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Points de vue

Haïti, Palestine des Caraïbes

Par Youssef Chems*

Rédigé par Youssef Chems | Mercredi 27 Janvier 2010 à 12:04

           

Ces deux petits peuples confettis sont broyés, l’un par la haine des hommes, l’autre par la colère d’une Nature injuste.



Haïtiens et Palestiniens sont tous deux aussi ghettoïsés pour trop aimer leur drapeau. Nationalistes jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, ils sont frères d’un sang pur, ils partagent cet honneur d’être que certains veulent ou ont voulu leur voler. Ils se sont enfin battus pour leur liberté « chérie » que d’aucuns ont voulu ou continuent à vouloir leur refuser.

Mêmes combats contre la terre entière, mêmes fiertés, mêmes volontés farouches d’exister contre tous ceux qui leur refusent le droit le plus fondamental, celui de vivre.

Indépendance

Minuscule lambeau de terre sur l’Atlantique, des occupants indignes et européens ont débarrassé cette terre des populations amérindiennes natives, afin de développer des plantations lucratives par des arrivées massives d’esclaves africains. Ces colons plombés de suffisance appliquèrent sans état d’âme une ordonnance de Louis XIV, l’odieux Code noir dans toutes les Antilles.

L’esclavage le plus féroce s’installe jusqu’en 1848, c’est-à-dire hier. Des hommes et des femmes étaient ainsi dépouillés de toute identité, l’Africain devenait « nègre », son nom disparaissait, on l’habillait de peu de chose, on changeait sa langue et il était le plus souvent marqué au fer rouge et soumis à des travaux difficiles.

Tous ces colons très royalistes se regroupaient à Paris, se vendaient à la cause anglaise et profitaient largement des dividendes que la sueur d’un peuple leur octroyait grassement. On trouve là, dans la présence de l’ancienne puissance coloniale, à la fois l’explication de la misère d’un peuple et sa solution, l’Indépendance.

Premier État noir des Temps modernes

Haïti est trop souvent dénigré et présenté comme un pays de violence, très pauvre. On le serait à moins. On parle peu de la lutte farouche et obstinée du peuple haïtien pour cette belle liberté acquise au prix de tant de sang, en 1804, contre les armées françaises de Napoléon.

Haïti, Palestine des Caraïbes
Il était mieux vu à l’époque de dissimuler cette première grande défaite du minuscule caporal négrier et massacreur de toute une nation, à commencer par la sienne. Il ne fallait pas ternir l’image d’une France tellement fière et surtout il fallait éviter que le virus de l’identité nationale ne se propage aux autres colonies.

Alors, tout simplement, on fit l’amalgame entre sauvagerie et violence haïtienne, en se gardant bien de souligner les efforts des hommes et les magnifiques combats d’une poignée de « nég’marrons » pour les droits de l’homme, dont on commençait à se gargariser en Europe.

La révolution haïtienne a conduit à l’inacceptable aux yeux de l’Occident : un peuple s’affranchit. Le trio France-Angleterre-États-Unis a tout tenté pour éliminer de l’Histoire cette nation de « marrons francophones » ; et le pire, c’est qu’ils ont réussi au-delà de toute espérance.

Les pressions économiques furent terribles, on sacrifia toutes les forêts pour commercer le bois, les Américains occupèrent le territoire pendant toute la moitié du XXe siècle et une nation va alors se construire contre le reste du monde à la force de ses pauvres forces.

Haïti n’est pas maudite comme on aimerait nous le faire croire, elle ne fait que payer les fautes commises par nos ancêtres. Et pourtant, on ne parle toujours pas de repentance ! Pourquoi ?

L’ancienne colonie devient alors le premier État noir des Temps modernes et le deuxième État indépendant des Amériques. Et ce ne sera qu’en 1825 que la France et quelques autres pays « civilisés » vont reconnaître « la Perle des Antilles » comme indépendante. Mais il y aura un prix à payer !

La dette odieuse

Charles X signe enfin l’indépendance d’Haïti le 11 juillet 1825 ; en échange d’une indemnité de 150 millions de francs or, et le peuple va se saigner pour payer cette saleté jusqu’en 1888. En valeur constante, on frôle avec effroi les 21 milliards de dollars, et la découpe des arbres, monnaie d’échange horrible, ruinera le pays et provoquera des ravages inhumains à chaque cataclysme.

Voilà l’une des vérités, et il y en a tant d’autres... Il s’agit là d’un véritable acte de piraterie internationale et délibéré. La révolution haïtienne est infiniment plus radicale que les révolutions françaises et américaines confondues. Cette formidable leçon de liberté que les Européens ne comprendront jamais explique, une fois pour toutes, au monde entier qu’il n’y a pas de sous-peuple, qu’il n’y en aura jamais plus.

Que de similitudes avec notre petite Palestine, soumise, aplatie par les mêmes puissances, et cette terre des Gonaïves. Des hommes écrasent d’autres hommes, en les réduisant à la plus insignifiante et humiliante condition.

Mais c’est sans compter avec les volontés de vie, avec les ressources de cœur de ceux qui ont toujours gardé au fond de leur poche la clé de leurs maisons pour les Palestiniens ou la mémoire vive de ces « marrons » qui ont donné à chacun la force de vivre haut et fort à la face du monde. L’exilé Duvalier a même promis de reverser les 800 millions de la fondation de sa mère, « Mamy Cocotte » comme on l’appelait à Léogâne, aux sinistrés haïtiens. Mais en dispose-t-il vraiment ! Le geste est noble, prenons-en acte pour ce qu’il vaut, sans plus.

Une image me perce le cœur, quelques Palestiniens, au nom d’un peuple aussi torturé et douloureux, ont réuni quelques pauvres denrées, un bouquet de fleurs et les ont offerts de toute leur âme à leurs frères emmurés eux aussi, là-bas, dans les Caraïbes.

Il faut vite jumeler Port-au-Prince et Gaza.



* Youssef Chems est écrivain, à paraître « El Hadj ».







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