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Religions

Formation des imams : le challenge des instituts privés de sciences islamiques

Rédigé par | Lundi 3 Octobre 2016

Pierre angulaire de la structuration du culte musulman en France, la formation des imams opère sa mutation, sous l’impulsion des pouvoirs publics.



Dans l’objectif de parvenir à une reconnaissance académique des formations délivrées par les instituts privés islamiques, un conseil scientifique unique réunissant non seulement des théologiens mais aussi des chercheurs en islamologie et en sciences humaines et sociales pourra-t-il enfin voir le jour ? Ici, un cours dispensé à l’Institut al-Ghazali, sous l’égide de la Grande Mosquée de Paris, dans le cadre de la formations des imams et des aumôniers. (Photo : © Lahcène Abib)
Dans l’objectif de parvenir à une reconnaissance académique des formations délivrées par les instituts privés islamiques, un conseil scientifique unique réunissant non seulement des théologiens mais aussi des chercheurs en islamologie et en sciences humaines et sociales pourra-t-il enfin voir le jour ? Ici, un cours dispensé à l’Institut al-Ghazali, sous l’égide de la Grande Mosquée de Paris, dans le cadre de la formations des imams et des aumôniers. (Photo : © Lahcène Abib)
Fondements de la foi, jurisprudence, maitrise du Coran et exégèse du Coran, langue arabe… L’ampleur des études ne rebute pas les apprenants, qui sont prêts à passer leurs soirées ou leurs weekends à « rechercher le savoir ». Une quinzaine de centres de formation de sciences islamiques proposent des cours au grand public, qu’ils soient adossés à un lieu de culte (Institut Al-Ihsan, à la mosquée d’Argenteuil ; Institut ETIC, à la mosquée Othmane de Villeurbanne…) ou non (Faculté d’islamologie de Paris…).

Un enseignement par correspondance ou bien en ligne est parfois proposé. Premier-né, l’Institut musulman d’enseignement à distance (IMED), créé en 2004 par Zakaria Seddiki, en a fait son cœur de métier, tandis que le dernier-né, l’Institut islamique de formation à l’éthique (IIFE), lancé par Tariq Ramadan pour cette rentrée 2016-2017, entend élargir l’enseignement islamique dans une optique transdisciplinaire en abordant également l’économie, l’environnement, la politique ou bien encore les droits humains.

Mais pour les personnes désireuses de suivre en France un enseignement supérieur au long cours pour exercer véritablement la fonction de ministre du culte musulman, l’offre de formations de niveau universitaire est bien plus restreinte.

Matières religieuses et profanes

Depuis le début des années 1990, trois centres occupent le terrain de la formation des imams : les deux Instituts européen des sciences humaines (IESH), initiés par l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) et basés à Château-Chinon (Nièvre), fondé en 1990, et à Saint-Denis, ouvert en 2001 ; et l’Institut Al-Ghazali, rattaché à la Grande Mosquée de Paris, créé en 1993.

Depuis sa création, l’IESH de Château-Chinon a formé quelque 500 étudiants ainsi que 180 qui ne se sont consacrés qu’à l’étude du Coran. L’établissement a d’ailleurs été élu meilleur institut de Coran en 2012 par un organisme international.

L’IESH de Paris compte, pour sa part, quelque 600 étudiants inscrits depuis sa création dans les trois département de langue arabe, de théologie et de Coran, dont 220 environ sont sortis diplômés de théologie. « Mais tous ne deviennent pas imams ni aumôniers », relève Ahmed Jaballah, doyen de l’IESH de Paris, qui indique, par ailleurs, que « l’institut verra son premier diplômé d’un doctorat de théologie en 2017 ». En cette rentrée 2016-2017, « pour encourager à suivre des études de théologie, l’IESH de Paris offre aux nouveaux étudiants 10 bourses » qui couvrent la moitié des frais d’inscription.

De son côté, l’Institut al-Ghazali a formé plus de 700 cadres religieux, aumôniers et imams. « L’idée est de ne pas enfermer les futurs imams que dans la théologie musulmane », souligne Djelloul Seddiki, directeur de l’Institut al-Ghazali. « Notre expérience de “deux tiers consacrés aux sciences religieuses et un tiers aux matières dites profanes” (philosophie, psychologie, sociologie…) a duré jusqu’à l’année dernière. Puis il y a eu une volonté des pouvoirs publics de voir les instituts islamiques travailler main dans la main avec les universités publiques. »

Les futurs imams incités à suivre les DU laïcité

Après la vague d’attentats qui ont secoué la France depuis 2015, le gouvernement a instauré de nouvelles mesures pour permettre aux aspirants ministres du culte de se former non pas à la théologie, en vertu de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’Etat, mais à la laïcité et à l’interculturalité à travers le développement accéléré des diplômes universitaires (DU), aujourd’hui au nombre de 13, obligatoires pour les aumôniers dès la rentrée 2016-2017 et recommandés aux imams.

