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Livres

Comprendre la dynamique Front national

Rédigé par Valentine Serino | Mardi 14 Mai 2013

Directeur d’études à l’EHESS, Michel Wieviorka décrit les grandes mutations qu’a connues le Front national, de sa création à 2012. Il s’attache en particulier à comprendre le récent renouveau du parti et l’actuelle tentative, conduite par ses dirigeants, de banaliser sa présence dans l’espace politique français. L’auteur donne à voir les tensions qui traversent le FN, pris entre un héritage toujours présent et ses nouvelles prises de position.



Le premier FN ou le rassemblement de l’extrême-droite classique

L’ouvrage Le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie*, de Michel Wieviorka, revient en détail sur l’histoire du Front national. Créé en 1972, il ne devient une force politique de premier plan qu’en 1983, lors de l’élection municipale partielle de Dreux, où une alliance avec le RPR lui permet d’opérer une percée. Dès lors, les premiers succès électoraux suivront. L’auteur souligne qu’ils coïncident avec la fin des Trente Glorieuses et la défaillance du modèle d’intégration français.

Conduit et incarné par Jean-Marie Le Pen, ce premier Front national récupère les thèmes classiques de l’extrême droite que sont l’insécurité, la xénophobie, l’antisémitisme, ainsi qu’un certaine forme de poujadisme anti-élitaire. Le parti est alors farouchement anticommuniste, caractéristique qui disparaîtra à la fin des années 1980. En revanche, l’attaque des partis de gouvernement, systématique dès la naissance du parti, subsistera jusqu’à aujourd’hui.

Le second FN : la « dédiabolisation »

La deuxième période analysée par l’auteur s’ouvre avec l’accession de Marine Le Pen à la présidence du parti en 2011. Dès lors, le FN tente de se détacher des groupuscules d’extrême-droite qui nuisent à son projet d’accéder au pouvoir. Le parti est confronté à un dilemme : changer d’image pour attirer des électeurs au-delà du noyau dur historique tout en conservant partiellement son identité d’origine.

Comprendre la dynamique Front national

L’idéologie du Front, entre permanences et mutation

Ainsi, le FN poursuit sa charge à l’encontre d’immigrés qui « profiteraient » du système au détriment des nationaux. Comme tout parti de type populiste, il joue sur l’opposition entre le « peuple » et les étrangers qui les menacent.

Le FN continue à ainsi exploiter, en les exacerbant, les peurs attachées à l’Islam. Mais plutôt que de se revendiquer de l’héritage chrétien de la France, c’est à la laïcité que Marine Le Pen fait appel pour dénoncer un « projet intégriste » musulman. Ce « discours nouveau du FN se veut républicain et laïc » [1], note l’auteur. C’est désormais par l’invocation de valeurs démocratiques que le FN cherche à convaincre et rendre légitimes ses prises de position.

Quelques innovations idéologiques sont opérées comme le montrera la campagne présidentielle de 2012. Le parti structure ainsi son discours autour de l’opposition radicale à la mondialisation et à l’intégration européenne. Surtout, le FN développe un discours « social-républicain ». Marine Le Pen souhaite parler au nom des « invisibles » et des « oubliés », et incarner un idéal républicain trahi par les élites françaises. Elle se présente comme la représentante d’un peuple abandonné par les partis qui se sont succédé au sommet de l’Etat.

Une sociologie électorale marquée

Quels sont les Français qui se reconnaissent le plus dans ce discours ? L’auteur rappelle que les électeurs du Front national, s’ils ont changé, gardent un profil sociologique assez précis. Le FN réalise ainsi ses meilleurs scores auprès des ouvriers en proie à la disqualification sociale, auparavant « chasse gardée » de la gauche.

En termes géographiques, le vote frontiste n’est pas également distribué sur le territoire national. Peu important en ville et dans les banlieues, il s’est considérablement développé dans les zones périurbaines, là où les services publics ou de proximité sont moins présents.

Michel Wieviorka préconise un renouvellement de la politique de la Ville, afin de s’attaquer aux sources du malaise, et faire en sorte que pour ces électeurs, le FN ne soit pas la seule option politique envisageable…

Un désir de légitimité

Le FN « renouvelé » se veut compatible avec la démocratie. L’ouvrage aborde longuement la volonté des dirigeants frontistes de normaliser l’image du parti pour le rendre plus légitime à intervenir dans le débat public. Ils ont ainsi pour but d’installer les principaux thèmes du FN, afin de rendre le vote d’extrême droite moins stigmatisant et d’encourager un plus grand nombre d’électeurs à lui accorder leur voix.

Un parti « hors système » compatible avec l’exercice du pouvoir ?

Selon l’auteur, le Front national d’aujourd’hui se veut un parti à la fois protestataire et voué à exercer le pouvoir. Formation antisystème par excellence, comme en atteste sa dénonciation de « l’UMPS », il conserve donc la fonction tribunicienne qui est à son fondement. Ce rôle protestataire se double cependant de l’intention affichée de gouverner.

L’intérêt principal de l’ouvrage de Michel Wievorka est d’expliciter la coexistence de ces deux dimensions antinomiques : sortir de la marginalité tout en revendiquant une différence radicale ; dénoncer les élites dirigeantes, tout en aspirant au pouvoir.

L’auteur explique qu’une grande partie de l’attrait électoral du FN vient justement du caractère non résolu de cette tension.

Un ouvrage pour comprendre

Michel Wievorka offre ainsi en moins de cent pages un instrument efficace d’analyse du Front national. Il permet d’en saisir les évolutions idéologiques en lien avec ses modifications organisationnelles, de comprendre les caractéristiques socioéconomiques de son électorat. Il donne surtout un début d’explication de son succès : entre marginalisation et banalisation, le Front national cultive une contradiction structurante qui, si elle demeure impensée et n’est pas prise en charge, ne pourra que renforcer sa dynamique actuelle.

* Michel Wieviorka, Le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie, Paris, 2012, 81 p.
Télécharger et lire l’ouvrage ici

Pour aller plus loin :
• Dominique Reynié, Populismes : la pente fatale, 2011
• Fondapol.org : Etudes sur Les droites en Europe





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