Religions

Un islam de France sur le modèle allemand ? Zoom sur une gestion inspirante du culte musulman en Europe

Rédigé par | Vendredi 21 Janvier 2022 à 12:55

Le Conseil français du culte musulman (CFCM) est « mort » aux yeux des pouvoirs publics, qui travaillent aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle organisation de l’islam de France calquée sur le modèle allemand. Comment le culte musulman est-il organisé en Allemagne ? La France peut-elle vraiment transposer le modèle ? Vincent Goulet, docteur en sociologie et membre associé au groupe Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (SAGE) de l’Université de Strasbourg, apporte ses éclairages sur la gestion allemande de l'islam. « La perspective actuellement adoptée par le gouvernement (français) semble prometteuse », estime le chercheur. Mais encore faut-il y mettre les conditions.




Saphirnews : Le processus de restructuration de l’islam de France actuellement engagé avec le lancement du FORIF se calque, selon les mots du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, sur le modèle allemand, qui s’appuie plus sur la société civile que sur les grandes fédérations musulmanes. Un tel modèle est-il transposable à la France ?

Vincent Goulet : L’islam ne peut être organisé comme les Églises chrétiennes catholiques, luthériennes ou réformées. D’abord parce que c’est une voie spirituelle plus qu’une religion au sens institutionnel et parce qu’il y a mille manières de pratiquer cette forme de rapport à la transcendance. De plus, l’islam est organisé de manière souple, sans hiérarchie ni clergé, ni centre de pouvoirs. Théoriquement, chaque communauté musulmane locale choisit de manière démocratique ses dirigeants et ses imams selon le modèle congrégationaliste (rassemblement de personnes qui organisent par elles-mêmes leur vie religieuse, même s’il peut être membre d'un groupement religieux plus large). Dans la pratique, des grandes fédérations musulmanes, souvent liées aux pays d’émigration (l’Algérie, le Maroc, la Turquie), structurent une grande partie de culte musulman français, notamment en détachant en France des imams formés dans ces pays, ce qu’on appelle « l’islam consulaire ».

En enterrant le CFCM, les pouvoirs publics prennent acte d’une réalité depuis longtemps connue : ces fédérations peinent à représenter à elles seules toutes les nuances des islams de France, elles sont en lutte permanente pour contrôler les instances de représentation, le CFCM comme le nouveau Conseil national des imams. Une nouvelle voie semble donc être recherchée par le gouvernement, peut-être inspirée par la Deutsche Islam Konferenz, la DIK, que l’on peut traduire par « Conférence allemande sur l’islam ».

Créée en 2006, placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur fédéral, la DIK est actuellement une structure souple, rassemblant des acteurs politiques, des acteurs musulmans et des représentants du monde éducatif, en étant attentive aux jeunes générations. Sur la base de projets, d’ateliers, de conférences ou de forums, elle sollicite non seulement des représentants des grandes fédérations musulmanes mais aussi des acteurs d’initiatives locales, des responsables de mosquées, des personnalités du monde musulman ainsi que des représentants du gouvernement fédéral, des Länder et des communes, des universitaires et des « praticiens » de l’islam.

Comment la DIK a-t-elle évolué depuis sa création ?

Vincent Goulet © D. Poveda
Vincent Goulet : La DIK a d’abord été composée d’une assemblée plénière de 30 membres, pour moitié des représentants des pouvoirs publics, pour moitié des représentants des fédérations musulmanes et des personnalités musulmanes. Le travail était ensuite organisé sous forme de commissions. Mais les problèmes de représentativité sont vite apparus. Selon une étude de 2009, seulement 25 % des musulmans vivants en Allemagne s’estimaient représentés par les associations et fédérations membres de la DIK. Ce problème de la représentativité qui, on le voit, n’est pas propre à la France, a poussé la DIK à adopter des formes de plus en plus souples.

Actuellement, elle ressemble plus à un forum où les questions concernant le culte et la culture musulmane en Allemagne sont publiquement discutées qu’à une instance de représentation. La DIK finance aussi des projets pour structurer l’islam au niveau local, comme le dispositif d’encouragement « Mosquée pour l’intégration – Ouverture, mise en réseau, coopération ». Doté d’un fond de 6,5 millions d’euros pour la période 2019-2022, ce projet-pilote cherche à professionnaliser les communautés religieuses locales, à soutenir leur travail social et citoyen, à favoriser leur coopération avec les communes et les administrations.

