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Points de vue

Caricatures : l’islam, au-delà des clichés

Par Jean-Michel AbdAllâh Yahyâ Darolles*

Rédigé par Jean-Michel AbdAllâh Yahyâ Darolles | Mercredi 3 Octobre 2012



Nous pourrions être tentés, en tant que musulmans européens, de gloser, comme d’autres l’ont fait ces derniers jours, sur la conciliation délicate, dans des sociétés européennes à la fois sécularisées, multiculturelles et pluriconfessionnelles, entre liberté d’expression et respect des convictions religieuses ; ou encore de dénoncer l’irrespect et l’incivilité des auteurs de films ou de caricatures qui, à l’évidence, cherchent plus à offenser une partie des citoyens qu’à donner une information ou un point de vue critique.

Mais nous pensons qu’il est plutôt nécessaire d’élever le niveau du débat au-dessus de l’agitation et de l’incompréhension régnantes, et d’évoquer ce qui est à la source de ces productions, et des polémiques ou violences auxquelles elles ont fourni prétexte.

Une ignorance partagée en Orient et en Occident

Ce qui est ici en cause, c’est l’ignorance de ce qu’est l’islam véritable et, au-delà, de tout ce qui est religieux, ignorance largement partagée tant en Orient qu’en Occident, alimentant ainsi des préjugés et des stéréotypes véhiculés en miroir, dont les effets sont souvent amplifiés par Internet et les autres médias.

En effet, tous les Prophètes et leurs disciples ont subi les quolibets, les persécutions et les accusations mensongères de certains de leurs concitoyens qui non seulement n’acceptaient pas leur message, mais le rejetaient et, parfois, le combattaient violemment. Néanmoins, ils ne s’offusquèrent pas pour eux-mêmes, et ils ne répondirent jamais au mal par le mal. Ils surent faire preuve de patience face à ce qu’ils interprétaient comme une épreuve divine, sans entrer dans le jeu de leurs adversaires. Par là, ils montraient aux croyants la voie à suivre.

Telle était « l’innocence » et l’intégrité du Prophète Muhammad et des premiers musulmans face à l’ignorance et aux provocations. C’est ainsi que Muhammad, blessé au visage par ses détracteurs, comme, avant lui, Jésus au moment de sa Passion, implora Dieu de leur pardonner.

Caricature de caricature

Ce n’est pas une prétendue interdiction de l’image en islam qui est ici en cause. D’un point de vue religieux, et non seulement islamique, toute représentation humaine du divin est, par nature même, limitée et réductrice, au regard de la transcendance divine. Ce n’est donc pas le Prophète, dont la réalité, au-delà des formes, n’est pas représentable, qui est figuré dans tel film ou telle caricature, mais seulement des stéréotypes et des préjugés qui n’ont rien à voir avec la réalité. En somme, il ne s’agit là que d’une caricature de caricature.

On trouve, dans la civilisation musulmane, des représentations du Prophète où il apparaît avec le visage recouvert d’un voile ou d’une flamme, symboles de la transparence spirituelle à l’égard de la révélation divine, lumière intérieure de celui qui s’est trouvé « face à face » avec Dieu, à l’instar du Christ de la Transfiguration ou de Moïse devant le Buisson ardent.

Sans doute n’est-il pas inutile, non plus, de rappeler aux uns et aux autres ce geste du Prophète Muhammad protégeant de sa main l’icône de la Vierge à l’Enfant, qui était alors conservée à l’intérieur de la Ka'ba, à La Mecque.

Hélas ! Il semble qu’on ait oublié ces enseignements de sagesse et de miséricorde que le Prophète a transmis à sa communauté. Les réactions insensées et disproportionnées qui sont apparues dans le monde dit « musulman », après la diffusion de ce film, sont dictées par une émotivité irrationnelle que les extrémistes de tout bord ont beau jeu de manipuler. De telles réactions sont, à nos yeux, pires que les dérisions dues à l’ignorance et que les provocations, et desservent d’autant plus l’islam et son image qu’elles tendent à renforcer les stéréotypes et préjugés déjà évoqués.

Ces actes de violence, de haine et, a fortiori, les assassinats sont aux antipodes des enseignements de l’islam, lesquels recommandent au contraire la patience, la piété et le pardon face aux offenses. « Celui qui tue un homme, c’est comme s’il tuait l’humanité entière », avertit le Coran.

Toutes ces images sont autant de représentations faussées et caricaturales de l’islam, marquées par la culture des modes et de l’apparence, qui ne s’attache qu’aux aspects les plus spectaculaires et les plus extérieurs des choses. De telles confusions et de tels désordres ne font que réduire les possibilités de connaissance, de compréhension et de communication.

Contre le danger des dérives sectaires

Il nous semble au contraire qu’il est possible, et même nécessaire, de présenter les traditions spirituelles et les pratiques religieuses dans la société contemporaine, de façon sereine et constructive, dans le respect des sensibilités et des droits de chacun, pour favoriser de véritables échanges mutuellement enrichissants et un vivre-ensemble harmonieux.

Aussi saluons-nous, avec un intérêt particulier, les déclarations récentes du Président de la République, qui, à l’occasion de l’inauguration du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre, a dénoncé « l’obscurantisme qui anéantit les principes et détruit les valeurs de l’islam », tout en rappelant à juste titre que « les meilleures armes pour lutter contre le fanatisme qui se réclame de l’islam se trouvent dans l’islam lui-même ».

Un certain nombre d’actions sont justement conduites en ce sens sur notre territoire. Pourtant, malgré leur intérêt et leur impact, il semble qu’elles intéressent peu les médias.

Par exemple, l’ouverture de la Grande Mosquée de Lyon au public, pour les récentes Journées européennes du patrimoine, à l’instar des années précédentes, a permis d’accueillir plusieurs milliers de visiteurs qui découvrirent, grâce aux visites et tables rondes proposées par l’Institut Français de Civilisation Musulmane et l’Institut des Hautes Etudes Islamiques, non seulement l’art et les symboles de l’Islam, mais aussi la réalité vivante de la spiritualité et de la pratique musulmanes. Au cours de ces moments, sans doute trop rares, le public peut se familiariser avec « l’architecture symbolique des mosquées » qui exprime les principes métaphysiques universels et « le sens sacré de la Tradition primordiale », dont l’islam représente la dernière expression venant clore le cycle des Révélations du monothéisme abrahamique.

Une telle présentation des principes et des pratiques de l’islam s’avère doublement utile non seulement pour le public, mais aussi pour ces jeunes qui, par ignorance de leur propre religion, risquent de se laisser influencer par les dérives sectaires extrémistes, comme l’a rappelé Mme Latifa Ibn Ziaten, la mère de la première victime des attentats terroristes de Montauban et de Toulouse.

Spiritualité, modération, œcuménisme

L’image de cette mère musulmane reflète, à nos yeux, l’esprit authentique de l’islam : malgré sa douleur, elle a exprimé, avec une grande noblesse et une grande simplicité, le témoignage d’une pratique naturelle et sereine de l’islam, « religion de paix » parfaitement intégrée et compatible avec la République ; elle a su éduquer ses enfants dans un esprit d’ouverture et de respect des autres traditions religieuses et de la culture européenne. C’est sans ressentiment qu’elle nous appelle à aider les « jeunes qui sont perdus ».

Pleinement conscient de cette nécessité, l’Institut des Hautes Etudes Islamiques a lancé, en partenariat avec la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, un programme intitulé « Médiation interculturelle et échanges euro-méditerranéens : parcours de citoyenneté en PACA », qui associe formation à destination des jeunes, des enseignants et des travailleurs sociaux, information communication, et échanges interculturels, économiques et sociaux. Les actions envisagées visent à apporter des réponses concrètes aux besoins des jeunes dans ces domaines, mais aussi, plus largement, à contribuer à une connaissance apaisée entre les différentes composantes de notre société.

L’ignorance est le plus grand des maux. Plus que la simple information, la nécessité de donner visibilité à cet islam d’Europe, dans sa spiritualité, sa modération et son œcuménisme, s’avère déterminante pour mieux se comprendre, apprendre à vivre ensemble, et communiquer sereinement, dans le respect de la diversité et de la liberté de chacun, sans se laisser dominer par les émotions et les préjugés que provoquent l’ignorance et le choc des mots et des images.


* Jean-Michel AbdAllâh Yahyâ Darolles est vice-président de l'Institut des hautes études islamiques (IHEI) et secrétaire général de l'Institut français de civilisation musulmane (IFCM).



Jean-Michel AbdAllâh Yahyâ Darolles


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