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Français et musulmans, ou comment déconstruire les clichés

« Nous sommes Français et musulmans » par France Keyser

Rédigé par Propos recueillis par Hanan Ben Rhouma | Mercredi 24 Mars 2010

« Français de papier », dites-vous ? Non, M. Le Pen, ce sont des Français comme vous et moi, dont la seule différence n’est que la religion. L’identité religieuse ne nie point l’identité citoyenne et républicaine. C’est le message que fait passer France Keyser, journaliste et photographe indépendante, à travers son premier livre « Nous sommes Français et musulmans », écrit par le chercheur Vincent Geisser et la journaliste Stéphanie Marteau*. France Keyser livre différents portraits de musulmans intégrés dans les diverses sphères de la vie sociale, professionnelle et politique de la France d’aujourd’hui, dans l’unique but de balayer les clichés dont ils sont victimes. Le résultat n’en est que réussi. Interview.



Français et musulmans, ou comment déconstruire les clichés

Saphirnews : Pouvez-vous expliquer votre démarche à nos lecteurs ?

France Keyser : J’ai constaté depuis longtemps que mon quotidien ne ressemblait pas du tout à ce que je pouvais lire dans les journaux. Surtout, j’habite à Marseille, qui est une ville assez mixte. Ma fille, qui va à l’école publique, est en contact avec Malo et Abdallah à la fois. C’est à ça que ressemble la société française.
L’idée principale de mon projet est de montrer que notre société est en train de changer et de montrer une autre réalité sur l’islam. Les musulmans ne ressemblent pas du tout aux caricatures qui sont faites dans les journaux. Ceux que j’ai rencontrés sont des musulmans qui vivent très sereinement au sein de la société, tout en pratiquant leur religion. Pour le coup, je me suis vraiment focalisée sur les musulmans pratiquants car on englobe dans le terme « musulman » des personnes issues de l’immigration qui seraient de culture musulmane.

Vous n’englobez dans ce projet que les musulmans pratiquants. Pourquoi ?

F.K. : Parler de l’islam et des musulmans est assez vaste. Je me suis donc intéressée à une majorité silencieuse, celle dont on n’avait pas encore parlé, c’est-à-dire des musulmans pratiquants qui sont Français, qui vivent sereinement leur islam sans prosélytisme et qui s’épanouissent dans la société. Les questions sur la burqa ou l’islam radical restent des phénomènes marginaux pour moi. Ce n’est pas le quotidien des pratiquants. J’avais envie de rencontrer ces personnes-là.

Ce projet éditorial vous a pris quatre ans de votre vie. Pourquoi avoir mis aussi longtemps ?

F.K. : Parce que c’est une population qui a aussi été fragilisée par les médias. Il faut donc du temps pour aborder ces personnes. Il faut qu’elles adhèrent au projet, qu’on les rencontre une première fois, que je leur prouve que je n’étais pas une énième journaliste qui allait raconter des choses négatives qu’elles ont l’habitude d’entendre sur leur religion.
Mon travail consiste vraiment à déconstruire les clichés. Par exemple, il y a un très grand féminisme dans l’islam. Il fallait évidemment une photo d’une féministe engagée, notamment lors de la journée du 8 mars consacrée à la femme.
Je voulais aussi montrer la diversité de la communauté musulmane. Ils sont Arabes, mais aussi Noirs, Blancs.... C’est une réelle enquête photographique que j’ai faite sur la France entière. Tout cela prend du temps.

Est-ce que les musulmans que vous avez rencontrés se sont facilement prêtés au « jeu » de la photo et de l’autoportrait ?

F.K. : Je voulais faire un livre qui montre autre chose sur l’islam. À partir du moment où j’ai eu l'accord des personnes, j’ai été accueillie sans problème. Ce sont aussi les gens qui ont envie de montrer leur religion autrement.

Ce n’est pas vous qui vous exprimez dans ce livre, puisque les textes ont été en grande partie écrit par Vincent Geisser. Pourquoi avoir confié cette tâche à un autre que vous ?

F.K. : Ma façon d’exprimer s'est vraiment faite à travers l’image plutôt que par le texte. J’avais une base de travail qui était solide, mais je ne savais pas comment l’écrire. Une fois que j’avais rassemblé toutes les photos et trié les images que je voulais montrer, je les ai confiées à Vincent Geisser que j'avais rencontré plusieurs fois. De plus, il est Marseillais. Comme il a écrit beaucoup de livres sur l’islam, mon choix s’est fait naturellement.
Avec le coéditeur qui travaillait dès le début dans le projet [qui ne fait pas partie des éditions Autrement, ndlr], on s’est dit pourquoi ne pas faire réagir un spécialiste qui puisse dégager des thématiques sur l’islam en France à partir des photos.

Le livre est divisé en huit chapitres. Est-ce Vincent Geisser qui a construit l’architecture de ce livre ?

F.K. : Si je voulais donner de la consistance au projet, qu’il ne s’éparpille pas n’importe comment, il fallait que le livre ait une structure. Les thématiques que Vincent a dégagées sont aussi celles que j’avais dégagées. La citoyenneté était pour moi primordiale. C’est pour cela que j’avais photographié des élus, des franc-maçons, des éducateurs spécialisés, des personnes actives dans la société.
J’ai aussi dégagé une thématique sur les femmes voilées et montré qu’on pouvait être voilée et féministe, étudiante à Sorbonne, etc. Ma base de travail était déjà assez rigide. Les chapitres étaient clairement établis. Vincent a restructuré tout cela.

En tant que non-musulmane, qu’est-ce que ce projet vous a apporté ?

F.K. : À la base, je savais qui étaient ces gens, même si je ne connaissais pas profondément leur religion. Ce projet m’a évidemment permis d’en savoir davantage sur l’islam. C’est un travail qui me tenait à cœur et je suis contente du résultat. [...]
L’islam est un sujet d’actualité qui est récurrent pour les journalistes, on l’a bien vu avant les élections régionales où des sujets sur les musulmans sortaient chaque semaine. À chaque fois, c’était une stigmatisation de l’islam qui revenait.
J’espère apporter autre chose dans le débat. Je veux montrer des citoyens ordinaires, apaisés, dans une société qui a aujourd’hui peur de l’islam.

Jean-Marie Le Pen a obtenu un score historique en région PACA, où il s’est présenté comme tête de liste. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

F.K. : La droite a aussi beaucoup utilisé l’argument [du danger de l’islam pour la France, ndlr]. Elle a stoppé le débat sur l’identité nationale quinze jours avant le début des élections régionales.
J’espère apporter quelque chose de différent dans le débat, grâce à mes images et au travail de Vincent Geisser et Stéphanie Marteau. J’ai l’impression aujourd’hui que mon travail est en soi une riposte au débat sur l’identité nationale.


Voir une sélection de photos dans le diaporama de Saphirnews

* Nous sommes Français et musulmans, de France Keyser (photos), Vincent Geisser (textes) et Stéphanie Marteau (légendes), Éditions Autrement, 2010, 19,90 €.

À l'occasion de la sortie de Nous sommes Français et musulmans, la FNAC expose une série de photos tirées de l'ouvrage du 18 mars au 1er mai (entrée libre) :
FNAC Montparnasse − 136, rue de Rennes − 75006 Paris.








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