Points de vue

Sonia Merazga, une artiviste engagée

En partenariat avec Lallab

Rédigé par Zeineb Bouchra | Lundi 5 Décembre 2016 à 11:00

Pour saisir la personnalité de Sonia Merazga, la question la plus pertinente n’est peut-être pas « Qui est-elle ? » mais bien « Où est-elle ? ». En effet, les lieux et les espaces sont des composantes de première importance dans le parcours de cette artiviste.



Sonia Merazga est une artiste. © Lallab
C’est dans un premier temps chez ses clients que l’on retrouve Sonia Merazga. En effet, avec très tôt un goût prononcé pour l’art mais cherchant à satisfaire les aspirations de ses parents par un emploi stable, c’est dans le métier d’aménageuse d’intérieur qu’elle trouve le moyen d’exprimer sa créativité. Après avoir « jonglé » un temps entre sa passion et son métier, à 25 ans, elle décide « qu’envers et contre toute attente », elle sera aussi artiste.

Mais Sonia sera une artiste engagée. On peut rapprocher sa sensibilité militante au territoire et à l’environnement particulier dans lequel Sonia a évolué. C’est en effet en banlieue parisienne que Sonia a grandi, et c’est ce territoire qui, assez tôt, lui apprend l’engagement politique : « J’ai compris très vite ce qu’étaient les inégalités, la France à deux vitesses, le racisme et l’islamophobie déjà à cette époque. » Néanmoins, elle a aussi repéré les limites du militantisme traditionnel « où l’on est résistant à tout, mais partisan de rien ». Et s’oriente alors vers l’activisme, « une voie plus adulte. (Pour) être dans l’action, mais dans son quotidien en utilisant ses compétences pour une cause ».

Aujourd’hui, c’est donc en partie dans la rue, dans l’espace public, que Sonia aime l’expression artistique. Inspirée par le dadaïsme, Guy Debord et les situationnistes, ainsi que les street artistes, elle voit partout des occasions de dénoncer la société capitaliste, individualiste et la société de l’image dans laquelle elle ne se retrouve pas.

Les lieux institutionnalisés et embourgeoisés n’étant pas à la portée des street artistes les plus subversifs, ceux-ci ont donc compris qu’en envahissant les espaces publics, ils touchaient le cœur de leur cible en touchant le peuple. La rue reste le meilleur lieu d’expression. Il n’y a pas plus démocratique. Et c’est par la vidéo du happening « Femme voilée dans la boîte », tournée en pleine rue en 2013 et présentant une femme musulmane voilée dans une boîte en verre transparent, qu’un plus large public découvre le travail de l’artiviste.

Sonia s’y met en scène suite au désistement de dernière minute de sa figurante, femme voilée au quotidien, qui n’a pas pu affronter l’expérience de la boîte. L’immense émotion provoquée par cet enfermement permettra à Sonia - qui finira en larmes - de comprendre la difficulté ressentie par ces femmes au quotidien et la difficulté de se prêter à l’expérience à nouveau dans l’espace public. L’expérience du happening a été répétée dans trois lieux de la capitale, choisis pour la diversité ethnique et sociale de leur population (Beaubourg, Belleville et le 15e arrondissement).

Cette œuvre a été médiatisée principalement dans la communauté musulmane et insuffisamment dans les médias traditionnels, au grand regret de l’artiste. Le propos de cette vidéo est pourtant essentiel : illustrer à quel point, dans la société française actuelle, la femme voilée est catégorisée, classée, enfermée dans des cases. Cependant, elle a été mal comprise par une partie du public, principalement au sein même de la communauté musulmane. La performance a parfois pu être prise pour une critique du port du voile ou a suscité la crainte de l’amalgame chez ceux qui avaient saisi le message de l’artiste.

Malgré de nombreux débats en ligne, Sonia n’en démord pas : ce qui la révolte, c’est la privation de liberté de ces femmes qui ont décidé de porter le voile. « Je suis touchée dans mes tripes par la propagande politique de MON pays, envers MA communauté spirituelle, ethnique et sociale », dit-elle. « De toutes les femmes voilées que j’ai croisées, une seule était forcée de le mettre, et nous avions monté une médiation avec la famille pour gérer la situation. Le père était illettré, ceci n’explique pas tout, mais ceci explique quand même cela. Des femmes voilées, féministes, divorcées, militantes, converties, sans pères/frères/maris derrière elles, avec parfois une réelle opposition à leurs milieux familiaux, il y en a des milliers. »

Installation « Holy Atheism » de Sonia Merazga
Lassée, entre autres, par ces débats en France, Sonia Merazga décide fin 2013, en famille, de voyager à travers plusieurs continents pour essayer de trouver un pays plus clément envers ses identités multiples et son mode de vie. Elle partage ses aventures à travers le blog Hijra des Meuniers et plus récemment, en groupe, à travers le site Muslim on the road. C’est finalement à Tanger qu’elle finira par poser ses pinceaux, son appareil photo, sa paire de ciseaux, sa colle... et qu’on peut la retrouver aujourd’hui.

Malgré ce périple et cette installation en terre plus clémente, où qu’elle soit, Sonia se sent inexorablement comme hors du monde quand il s’agit de son travail artistique. Celui-ci n’est pas compris par ses proches : « J’ai toujours été une extraterrestre parmi les miens, trop originale et extravagante, j’ai donc l’habitude, cela a aussi contribué à ma construction personnelle. » Mais « ça ne me dérange pas, je sais qu’ouvrir la voie est toujours difficile ».

