Points de vue

Seyyed Hossein Nasr : « Nouveaux intellectuels musulmans : dépassons l'imitation de l'Occident »

Rédigé par Propos recueillis par Kerim Balci et Seyma Akkoyunlu | Mardi 17 Aout 2010 à 19:37

Selon l'intellectuel iranien Seyyed Hossein Nasr, l’émergence de nouveaux intellectuels musulmans annonce une nouvelle période de la civilisation musulmane qui intériorise des concepts appartenant à un autre système de valeurs pour les intégrer à la pensée islamique, dépassant ainsi une simple logique d'imitation de l'Occident.



Selon Seyyed Hossein Nasr, professeur des sciences islamiques à l'université George Washington, dont de nombreux ouvrages ont été traduits en français, la plupart des universités dites islamiques dans le monde musulman ne peuvent se réclamer comme telles puisqu’elles exercent leurs activités dans le cadre d'une vision occidentale du monde.

L’intellectuel iranien pense ainsi que la tradition musulmane continuera à s'effacer tant que les institutions islamiques d'enseignement ne cesseront d'imiter la science occidentale, sans se livrer à une tentative d'intériorisation.

Pourtant, le professeur Nasr n'est pas tout à fait pessimiste. Il observe qu’une nouvelle génération d'intellectuels et de scientifiques musulmans émerge dans certains pays musulmans. « Même quand ils écrivent sur Derrida, Heidegger, l'astrophysique moderne ou quoi que ce soit de similaire, ils essaient de parler du point de vue de la tradition musulmane », déclare-t-il à leur propos.

Nasr est particulièrement friand de la productivité intellectuelle dont il est témoin en Turquie et en Iran, alors que la philosophie occidentale semble s'essouffler.

Il existe une dépendance à la littérature occidentale dans le monde musulman par le biais de matériel pédagogique. Comment pouvons-nous préserver la tradition ?

Seyyed Hossein Nasr : Nous ne le pourrons pas si nous continuons comme cela. Tout ce que nous faisons trouve forcément sa source dans une autre civilisation. Évidemment, cela va finir par détruire notre propre civilisation, et une grande partie a déjà été détruite au cours des 200 dernières années.

L'éducation est une question vraiment primordiale. Lorsque l'Occident a commencé à coloniser le monde islamique, ils ont commencé à le faire avec les forces militaires, les forces navales dans la mer Méditerranée, puis les forces terrestres en Afrique du Nord. Peu de temps après, ils ont essayé de dominer le monde islamique par des moyens d’éducation, et comme ils avaient plus de connaissances du monde naturel, les sciences naturelles, de nombreux musulmans ont accepté cela.

Puis le système éducatif occidental s'est progressivement étendu dans le monde islamique. Je crois que ce que nous avons à faire est d’enseigner les sciences occidentales, mais pas du point de vue occidental. Nous devons recréer notre propre système éducatif. Même la théologie est aujourd'hui dominée parfois, en étant copiée de manière très faible. Je dis bien « d'une manière très faible » parce que la théologie occidentale n'est pas assez forte pour pouvoir perdurer.

Dans quelle mesure l'université est-elle universelle ? Peut-on parler d'une université islamique ?

S. H. N. : Il y a toujours un lien entre une forme de savoir et la vision du monde dans lequel ce savoir est accepté en tant que savoir. Il n'y a pas de doute à ce sujet. Dans toutes les civilisations, la vision du monde, avant les Temps modernes, découle de la religion.

Cela est vrai pour toutes les civilisations. Cela est valable pour les universités hindoues, chinoises, islamiques ; mais comme l'influence occidentale se propage partout dans le monde, nous allons commencer à imiter les formes occidentales du savoir, qui prétendent être indépendantes de la religion maintenant. Mais elles ne sont pas indépendantes de la vision chrétienne du monde.

Le paradigme de la laïcité qui a été créé au XVIIe siècle est en soi une pseudo-religion en ce qu'elle est une vision de la nature de la réalité. Il n'y a pas le savoir abstrait, le savoir est toujours dans le cadre d'une vision du monde, d'une façon de voir la nature de la réalité.

Y a t-il des universités islamiques dans le monde ?

S. H. N. : Lors du premier Congrès du monde islamique, qui a eu lieu dans les années 1970 à La Mecque, il a été décidé de créer des universités islamiques dans le monde musulman. Il y en a plusieurs qui ont été créées en Malaisie, au Nigéria, au Pakistan et ailleurs. Elles sont appelées universités islamiques, mais elles n’en sont pas vraiment parce qu’on y enseigne la charia, l’histoire arabe et islamique, mais les autres sujets n’y sont pas intégrés.