De plus, il a chargé le Conseil français du culte musulman (CFCM) de « rédiger un document référentiel pour faire monter en puissance les instituts privés », selon les termes de Bernard Cazeneuve, lors de la journée de consultations sur l’islam de France 29 août.

L’Université Paris-Sud et l’Institut al-Ghazali ont d’ores et déjà adopté en mai 2016 une convention de partenariat instituant l’accueil d’étudiants d’Al-Ghazali au sein du DU « République et religions » : à charge à l’Institut de se concentrer uniquement sur les matières religieuses.

À Lyon, depuis 2013, le DU « Religion, liberté religieuse et laïcité » est piloté par l’Université Lyon 3 et l’Université catholique de Lyon, en collaboration avec l’Institut français de civilisation musulmane (IFCM) de la Grande Mosquée de Lyon. Au-delà des clercs, l’IFCM entend « apporter aux étudiants la connaissance de l’arabe, de la culture et de la civilisation aux musulmans comme aux non-musulmans et au grand public », indique le recteur Kamel Kabtane.

Sciences Po, pour sa part, lance pour la rentrée 2016 le dispositif « Emouna, l’amphi des religions », destiné aux ministres du culte et aux responsables associatifs. Cette initiative est portée par un groupe interconfessionnel en lien avec le grand rabbinat de France, le conseil des rabbins libéraux Kerem, la Conférence des évêques de France (CEF), la Fédération protestante de France, l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, le Conseil français du culte musulman (CFCM) et l’Union des bouddhistes de France.

De nouveaux départements d’islamologie au sein de l’université publique

Enfin, dernière pierre à l’édifice de la formation des imams, de nouveaux départements d’islamologie sont envisagés au sein des universités publiques. Le ministère de l’Intérieur et le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ont confié à Rachid Benzine, islamologue, Catherine Mayeur-Jouen, historienne, et Mathilde Philip-Gay, juriste, la mission de proposer les modalités concrètes de création de tels départements d’islamologie.

Il s’agit de « renforcer l’offre universitaire savante à laquelle doivent avoir accès les futurs imams dans les matières non confessantes, telles que la langue et la littérature arabe, l’histoire et l’exégèse du Coran, l’histoire et la civilisation musulmane », indiquait le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, lors de la journée de consultations sur l’islam. Objectif à terme : dispenser « une formation complète des imams grâce à des convention passées entre instituts privés de théologie et les départements d’islamologie universitaires ».

Afin que les instituts privés de sciences islamiques ne soient pas la dernière roue du carrosse emmené par le ministère de l’Intérieur en charge des cultes, la mission sénatoriale d’information sur l’islam, qui a rendu son rapport en juillet dernier, préconisait que ceux-ci érigent conjointement un « conseil scientifique unique », chargé de « définir un programme commun partagé, permettant la reconnaissance de la qualité de la formation des différents instituts par l’ensemble des mosquées du territoire français ».

Même si l’UOIF et la GMP se sont réconciliées depuis 2015 et que, après plusieurs années de divorce, l’UOIF a réintégré le CFCM depuis septembre 2016, il n’est pas certain que les deux organisations islamiques qui tentent chacune d’afficher leur leadership sur la formation des imams en France acceptent de mettre leurs billes dans un pot commun. Ainsi, pour faire le pendant aux deux établissements de l’IESH (sous la coupe de l’UOIF), l’Institut al-Ghazali (rattaché à la Grande Mosquée de Paris), envisage, « fortement encouragé par les pouvoirs publics, d’ouvrir sept antennes en régions », annonce Djelloul Seddiki, afin de donner à sa formation destinée aux imams et aux aumôniers « une envergure nationale ».

Pour en savoir plus sur ce triptyque (instituts privés de théologie, DU laïcité, départements universitaires d’islamologie) de la formation des imams en France, rendez-vous est donné début décembre pour la troisième réunion de l’instance de dialogue avec l’islam organisée par le ministère de l’Intérieur. Celle-ci sera en effet consacrée au financement du culte et à la formation des ministres du culte musulman.






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