La DIK mélange volontiers les thèmes, pourtant distincts, de la religion et de l’intégration des migrants. Elle relève d’ailleurs à la fois du ministère fédéral de l’Intérieur (BMI) et l’Office fédéral des Migrations et des Réfugiés (BAMF). Ceci s’explique en partie par le fait qu’en Allemagne, pays fédéral décentralisé, les questions de culte et d’éducation relèvent non pas de l’État central mais des Länder, ces Etats assez autonomes et au budget de fonctionnement conséquent, qui ont chacune leur propre « constitution ».

Quelles conditions ont été instaurées pour participer à la DIK ?

Vincent Goulet : Bien sûr, comme tout citoyen ou résident allemand, les membres de la DIK doivent respecter la Constitution (Grundgesetz) et les principes et valeurs de la République fédérale allemande. À ses débuts, il y a eu des tensions, certaines personnalités refusant de siéger avec des représentants de fédérations qu’ils jugeaient trop proches de l’islam politique. La forme actuelle, plus souple, et qui évite de se positionner comme « instance représentative », permet de nouer de façon plus pragmatique des relations sur des thèmes concrets. Le but est de favoriser le dialogue pour développer un islam allemand indépendant des influences politiques étrangères.

Quelles avancées notables dans l'organisation de l'islam en Allemagne peut-on mettre sur le compte de la DIK ?

Vincent Goulet : Le bilan de la DIK est souvent présenté comme mitigé. Elle a permis de donner plus de visibilité aux islams allemands, de faire avancer les dossiers de l’enseignement de la théologie islamique dans les universités et de la formation des imams.

Mais d’autres sujets importants comme les organisations caritatives musulmanes – car, en Allemagne, le social est largement pris en charge par les Églises –, l’aumônerie ou l’enseignement religieux à l’école publique n’ont guère avancé dans ce cadre. Plusieurs observateurs trouvent la DIK assez élitiste, avec un manque de jeunes et de femmes. On lui reproche aussi de s’intéresser plus à la radicalisation islamiste qu’à la lutte contre les actes antimusulmans (Islamfeindlichkeit). Enfin, les grandes fédérations musulmanes, qui sont plutôt conservatrices (la DITIB turque, mais pas seulement), occupent encore souvent le devant de la scène au détriment des courant plus « libéraux ».

Quel est le rôle des Länder concernant l’organisation du culte musulman ?

Vincent Goulet : Dans le cadre de la Constitution fédérale, chaque Land mène sa propre politique concernant les relations avec les cultes, et donc avec les représentants des cultes musulmans que chaque région reconnait à sa manière. Au-delà des règlements concernant les jours fériés, l’organisation des funérailles (certains Länder autorisent l’inhumation dans un linceul, sans cercueil), le financement des facultés de théologie, l’enjeu principal aujourd’hui est l’enseignement religieux dans les écoles publiques, qui est garanti par l’article 7 de la Constitution et qu’il s’agit désormais d’élargir aux enfants de confession musulmane.

La mise en place de cet enseignement religieux à la religion musulmane est assez complexe et elle est toujours en cours. Juridiquement, elle s’appuie sur la façon dont l’État allemand conçoit sa neutralité vis-à-vis des religions : à la fois séparation et partenariat. Les Églises et groupements religieux peuvent ainsi être reconnus comme de simples « communautés religieuses » ou encore comme des « corporations de droit public ». Les deux statuts permettent des relations plus ou moins étroites avec l’État, notamment celle de pouvoir proposer des cours de religion à l’école.

Mais comme en France, l’islam n’est pas organisé sur une base ecclésiale centralisée et la concurrence a été vive entre les organisations musulmanes pour se faire reconnaitre au détriment des autres et ainsi avoir la main sur l’enseignement confessionnel musulman. Les gouvernements des différents Länder reconnaissent ainsi certaines fédérations ou associations islamiques et non d'autres, ou encore préfèrent créer un comité ad hoc (Beirat) censé représenter l’ensemble des musulmans vivant sur leur territoire, ce qui pose des d’ailleurs des problèmes constitutionnels.

