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Cinéma, DVD

C’est eux les chiens : portrait d’un Casablanca « crado »

Interview du réalisateur Hicham Lasri

Rédigé par Maria Magassa-Konaté | Mercredi 29 Janvier 2014

Majhoul vient de passer 30 ans dans les geôles marocaines pour avoir manifesté en 1981 durant les émeutes du pain, organisées alors pour dénoncer la baisse des subventions et l'inflation sur des produits de première nécessité. Il ne retrouve la liberté qu'en 2011, en plein Printemps arabe. Une équipe de télévision en quête de sensationnel décide de le suivre dans la recherche de son passé : tel est le synopsis du deuxième long métrage de Hicham Lasri. Le jeune réalisateur marocain nous dresse un tableau de Casablanca, tout en mettant en parallèle les révoltes populaires d’hier et d’aujourd’hui. Rencontre.




Hicham Lasri.
Hicham Lasri.

Saphirnews : Pourquoi avez-vous choisi de mettre en lumière les émeutes de pain de 1981, réprimées dans le sang à Casablanca?

Hicham Lasri : L’idée première était de raconter l’histoire d’un revenant. 1981, c’était la bonne époque, le bon événement aussi parce que cela fait écho à ce qu’il s’est passé en 2011avec les mouvements populaires liés au Printemps arabe. Finalement, il y avait une histoire à raconter sur cette disparition, ces 30 ans, sur ce pays et sur une génération entière. Je trouvais cela intéressant que ce soit réaliste. On pouvait raconter autre chose mais je trouvais beaucoup plus fort de l’intégrer à l’histoire du pays et ainsi tirer de la substance de cette époque-là.

La contestation populaire de 1981 n’était donc pas le point de départ de votre histoire…

Hicham Lasri : Je voulais parler d’un revenant et raconter ce qui se passe actuellement avec l’électricité qui flotte, ces gens en colère, cette affirmation d’un peuple et ainsi montrer avec presque ironie que les choses ne changent pas vraiment. 1981 : j’avais peur que ce soit trop obscur. C’est un événement connu des Marocains. Dans tous les pays arabes, on connaît la répression policière, c’est un peu anodin. Ce n’est pas extraordinaire dans la région. Je voulais faire quelque chose qui passe par le prisme de l’humain, d’une personne coupée de sa famille. On a mis à l’ombre cette personne pendant 30 ans et, quand il sort, il trouve que le monde n’a finalement pas beaucoup changé. Dans le sillage de ce périple humain, on apprend des choses sur l’Histoire, pas pour l’apprendre mais parce que ça sert aussi au film. Je ne voulais pas être que dans le factuel. Je ne suis pas journaliste.

Ce personnage en quête de sa famille est à la fois dramatique et mélancolique mais aussi attachant et parfois drôle...

Hicham Lasri : Je ne voulais pas raconter l’histoire d’un martyr. Ce qui est à la fois simple mais linéaire. Est-ce que quelqu’un peut survivre à 30 ans d’absence, même de lui-même ? C'est la question posée. L’idée était de créer l’allégorie d’un zombie. Quelqu’un de mort, qui revient mais je ne voulais pas m’aventurer dans un truc fantastique. Je trouvais beaucoup plus fort qu’un personnage se dévoile au fur et à mesure.

Au départ, on se demande s’il est fou, mytho et progressivement, il devient un homme blessé. On adhère à ce qu’il a vécu, à son passé douloureux et on a envie de l’aider. (...) On s’attache au personnage au fur et à mesure. L’idée était de dire que c’est un humain qui a beaucoup souffert. Cela ne l’empêche pas d’avoir été un sale type, irresponsable et coureur de jupons. Cela fait partie de nous. C’est l’humain. Si je l’avais sanctifié, cela n’aurait pas été lui rendre service. Tous les gens qui ont été raflés (en 1981, ndlr) n’étaient pas que des enfants de chœur.

En avez-vous rencontrés ?

Hicham Lasri : Forcément. Je suis né en 1977 ; en 1981, j’avais 4 ans. Je ne comprenais pas ce qui se passait mais je ressentais la peur autour de moi avec ma mère et mon père. C’est violent de sentir que ses parents ont peur. C’est quelque chose qui reste en nous pendant longtemps. A partir de 10 ans, on commençait à entendre des histoires de disparitions et progressivement cela a commencé à devenir un fait de société mais pas officiel parce que la presse n’en parlait pas beaucoup.

Au moment du changement de règne (de Hassan II pour céder le pouvoir à son fils Mohammed VI en 1999, ndlr), les abcès se devaient d’être crevés. On peut réparer les dommages physiques mais pas un dommage moral. On ne peut pas rembourser la souffrance des gens. Il fallait un vecteur créatif émotionnel pour ramener quelque chose à cet univers de douleurs, de souffrances et de pressions. Il fallait que ce soit autre chose qu’un documentaire, un reportage ou un livre, où l’on va parler de chiffres.

Nous, on parle du plus important : l’affectif. Ces gens à qui ont a arraché un membre de sa famille. Pour le film, je n’ai pas fait plus de recherches, je craignais d’avoir trop d’informations, d’en sortir avec une volonté de rendre justice et perdre alors le propos de mon film. Je me suis juste servi des bribes d’informations que l’on m’a racontées. J’ai voulu faire une fiction, avant tout.

Pourquoi avoir fait le choix d’une prise de vue originale donnant l’impression d’être plongé dans le film ?

Hicham Lasri : Je voulais filmer dans une sorte de mise en abîme, même la caméra. L’idée était aussi de jouer sur la modernité actuelle des moyens de captation. Aujourd’hui, avec n’importe quel téléphone, on peut faire un film. Il fallait également donner l’impression que le film se tourne en direct. Il y a une sorte d’urgence. Le côté imprévisible et sauvage était important pour raconter le côté borderline d’un pays.

Comment décriveriez-vous le Casablanca aujourd’hui ?

Hicham Lasri : Je suis né à Casablanca, j’y ai grandi et j’y vis toujours. C’est une ville que j’adore et que déteste à la fois, comme tous les Casablancais, parce que c’est la ville qui est très avancée par rapport au reste du pays mais en même temps très arriérée.

Je voulais raconter une sorte de ville imaginaire, qui capte l’essence de la ville. L’agressivité y est omniprésente mais, en même temps, il y a une poésie assez phénoménale. On y voit toujours des choses très étranges. Le couple qui finit par se bagarrer (scène du film, ndlr), c’est une chose que l’on peut voir facilement dans la réalité. J’ai voulu filmer l’idée de la ville, pas la ville. Je me suis arrangé pour ne filmer que dans des endroits un peu délabrés où il y a des travaux pour créer une cartographie mentale cohérente. En réalité, la ville est très moderne avec des endroits très chics et assez européanisé mais je voulais raconter son côté un peu marginal. La révolte, c’est celle des pauvres, je voulais raconter leur quotidien.

Il y a une parenthèse que je trouvais très importante : quand les personnages découvrent des subsahariens coincés dans un squat, chose que l’on voit actuellement beaucoup à Casablanca. Il y a un énorme racisme. Autant les Marocains se plaignent d’être maltraités en France, en Espagne ou en Italie, autant ils ne se gênent pas pour faire la même chose contre des gens qui sont là en transit, dans le besoin, qui fuient des dictatures ou une situation économique extrêmement grave. Il n’y a aucune tendresse. C’est important d'entrer là-dedans pour montrer finalement qu’il y a une absurdité systémique.

Ce film s’inscrit aussi contre le schéma que je trouve aliénant en tant que cinéaste : celui de faire des films sur la misère, sur le Sud, les problèmes de société comme les femmes battues. On n’est pas dans la version carte postale. L’idée était d’être beaucoup plus agressive et de donner une version crado, moderne, postmoderne de ce qu’est qu’une société arabe, marocaine. Casablanca est particulier au Maroc car cette ville va beaucoup plus vite que tout le reste mais en même temps c’est porteur car tout le monde s’y rend, comme Paris en France.

La question religieuse est également abordée avec l’hypocrisie du personnage de Daoud, le caméraman. Quel est le message que vous souhaitez faire passer à ce sujet ?

Hicham Lasri : C’est une sorte de commentaire sur la récupération de la révolution par la religion d’une certaine manière. J’assiste depuis 10 ans à un retour en force des donneurs de leçon. Cela se cache derrière une mosquée ou la parole sacrée que l’on ne peut pas remettre en cause. Mais son interprétation est toujours orientée. Je suis musulman mais je déteste quand quelqu’un essaye d’avoir un pouvoir sur moi via la religion. Le principe de la religion, c’est que tu te fasses ta propre foi. Dans l’application de la foi, les intentions sont beaucoup plus importantes que la fausse exécution ou l’exécution hypocrite des gestes religieux.

Après le Printemps arabe, il y a eu des gouvernements orientés « islamistes » - je déteste ce mot car il ne veut rien dire - on va dire conservateurs, liés aux religions, qui se sont plantés. En fait, on ne peut pas gouverner un pays comme on prêche. Ils se sont tous cassés les dents, y compris au Maroc. La solution est non pas le repli religieux mais l’évolution sans jamais oublier son identité, marocaine et musulmane. Mais la solution, c’est d’évoluer, de s’inscrire dans la contemporanéité.

Trois ans après, quels constats faites-vous des Printemps arabes ?

Hicham Lasri : On est en train de voir que les gouvernements arabes ne s’en sortent pas. Premièrement car on n'a jamais cultivé assez d’individus forts et fédérateurs pour pouvoir s’en sortir au-delà de certaines dictatures. C’est très navrant d’entendre des Egyptiens regretter le temps de Hosni Moubarak et des Tunisiens celui de Ben Ali. Maintenant, c’est encore plus abstrait. Là, c’est gris. On ne trouve pas encore une personne qui va fédérer tous ces gens pour aller quelque part. On a toujours besoin d’une puissance qui nous guide, d’un Mandela ; or ces gouvernements-là se sont évertués, à chaque fois, à couper la tête de ceux qui les dérangent. Au final, on se retrouve avec personne.





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