Dans d'autres endroits, ils ont essayé de prendre la madrasa ancienne et de la moderniser, comme à l’université al-Azhar. L'université elle-même est une université islamique, mais pas sa faculté de médecine. La faculté de médecine n’enseigne pas la médecine islamique. La faculté d'architecture ne forme pas des architectes musulmans. Ils copient l'architecture occidentale avec un nom musulman. Le nom devient Ahmet au lieu de Jean. Mais il est possible d'avoir une université islamique.

Comment redonner de la vie à la vision du monde philosophique islamique ?

S. H. N. : Je crois que toutes les transformations intellectuelles importantes commencent par de petits pas et non pas des grands. Lorsque la vision du monde moderne scientifique est née, au début, à l'époque de Galilée, il n'y avait pas plus de 20 personnes en Europe qui étaient capables de comprendre et d’accepter ce qu'il disait. La transformation commence toujours par de petits éléments.

Voyez-vous de nouveaux esprits intellectuels émerger du monde musulman ?

S. H. N. : Absolument ! Il y a cinquante ans, il n'y avait que deux types d'intellectuels dans le monde islamique. Le premier type était celui des oulémas − des grands spécialistes de la langue arabe, de théologie et de la loi islamique − et l'autre type d'intellectuels était ceux qui étaient totalement occidentalisés. Mais Dieu ne figure pas dans la pensée scientifique occidentale.

Or cinquante ans plus tard, maintenant, nous avons un certain nombre de jeunes intellectuels en Turquie, en Malaisie, en Indonésie, en Iran, au Pakistan – ils sont surtout dans ces cinq pays. Même quand ils écrivent sur Derrida et Heidegger, ils essaient de le faire à partir de la perspective d'une tradition musulmane. C'est un très, très bon signe.

Nous rencontrons ce phénomène depuis cinquante ans seulement. J'ai beaucoup d'espoir pour l'avenir, et j’ai passé toute ma vie à essayer de les réaliser. Insha Allah [si Dieu le veut], cela portera ses fruits.

Mais y a-t-il encore une stérilité intellectuelle dans le monde musulman ?

S. H. N. : Je ne vois pas cela exactement de la même manière. En Iran, nous avons d'éminents scientifiques capables de faire toutes sortes de choses en physique et en sciences nucléaires. Le fait que l'islam n’ait pas pu autant contribuer à la science occidentale est un problème culturel. Ce n'est pas un problème scientifique. Nous avons perdu notre confiance en nous-mêmes, nous ne nous faisons plus confiance, nous essayons juste de copier l'Occident. Il existe d'excellents chirurgiens cardiologues turcs ou arabes aux États-Unis. Mais en faire sa propre civilisation est un tout autre problème. Il n’y a pas grand-chose qui ait été fait par manque de confiance en soi.

Qu'en est-il de l'Occident ? Du moins en ce qui concerne la philosophie, il semble que l'Occident traverse une espèce de paralysie.

S. H. N. : L'Occident traverse aujourd’hui une très, très grave crise intellectuelle. La raison pour laquelle les gens ne sont pas conscients de cela est à chercher dans le pouvoir de la technologie et le pouvoir militaire de l'Occident. C'est comme la fin de l'Empire romain. Aussi longtemps que les légendes romaines ont dominé en Libye, personne ne pensait que quelque chose n'allait pas. C'est une situation très similaire.

La philosophie occidentale est maintenant dans une impasse. Heidegger lui-même l’avait prédit : « La philosophie occidentale se termine avec moi. » De tout cela découlent une crise philosophique et une crise religieuse. Ensuite arrive la crise environnementale, qui ne sera pas résolue tant que l’Occident ne changera pas complètement son mode de vie, sa vision du monde, tant qu’il n’aura pas envie de le faire.

Alors, ils utilisent des cosmétiques. Voyez le golfe du Mexique aujourd'hui. C'est une grande tragédie de l'histoire humaine. Personne ne veut en parler. L'Occident connaît donc aussi une très, très grande crise, et je dirais que c'est un suicide pour nous d'essayer de copier aveuglément l'Occident.

Comment l'Occident en est-il arrivé là ?

S. H. N. : En un sens, si nous parlons en termes islamiques, les dirigeants de la société en Occident ont décidé de totalement sacrifier la akhira pour la dunya [ndlr : Nasr se réfère au Coran 2:86 : « Ce sont les gens qui achètent la vie de ce monde (ad-dunya) au prix de l'au-delà (al-akhira). »]

Le grand poète allemand Goethe dans Faust évoque ce sujet. Faust vend son âme au diable contre le pouvoir et la technologie. Tout est donc sacrifié à des fins matérielles et pour des biens humains terrestres. Mais nous avons également des besoins spirituels.

Peut-on mettre à jour la démocratie occidentale dans un système où nos besoins spirituels ont aussi besoin d’être pris en charge ?