Vous avez parlé du poids des grandes fédérations musulmanes, comment se positionnent-elles vis-à-vis de l'Etat ?

Vincent Goulet : Comme en France, beaucoup de musulmans et de musulmanes vivant en Allemagne sont immigrés ou descendants d’immigrés. Même si leur proportion baisse de manière régulière, les musulmans de culture turque représentent encore plus de 50 % des musulmans en Allemagne. « L’islam consulaire » existe aussi en Allemagne, notamment avec la DITIB.

Créée dans les années 1980, l’Union turco-islamique pour les affaires religieuses est une association qui est de fait contrôlée par le gouvernement d’Ankara. Entre 1984 et 2014, les autorités allemandes ont privilégié cet interlocuteur qui envoyait dans les mosquées allemandes des centaines d’imams formés en Turquie. Depuis l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, et particulièrement depuis le coup d’État de 2016 et la répression qui s’en est suivie, les relations avec la DITIB sont devenues tendues et l’État allemand cherche à en limiter l’influence, en privilégiant la formation d’imams et de théologiens en langue allemande et dans des universités et instituts de formation allemands.

D’autres fédérations ou groupes d’associations islamiques s’unissent pour peser face aux pouvoirs publics et la politique allemande. Chaque Land mais aussi le Bund, l’Etat fédéral, navigue à travers leurs intérêts en concurrence, en n’hésitant pas à donner le statut de « corporation de droit public » à des organisations minoritaires (Alévis, Ahmadiyya) ou à privilégier les « jeunes générations », moins liées que leurs parents à leur pays d’origine.

Mais, soulignons-le encore, c’est au niveau des Länder que les enjeux sont les plus importants, la DIK nationale se contentant d’une fonction symbolique, en faveur d’une représentation ouverte de l’islam allemand, avec quelques moyens propres en faveur d’une politique d’intégration.

Au regard du modèle allemand que vous exposez, de quels leviers disposent l’Etat français ?

Vincent Goulet : Si les islams français et allemands se ressemblent par leurs caractères divers et fractionnés, la façon dont les deux États organisent leurs relations avec les communautés religieuses en général sont très différentes. La laïcité à la française, qui proclame – sans toujours la réaliser – une stricte séparation de l’État avec les cultes manque finalement de moyens pour influencer et organiser l’islam national : pas de faculté de théologie, pas d’enseignement religieux à l’école publique, volonté de ne reconnaitre aucun culte et donc impossibilité théorique de coopérer avec les organisations religieuses, à l’exception de l’Alsace-Moselle. Et même là, le « gel » du droit local empêche d’étendre au culte musulman la place qui y est accordée aux cultes chrétiens et juif. La centralisation de l’appareil d’État français donne aussi de faibles marges de manœuvre aux collectivités locales, qui connaissent bien les spécificités de leurs communautés religieuses.

Plus qu’un obstacle, le caractère autonome des communautés religieuses musulmanes pourrait être une chance pour l’islam de France. Effectivement, une coordination plus souple que la recherche d’une impossible représentativité à travers un « Conseil central des musulmans » est à privilégier et la perspective actuellement adoptée par le gouvernement (avec le Forum de l'islam de France, ndlr) semble prometteuse. Mais vouloir limiter les « influences étrangères » et favoriser un islam national signifie que les pouvoirs publics devront s’investir plus amplement dans le soutien aux organisations islamiques locales, que cela soit au niveau des bâtiments du culte et de leur fonctionnement, de la formation des ministres du culte, de la construction d’un cadre intellectuel propice au développement d’une théologie musulmane qui réponde aux besoins et aux interrogations des croyants d’aujourd’hui.

Pour ce faire, il faudra mobiliser des moyens financiers publics et renouveler en profondeur la façon dont est appliquée notre laïcité, sans en revenir sur les principes fondateurs : liberté de conscience, liberté d’expression religieuse, neutralité de l’État, égalité de traitement des différentes religions et convictions.

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Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur