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Points de vue

Hawa N'Dongo : briseuse de stéréotypes

En partenariat avec Lallab

Rédigé par Fella Otmani | Lundi 7 Novembre 2016

Rencontre avec Hawa N’Dongo, une militante associative engagée dans de nombreux projets liés à la prise de parole des jeunes et à la lutte contre les stéréotypes et les discriminations.



Hawa N’Dongo © Sarah Zouak / Lallab
Hawa N’Dongo © Sarah Zouak / Lallab
C’est autour d’une boisson fraîche, lors d’un après-midi du mois d’août, que j’ai rencontré Hawa N’Dongo. A 24 ans, Hawa est étudiante en Master de sciences politiques, parcours « Diversités, discriminations et représentations » à l’Université Paris VIII Saint-Denis. Militante associative, elle est engagée dans de nombreux projets liés à la prise de parole des jeunes et à la lutte contre les stéréotypes et les discriminations.

Lors de son parcours universitaire, Hawa N’Dongo suit diverses formations afin de trouver celle qui lui correspond le mieux : elle réalise ainsi un semestre en classe préparatoire littéraire, puis un second semestre en licence d’anglais. Elle choisit ensuite une licence en Droit et Economie avant de se tourner vers des études de sciences politiques. Bien que soutenue par ses parents et son entourage, elle commence à s’interroger sur la pression qui repose sur les jeunes concernant leur choix d’orientation. Il lui parait important de comprendre qu’« il n’y a rien de dramatique à ne pas avoir un parcours linéaire et à suivre plusieurs cursus pour trouver sa voie ».

Laisser la jeunesse s'exprimer

Ces questions sont d'ailleurs à l’origine de son engagement : c’est au cours de sa licence qu’elle fait la connaissance de deux journalistes, Emmanuel Vaillant et Edouard Zambeaux, qui lui proposent de devenir rédactrice pour la ZEP, la Zone d’Expression Prioritaire. La ZEP, qui était au départ un blog sur le site L’Etudiant, est un média participatif permettant aux jeunes de 15 à 30 ans de tous les horizons de s’exprimer et d’écrire sur leurs expériences et les sujets qui les concernent. Elle-même écrit des articles sur les questions d’orientation et la place des jeunes dans la société, et commence à s'intéresser à d’autres sujets tels que la lutte contre les stéréotypes et les discriminations.

Entre sa licence et son master, Hawa décide de prendre une année de césure et d’effectuer un service civique au sein de la ZEP où elle est membre du comité de rédaction et anime le réseau. A côté du média web, la ZEP organise des ateliers d’écriture animés par des journalistes professionnels et a pour projet le lancement d'un dispositif d’aide au développement de médias jeunes. A travers l’expérience de la ZEP, Hawa constate qu’il ne suffit pas de mettre à la disposition une plateforme pour que les jeunes s’expriment :

« Beaucoup de jeunes n’osent pas écrire et se mettent des barrières ou ne se sentent pas légitimes. Ils pensent qu’ils doivent écrire des textes très impressionnants au niveau du style ou de la forme alors que l’idée était avant tout de partager leurs expériences. Je pense que cela s’explique parce qu’à l’école, et même à la fac, on est peu encouragé à parler, à débattre ou à échanger spontanément sur des sujets de société. En France, on a un attachement à la forme, au textuel ; tous nos propos devraient ressembler à une dissertation et on a parfois l’impression que notre parole ne compte pas si on ne possède pas certains de ces codes. Pourtant, lorsque l’on s’exprime, l’important c’est surtout de parvenir à faire passer un message. »

Hawa N’Dongo © Sarah Zouak / Lallab
Hawa N’Dongo © Sarah Zouak / Lallab

« Quand on poursuit un objectif commun, on peut aller très loin »

Durant son année de césure, Hawa devient également membre du collectif Arrêtez de nous mettre dans vos cases !, un réseau qui réunit des jeunes de missions locales à travers la France. Crée en 2013, il a vocation à déconstruire les stéréotypes sur les jeunes, à informer ceux-ci sur leurs droits et à participer activement aux prises de décision politiques les concernant et à la construction de solutions concrètes : « On a pu entreprendre des actions collectives au niveau national. Nous avons par exemple représenté le réseau en mai 2015 lors d’un colloque organisé par le Conseil économique social et environnemental. Nous avons alors porté deux propositions : la première consistait à défendre le droit de tous les étudiants, quel que soit leur cursus, à prendre une année de césure. Nous avions également proposé d’améliorer le contenu de la Journée d’appel et de préparation à la défense (JAPD) dont on s’interroge souvent sur l’utilité pour en faire une journée où l’on informe les jeunes sur leurs droits sociaux, leur orientation. »

De ses expériences dans le milieu associatif, Hawa a retenu l’importance de la solidarité : « Les questions d’orientation me tenaient à cœur mais je me demandais comment agir et en se réunissant avec des personnes qui partagent le même objectif au sein du collectif, on a eu l’opportunité de faire entendre notre voix au plus haut niveau. »