Concernant le happening de la « Femme voilée dans la boîte », Sonia avoue : « Ma mère était dépitée ! » Autre exemple que Sonia partage avec nous : « Ma dernière expo, "Incohérence", a pas mal choqué avec "Power is beauty" ou "New spirit" ; il n’en reste pas moins qu’on a du mal en général avec mon travail. »

« New spirit » à gauche, « Power is beauty » à droite, par Sonia Merazga.

Installation « Souriez, vous êtes Charlie », par Sonia Merazga.
« Parfois, ça tourne au vinaigre, comme sur une de mes installations sur Charlie Hebdo, "Souriez, vous êtes Charlie", où un homme (non musulman) est venu m’agresser en me traitant de complice des terroristes. »

Malgré tout, Sonia n’en reste pas moins attachée à cette Terre sur laquelle elle aimerait voir se réaliser son utopie. L’artiviste est fermement attachée au vivre-ensemble et affirme : « La tolérance est mon principal sujet, décliné sous toutes ses formes à l’attention de tous les camps. Mon rapport aux autres est très "schizophrène", entre le fait d’aimer tout le monde et personne. Je deviens de plus en plus sauvage, mais en même temps, j’aimerais contribuer à un monde meilleur où le vivre-ensemble serait la seule voie possible. »

A l’intérieur même de sa communauté spirituelle, Sonia rêve également d’unification par le biais notamment de son travail : « Il y a des projets qui ne sont toujours pas finis, comme "4 millions d’autres", le projet photo sur la "communauté musulmane" - je le mets entre guillemets car c’est une communauté assez utopique. (…) Il s’agit de prendre en photo cette "communauté fantasmée" pour voir à quoi ressemblent en vrai ces musulmans qu’on décrit un peu partout. (…) Le moi collectif est abîmé, car nous n’avons pas une image valorisante de nous-mêmes. La peur des conséquences de se définir en tant que "musulmans" dans (notre) travail ou (notre) milieu social aussi. C’est tabou de s’afficher en tant que tel. »

Cette unification, Sonia semble aujourd’hui la toucher un peu du doigt à travers son travail sur l"écologie « Muslim Nadef », qui a trouvé plus de retours favorables même s’il s’agit justement d’une critique du non-respect des musulmans dans leur ensemble concernant le don que représente la nature. Des musulmans qui adoptent malheureusement un comportement qu’on retrouve dans toutes les communautés.

Finalement, comme tout-e artiste, si on souhaite vraiment retrouver Sonia Merazga, c’est peut-être au cœur de son espace de travail que l’on tentera sa chance, à défaut de pouvoir pénétrer l’être intérieur de l’artiste où naissent ses idées de création. Elle accepte à titre de compensation de partager avec nous quelques secrets.

Sonia travaille « sous (l’effet de) l’inspiration et l’émotion ». « Au quotidien je m’alimente artistiquement par différentes inspirations : lectures, films, reportages, biographies, sorties, expos... C’est vital pour un·e artiste. » Les textes de la religion musulmane font également partie de ses sources d’inspiration : « Le Coran et les hadiths regorgent de paroles sur la tolérance, la miséricorde, le partage, contrairement à ce qu’on cherche à véhiculer. »

Elle y trouve également l’espoir : quand « on se dit que ça ne sert à rien (…), on se souvient des paroles d’espoir que Dieu nous insuffle » et retrouve ainsi « espoir en l’Homme aussi. » Elle regrette que cet aspect positif de la religion ne soit pas mis en avant : « On n’invite jamais des artistes ou des intellectuels musulmans (qui n’ont pas décidé de cracher sur l’islam) à s’exprimer dans les médias mainstream, et du coup la majorité de la population française s’imagine qu’elle est inexistante. Si on ne nous donne pas la parole, on doit la prendre ».

« Réalisez-vous »

« Bling Bling Buddhist » à gauche, « Tu ne tueras point » à droite, par Sonia Merazga.
En terme de méthode de travail, Sonia préfère jongler entre plusieurs projets à la fois. « J’alterne périodes sans toucher un tableau et périodes de boulimie de travail, où je ne m’arrête plus, à peine pour dormir. Mais quand j’ai une idée, je mets des mois à plancher dessus, par des dessins et des recherches. Vu que mes principaux médiums sont le collage et la photo, je fais de la recherche sur internet ou je prends des clichés, je fais du montage, de l’impression, du découpage... »

C’est donc un travail de longue haleine, parfois solitaire, mais que Sonia Merazga poursuit pour les bonnes surprises et les bons moments qu’elle peut expérimenter, ici et là, lors de ses performances et expositions - malgré les déconvenues évoquées précédemment.

Un beau périple se dessine à travers le travail de Sonia, et pour celles et ceux qui seraient tenté-e-s de suivre ses pas créatifs, elle conseille : « C’est un domaine difficile, il ne faut pas escompter y gagner sa vie ou une quelconque reconnaissance des siens en particulier ; mais si vous êtes capables de supporter ça, alors réalisez-vous, car de toute façon si vous êtes artistes, ce sera vital pour vous de créer. Il n’y aura pas d’autre voie possible ».

Pour vous aider à retrouver où se cache l’artiste, son site.