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Société

Allemagne : le meurtre de Marwa El-Sherbini revient devant les juges

Justice

Rédigé par Propos recueillis par Amara Bamba | Mardi 23 Mars 2010

Sabine Schiffer est analyste scientifique. Elle dirige l'Institut für Medienverantwortung, à Erlangen (Allemagne), après un doctorat sur la présentation de l'islam dans les médias. Lorsque Marwa El-Sherbini est sauvagement assassinée dans un tribunal allemand le 1er juillet 2009, Mme Schiffer livre des analyses qui lui valent un procès le 24 mars prochain. Nous avons voulu comprendre. Entretien avec une scientifique qui ne redoute pas les questions qui fâchent.



Marwa el-Sherbini a été assassinée en pleine audience du tribunal de Dresde (Allemagne, le 1er juillet 2009.
Marwa el-Sherbini a été assassinée en pleine audience du tribunal de Dresde (Allemagne, le 1er juillet 2009.

Saphirnews : En quoi le meurtre de Marwa El-Sherbini intéresse-t-il votre institut ?

Sabine Schiffer : Notre institut s’intéresse à la présentation des évènements dans les médias. C’est notre travail de comparer les faits, tels qu’ils se sont déroulés, avec la présentation que les médias en font et qui est toujours une construction. Le meurtre de Marwa El-Sherbini nous a intéressés d’abord par le silence que nos médias [allemands, ndlr] ont observé sur cet événement. Il nous a intéressés aussi parce que l’islamophobie, dans ses présentations médiatiques, est l'un des sujets de notre institut. Nous avions là un cas intéressant du fonctionnement de l’islamophobie avec les conséquences tragiques que cela peut avoir.

En résumé comment avez-vous analysé ce meurtre ?

Il faut dire que nous avons été choqués par la réaction de nos médias. Notre institut était très impliqué dans l’étude de ce sujet et nous voyions, autour de nous, très peu de gens qui comprenaient véritablement ce qui se passait. Personnellement, je n'ai pas compris grand chose le jour où l'affaire a été rendue publique. Ce n'est que le lendemain, tout à fait par hasard, en discutant avec des amis musulmans, que j'ai compris ce qui s'était passé. La couverture médiatique ne permettait pas du tout de comprendre les faits.

Que vous ont expliqué vos amis et qui n'étaient pas les médias ?

À partir des médias, j'avais vaguement compris que le meurtre avait été commis parce que la victime portait un voile et qu'elle était visiblement musulmane. Donc je savais que cette attaque avait lieu dans un contexte islamophobe. Mais, comme d'habitude, nous avons recherché d'autres sources d'information. C'est là que nous avons pu vraiment les recouper et établir les faits. Et le 3 juillet, nous avons publié un communiqué de presse disant qu'il y avait là un acte à caractère islamophobe face auquel nos médias devraient réagir de manière appropriée, en expliquant aux gens ce qui s'est passé et en renvoyant chacun au rôle qu'il a pu éventuellement jouer dans cette tragédie.

Est-ce ce communiqué qui vous vaut le procès à venir ?

C'est un peu plus compliqué que cela. Car, à la suite de notre communiqué, les médias nous ont demandé des interviews. Et entre-temps, nous avions réuni beaucoup plus d'informations sur la situation. C'est donc au cours de ces interviews que j'ai soulevé certaines questions, dont celles qui concernaient l'agent de police.

Sabine Schiffer dirige l'Institut für Medienverantwortung (Allemagne).
Sabine Schiffer dirige l'Institut für Medienverantwortung (Allemagne).

Quelles sont ces questions ?

Il faut peut-être rappeler qu'il n'y avait pas de policier dans la cour où a eu lieu le meurtre. Les témoins de la scène ont demandé l'aide de la police. Le policier qui arrive fait usage de son arme de service. Mais il ne tire pas sur l'agresseur. Il tire dans la jambe du mari de la victime.
Cet enchaînement des faits nous inspire pas mal de questions : peut-être que le policier n'avait-il rien pu distinguer ? puisqu'il y avait une lutte entre les protagonistes. Ou peut-être policier a-t-il réagi par réflexe raciste ? Car Okaz [le mari de la victime, Égyptien, ndlr] a probablement la peau plus foncée que celle d'Alex Wiens [l'agresseur, Allemand, ndlr].
Nous nous sommes interrogés. Il faut noter que l'agent de police a tiré dans la jambe, comme il est prévu dans la formation des policiers pour empêcher les agresseurs de s'enfuir.

Selon le droit allemand, votre réflexion est-elle considérée comme étant illégale ?

On finit par le croire. On finit par avoir l'impression qu'il n'est plus légal de faire ce genre de réflexion publiquement parce que, au mois d'août, je fus convoquée à la police pour les propos tenus dans mes interviews. Je fus accusée d'avoir insulté le policier.

Quelle est la personne qui porte cette plainte ?

C'est là que la chose est encore assez confuse. Car, au mois d'août, c'est d'abord moi qui avais porté plainte parce que mes interviews avaient soulevé une campagne médiatique contre moi, menée par des acteurs islamophobes. Ils ont incriminé mes interviews, particulièrement une que j'avais donnée à une station de radio iranienne.
Dans cette campagne très organisée, menée sur Internet, ils ont publié mon adresse email. Ce qui m'a valu une trentaine de messages et quelques lettres avec beaucoup d'agressivité, allant jusqu'à des menaces de mort. C'est pourquoi j'ai porté plainte. Mais deux semaines plus tard, je reçois une convocation à la police pour apprendre que je suis accusée d'injure à un agent de police.

Et qu'est devenue votre plainte à vous ?

À ce jour, le procureur n'y a pas donné de suite. En revanche, il a donné suite à une plainte contre moi où il m'accuse lui-même comme il en a le droit. Je ne le sais pas très bien parce que, au moment où nous parlons, je n'ai pas encore vu de plainte provenant du policier concerné.
Il faut savoir, par exemple, que, dans cette affaire de meurtre, la famille de la victime avait porté plainte. Mais le policier, le juge ainsi que le président du tribunal [où le meurtre a eu lieu, ndlr] ont tous été innocentés et le dossier est clos depuis le mois de décembre. Mais les questions soulevées par la famille demeurent.

Par exemple?

Par exemple pourquoi n'a-t-on pas pris au sérieux les menaces proférées par l'agresseur ? Car on ne peut pas dire objectivement qu'il n'a pas proféré de menaces ou de signe de danger pour Marwa El-Sherbini.

Dans votre cas, que va-t-il se passer ?

Actuellement, si je me reconnais coupable, je dois choisir entre payer une amende de six mille euros ou aller en prison pendant deux mois. Mais j'ai choisi d'aller au procès, qui aura lieu à la fin du mois de mars.

Avec quelques nuances, votre cas fait penser au cas Vincent Geisser, en France.

Je connais le cas de M. Geisser et cela m'a conduit à lire son livre La Nouvelle Islamophobie où il expose différents aspects de l'islamophobie.
Ce qui nous rapproche tous les deux, c'est notre « islamophilie » supposée. Car, en tant que scientifique, lorsque vous considérez qu'il y a une forme de racisme liée à l'appartenance à l'islam, alors vous êtes considérée « islamophile » !
Et le cas Geisser est intéressant parce qu'il s'agit du CNRS, une institution sérieuse et renommée. Cela pose la question de la liberté d'expression du scientifique. On réclame toujours la liberté d'expression lorsqu'elle s'exerce contre des musulmans, il faudrait aussi réclamer la même liberté lorsqu'elle est favorable aux musulmans.


Entretien réalisé au mois de février 2010







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