S. H. N. : Tout d'abord, la démocratie est une méthode, elle n'est pas un système de valeurs. Il s'agit d'une méthode de gouvernement, et son but est d'avoir plus de gens qui participent. Regardez le monde ottoman – des sultans très puissants régnaient ici à Istanbul, et les gens prétendaient qu'il n'y avait pas de démocratie dans l'État ottoman. Mais qui élisait les anciens du village qui gouvernaient toute l'Anatolie ? Ce n’étaient pas les sultans de Topkapi Palace. C'était la population locale. Il y avait une démocratie interne au sein du monde islamique, même à cette époque.

Maintenant, il est possible de développer un modèle islamique de démocratie à un niveau plus élevé sans pour autant sacrifier les valeurs spirituelles. Mais c'est une chose sur laquelle les musulmans ont à travailler, et nous en venons à une situation terrible quand il s’agit du domaine de la politique.

Au cours des 200 dernières années, la puissance de la gouvernance dans le monde islamique a augmenté, pas diminué. Il a augmenté étape par étape. Par conséquent, toutes nos institutions ont été détruites. Nous recherchons actuellement des modèles fondés sur la civilisation occidentale, et ils ne fonctionnent pas toujours parce que ces institutions sont issues d'une civilisation particulière.

Ce qu'il faut, c'est de la créativité et de l'adaptation. La démocratie n'est pas l'idéale à l'Ouest. L'argent est beaucoup plus puissant que l'individu. Nous le voyons aux États-Unis. Vous ne pouvez même pas participer à une nomination pour un parti, sauf si vous êtes un millionnaire.

Dans la préface de « The Heart of Islam » (Le cœur de l'islam), vous dites que vous avez écrit tous vos travaux afin de préserver la tradition. Qu'est-ce que la tradition signifie pour vous et pourquoi sa préservation est si importante ?

S. H. N. : Le mot anglais « tradition » a différentes significations, il peut vouloir dire « coutumes », « habitudes » ou « transmission historique », mais, pour moi, la tradition est une réalité d'origine sacrée qui est offerte à l'humanité par la révélation. C’est grâce à la préservation et à l'application de cet enseignement, de cette instruction sacrée que notre civilisation a été créée.

Il en va de même pour la civilisation occidentale. La civilisation chrétienne a été créée à partir de l’arrivée du Christ. Il s’agit du début de la tradition chrétienne, puis elle a créé la civilisation occidentale, l'architecture chrétienne sacrée, la théologie, l'éthique et différentes formes de structure sociale.

Dans l'islam, nous avons la Révélation coranique. Elle marque le début de la tradition islamique, puis c’est la civilisation tout entière qui a été créée avec son art, sa structure sociale, ses lois, etc. Il est important de préserver cette tradition parce que nous croyons que cela vient de Dieu, que c'est la réalité.

Pourriez-vous commenter le concept selon lequel des idées originales et innovantes ont besoin de liberté pour fleurir.

S. H. N. : Qu'est-il arrivé au mot « vérité » ? Où est la vérité dans cette affaire ? Toute idée nouvelle n'est pas forcément une bonne idée. Politiquement parlant, nous ne croyons pas aux idées de Karl Marx, qui étaient très innovantes et très bonnes également. Elles ont tué des dizaines de milliers de personnes au cours des cent années suivant sa mort. La vérité est le critère. Et dans toute société, il doit y avoir cet environnement dans lequel les idées sont expérimentées et où seules les idées vraies survivent.

La civilisation islamique dans son Âge d'or crée cet environnement. Autrement, elle n'aurait pas engendré de si grands philosophes. Les gens ont débattu et se sont opposés les uns aux autres, mais ils ne se sont pas opposés à l'unicité de Dieu. C’était comme un ciel au-dessus de tout et dominant tout. Mais il y avait, dans ce cadre, une liberté de discussion. Nous l’avons perdue à présent.

Tout est devenu de plus en plus restrictif au cours du siècle dernier avec la montée du modernisme, qui, au nom de la liberté, a détruit toute l’atmosphère de l’environnement islamique. Vous étiez libre seulement si vous exprimiez des idées occidentales, dans le cas contraire vous étiez mis en prison.

L'environnement en Turquie est assez bon. Je ne dis pas qu’il est idéal, mais les deux pays à avoir les plus grands champs d'intellectuels sont la Turquie et l’Iran. La philosophie pure, qui est le cœur de tout développement scientifique, est plus fabriquée en Iran et en Turquie que dans le reste des pays islamiques. Je pense que la Turquie et l'Iran ont le plus grand nombre de livres publiés et qui s’intéressent aux questions intellectuelles.


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Première parution de cet article le 27 mai 2010.