le terme « jihad » mériterait à lui seul tout un développement).

Ceux-ci sont en fait de vulgaires criminels dont la seule religion est la terreur et qui ne se prosternent que devant la mort. Crier « Allahou akbar » avant l’exécution d’innocents rajoute à l’ignominie, à la barbarie. Que les tueurs s’appellent Mohamed, Chérif ou Saïd, cela ne donne en rien l’onction islamique à de vulgaires assassins qu’on assimile trop souvent à l’islam dans les discours politiques, dans les grandes couvertures médiatiques… pour le plus grand malheur des musulmans.

Combattre tous les thuriféraires de la haine

Le bilan est lourd pour une communauté nationale meurtrie par des assassins qui se sont inscrits en dehors de la civilisation, en dehors de l’humanité. Les carnages parisiens de 2015 ont frappé tous les Français sans distinction d’origine, de religion ni de couleur.

Ils ont aussi bouleversé l’équilibre précaire qui régnait jusqu’alors. Ils ont constitué une arme de destruction massive du vivre-ensemble et, dans l’émotion, on est enclin à penser que rien ne sera plus jamais comme avant.

Panser les plaies prendra du temps pour toutes ces familles ébranlées par la Bête humaine ; penser l’avenir exigera un travail de longue haleine qui s’impose aujourd’hui plus qu’hier. La France découvre le quotidien du terrorisme aveugle qui fauche la vie d’innocents en Libye, en Irak, en Syrie, où chaque jour est synonyme de litanies macabres signées par des kamikazes sanguinaires dans des lieux publics, sur les marchés, jusque dans les mosquées, les églises… normalement destinées au recueillement.

Il faut dénoncer et combattre sans relâche tous les thuriféraires de la haine, quels qu’ils soient, au nom même des principes islamiques, au nom des fondamentaux républicains, au nom de l’humanité, tout en faisant preuve de beaucoup de vigilance et en ayant le souci de préserver notre vivre-ensemble.

L’enjeu démocratique est immense

Il faudra beaucoup de fermeté pour désamorcer toutes les logiques de mort, physiques et symboliques. L’état d’urgence décrété par le président de la République s’imposait après les drames qui ont ensanglanté notre pays. La lutte contre le terrorisme doit être implacable : les pouvoirs publics se doivent d’assurer la sécurité de tous les citoyens et de tous les résidents en France.

Mais, face à de vrais problèmes, il faut élaborer des vraies réponses, pérennes. Il serait périlleux de sombrer dans des dispositifs liberticides qui viendraient légitimer une nouvelle chasse aux sorcières. L’enjeu démocratique auquel nous sommes confrontés est immense. Il s’agit de trouver le bon curseur pour conjuguer liberté et sécurité, respect des droits et surveillance accrue sans tomber dans les excès.

Ne pas enterrer nos libertés fondamentales

Or le fichage des élèves dits « radicalisés » par l’Éducation nationale, les pressions sur les fonctionnaires musulmans ou supposés tels, les assignations à résidence abusives d’imams ou de fidèles, le projet de déchéance de nationalité des binationaux (qui cible de facto la composante musulmane du pays et introduit une citoyenneté de seconde zone)... tout cela ne va pas dans le bon sens et ne laisse présager rien de bon pour notre cohésion nationale.

Je suis de ceux qui s’inquiètent de voir le combat légitime contre le terrorisme se transformer en longue procession pour l’enterrement de nos libertés fondamentales.

L’alliance de l’islamité et de la citoyenneté

Les musulmans de France sont une composante sociologique importante. Ils contribuent à la richesse du pays, représentent un vivier de compétences. Ils sont aujourd’hui inquiets et leur inquiétude est justifiée.

Ils sauront assumer entièrement leur responsabilité à travers un engagement citoyen accru, un investissement intellectuel, artistique, voire politique. Je prône le jihad de la connaissance, du vivre-ensemble et de la citoyenneté.

Je suis de ceux qui pensent que la crise actuelle sera peut-être un mal pour un bien pour les musulmans de France. Aujourd’hui, une prise de conscience est en train d’émerger : l’alliance de l’islamité et de la citoyenneté.

Le dialogue des cultures et des religions pour déconstruire les préjugés

Nous constatons une défiance accrue vis-à-vis de la composante musulmane de France prise en otage par des assassins illuminés et autres islamophobes, dans une alliance objective. Nous vivons une crise de gouvernance doublée d’une crise de confiance vis-à-vis du politique. Et cette crise de confiance est elle-même doublée d’une profonde inquiétude chez nos concitoyens musulmans.

Il est important en ces temps anxiogènes de déconstruire les préjugés. C’est pourquoi le dialogue des cultures, des civilisations, des religions demeure fondamental. Promouvoir une culture de paix est un impératif aujourd’hui plus qu’hier. Le dialogue doit être sincère et n’est pas synonyme de lissage des différences. Le Coran lui-même dit : « Ô hommes, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et vous avons établis en peuples et tribus afin que vous vous entreconnaissiez (…). »

C’est bien connu, le plus grand ennemi de l’homme est l’ignorance. Dieu a voulu la différence, l’altérité et « si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté » (Coran, s. 5, v. 48). À cet égard, l’opération portes ouvertes des mosquées constitue une bonne initiative (déjà en vogue depuis quelques années) pour édifier des passerelles de fraternité.

Revoir notre logiciel civilisationnel

Il est tout aussi urgent que la République reconnaisse tous ses enfants (aucun n’est illégitime). Le meilleur moyen est de concrétiser sur le terrain (dans les banlieues, à l’école, au travail, dans les administrations…) la devise « Liberté, Égalité, Fraternité », mise à mal aujourd’hui et décrédibilisée.

Que la République s’attelle à rendre ses lettres de noblesse à la citoyenneté ! Qu’elle soit aussi prompte à sanctionner les actes islamophobes qui sont devenue monnaie courante ! Que les responsables politiques, face à leurs calculs électoralistes minables et périlleux, cessent de considérer les musulmans comme des boucs émissaires !

Il serait opportun que nos décideurs politiques et autres têtes pensantes, à tous les niveaux institutionnels réfléchissent à la création d’une structure nationale, déclinée en antennes régionales, associant des représentants de la police, des experts de l’Éducation nationale, des universitaires, des spécialistes des processus de manipulation mentale, des cadres de santé, des acteurs associatifs…

Il faut revoir notre logiciel civilisationnel, anticiper les incendies pour mieux les circonscrire et mettre tout en œuvre pour pérenniser une coexistence pacifique aujourd’hui en déshérence.




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