Les valeurs avec lesquelles Hawa a grandi la guident dans son engagement et sa vie personnelle. Elle me raconte que la religion a joué un rôle important dans son cheminement personnel : « Dans l’islam, j’ai appris cette notion de dépassement de soi qui est en fait la première signification du jihad et qui me pousse à chercher l’amélioration de soi. » Cela l’a par exemple poussé à dépasser sa timidité lors de son premier slam, car Hawa ne s’exprime pas uniquement à travers des articles mais aussi à travers la musique sur les inégalités, son choix de porter le voile… Elle prône le respect de la diversité : « Dans la religion, j’aime beaucoup l’idée selon laquelle on est tous frères en humanité. En plus, j’ai grandi avec un groupe d’ami-e-s qui viennent des quatre coins du monde et donc on apprend à se respecter avec nos différences et à ne pas juger les autres. »

Hawa N'Dongo : briseuse de stéréotypes

La femme voilée « traitée comme un objet parlé et pas comme un sujet parlant »

Hawa a décidé de porter le voile en deuxième année de faculté. Compte tenu des stéréotypes tenaces renvoyant les femmes musulmanes, et notamment celles voilées, à des personnes soumises, elle estime qu’elle a subi relativement peu de discriminations dans son parcours universitaire, sans pour autant y échapper : « Lorsque j’ai postulé en Master 1 de Journalisme, le jury m’a tout de même clairement expliqué que le voile jouait en ma défaveur car on ne voit pas de femmes voilées dans les médias français et que, selon eux, je ne trouverais donc pas de travail. » Hawa déplore un manque de volonté pour changer les choses.

Il lui arrive aussi parfois, lorsqu’elle discute avec d’autres personnes, que l’on résume toutes ses actions ou ses opinions à ce qu’elle porte. Ce type de propos est problématique car il s’inscrit dans un discours qui réduit toutes les femmes voilées à leur tenue comme si elles n’avaient pas d’existence propre en dehors de cela et ne pouvaient avoir leurs propres opinions.

Dans le même ordre d’idées, nous avons évoqué un argument souvent avancé dans la rhétorique anti-hijab : des personnes vont présumer que les femmes qui portent le voile portent un jugement sur celles qui ne le portent pas et qu’elles ont une conception impure du corps de la femme en « se cachant ». Cela indigne profondément Hawa : « Je vis ma foi comme je l’entends, j’aimerais que l’on arrête de donner des significations symboliques (et infondées) à la façon dont je m’habille. Comment peuvent-ils dire à ma place ce que je pense ou ce que d’autres femmes pensent ? Ces personnes se croient omniscientes et se font porte-parole des femmes voilées sans jamais leur avoir parlé. On est dans un esprit colonial. »

L’étude du discours permet de comprendre comment on confisque la parole de ces femmes : « En France, les femmes voilées sont traitées comme un objet parlé. On parle tout le temps d’elles mais sans jamais les inviter et on se permet de décider de ce qu’elles pensent et de nier leurs individualités. Plus globalement, c’est un problème qui existe aussi autour de l’expression "la femme musulmane" qui oublie que les femmes musulmanes n’ont pas toutes le même parcours et s’inscrivent dans une très grande diversité culturelle et géographique. » Hawa considère que les médias alternatifs et les réseaux sociaux peuvent jouer un grand rôle dans la lutte contre ces stéréotypes : « Il ne faut pas sous-estimer leur utilité car ils constituent une plateforme pour mener des actions sur le terrain. De plus, face à des médias qui ont presque tous le même discours et sur lesquels on est jugé suspect lorsque l’on argumente, il paraît essentiel de créer ses propres structures. »

Un féminisme qu'elle veut intersectionnel

Modèle lors du We Talk Event 2016, un événement qui vise à promouvoir des rôles modèles féminins, Hawa cherche également à lutter contre les inégalités touchant les femmes : « Pour moi, le féminisme c’est permettre à chaque femme de vivre sa vie comme elle le souhaite sans être contrainte par qui que ce soit ou quoi que ce soit et respecter chaque femme et ses choix de vie, sa façon de s’habiller… Le plus important, c’est que chaque femme soit épanouie. »

Hawa ne se reconnaît pas forcément dans le féminisme traditionnel, dit aussi « mainstream », qui ne correspond pas à tout le monde et qui souvent estime qu’être musulmane et féministe reste incompatible : « Le féminisme traditionnel va parfois mettre les gens dans des cases et cloisonner les luttes, minimiser celles qui ne sont pas les siennes par exemple en ignorant les questions de racisme ou les questions sociales. L’intersectionnalité est une notion très importante car elle décrit la transversalité des oppressions : en tant que femme noire, musulmane et voilée, je ne serais pas confrontée aux mêmes problématiques qu’une femme blanche. Je peux être victime de sexisme mais aussi de racisme et d’islamophobie. Je veux lutter contre toutes ces discriminations à la fois et non pas faire de concession sur une discrimination. C’est parce qu’il y a des luttes différentes qu’il y a des mouvements afro-féministes, des féministes musulmanes. »

Quels conseils voudrait-elle donner aux personnes désirant s’engager ? « Le plus important c’est de croire en ses capacités et ne pas se mettre de barrières. De rencontres ou de petites expériences peuvent émerger de superbes opportunités. Et je pense qu’il ne faut pas trop se poser de questions, vous verrez, de belles expériences vous attendent ! »

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Fella Otmani* est franco-algérienne et de confession musulmane. Etudiante en droit international, elle s'intéresse aux thématiques liées à la lutte contre les discriminations, au féminisme et aux droits humains. Sinon, elle peut aussi vous parler de séries pendant des heures. Elle est bénévole de l'association Lallab.
*Le nom a été changé.

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