Points de vue

L'infrastructure avant la voix : l'impossible porte-parole de l'islam de France ?

Rédigé par Hamid Derrouich | Jeudi 23 Juillet 2026



© MIOM / DICOM / A.Lejeune
Le 30 juin 2026, une dizaine de responsables musulmans ont franchi le porche du 55 rue du Faubourg-Saint-Honoré, traversé la cour de gravier, gravi le perron sous l'œil des gardes républicains, puis suivi les huissiers dans l'enfilade des salons dorés où la République reçoit ceux qu'elle entend honorer. Ils venaient parler de préfabriqués transformés en salles de prière, d'associations cultuelles mal assurées, de conseils départementaux à constituer, et ils en parlaient là, sous les lustres et les ors, au cœur battant de l'État. Vingt-cinq ans plus tôt, Jean-Pierre Chevènement avait donné à cette scène sa formule : inviter les musulmans à prendre place à la table de la République. Ils y ont pris place. Ils n'y ont toujours pas de voix !

Ces membres du groupe de travail « Structuration » du Forum de l'islam de France (Forif) ont été reçus près de deux heures par le président de la République. De cet entretien doit sortir, à l'hiver ou au début de l'année suivante, une instance nationale au service du culte musulman, précédée d'une vaste consultation des responsables de mosquées lancée au cœur de l'été. Le mot d'ordre officiel est celui du service. Mais la presse mainstream, en rendant compte de la rencontre, a aussitôt rétabli l'ancien mot, celui-là même que le Forif avait pris soin de bannir : porte-parole. Le lapsus n'est pas anodin. Il traduit la résurgence d'un désir que vingt ans d'échecs, d’atermoiements et de flux et reflux avec l’État n'ont pas éteint. Et c'est de lui qu'il faut partir.

Depuis la naissance du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003 jusqu'à l'installation du Forif en 2022, le même geste s'est répété : convoquer, pondérer, adouber. On a coutume d'imputer les déconvenues successives à un défaut de méthode : mauvaise pondération des voix, périmètre mal taillé, interlocuteurs mal choisis. L'hypothèse est confortable, parce qu'elle laisse espérer qu'une clé mieux ajustée finirait par ouvrir la serrure. Il faut pourtant envisager que le problème ne tienne pas à la clé, mais, dès l’origine, au dispositif lui-même.

Deux légitimités qu'on ne cesse de confondre

Tout tient à une distinction que le débat public confond avec une constance remarquable. Il y a d'un côté la légitimité de mandat, celle qui autorise à parler et à décider au nom d'autrui : elle suppose un corps identifié, une procédure de délégation, une reddition de comptes, une révocabilité le cas échéant. Il y a de l'autre la légitimité de service, qui n'existe que par l'utilité reconnue (former des imams, accompagner les aumôneries, sécuriser juridiquement les associations cultuelles, accompagner les fidèles, négocier sans cesse des espaces pour enterrer les morts…). La seconde ne se convertit pas en la première. Rendre service à mille mosquées ne confère aucun titre ni statut à parler au nom de plusieurs millions de personnes. C'est cette confusion qui a emporté le CFCM. C'est elle qui guette déjà l'instance à venir : conçue pour le service, elle naîtra sous le regard d'une attente braquée sur le mandat.

Cette attente a une généalogie. Elle procède d'un réflexe d'imitation institutionnelle : l'État se donne spontanément pour modèle l'organisation qui lui a le mieux réussi, celle du catholicisme (un interlocuteur, une conférence épiscopale, une hiérarchie lisible). Or l'islam sunnite est structurellement acéphale : ni clergé ordonné, ni magistère, ni autorité doctrinale centralisée. Réclamer un porte-parole, c'est demander à une religion sans clergé de produire une autorité centrale.

Le précédent israélite ne se transpose pas davantage, et pour une raison plus profonde qu'on ne le dit d'ordinaire. Le système consistorial procède d'une centralisation napoléonienne acceptée par une communauté restreinte et notabiliaire, parce qu'elle était à la fois le prix et l'instrument d'une émancipation encore à conquérir. Les juifs de l'Empire n'étaient pas des citoyens pleins et entiers ; la Révolution les avait émancipés en droit, mais Napoléon avait assorti cette citoyenneté de gages et de surveillances dont le consistoire était la pièce maîtresse. S'organiser, pour eux, c'était acquitter un droit d'entrée dans la nation. Rien de tel aujourd'hui.

Les Français de confession musulmane sont des citoyens à part entière, et ce qu'il leur reste à conquérir (l'égalité effective devant l'emploi, le logement, le regard public…) ne s'obtient précisément pas par la constitution d'un corps cultuel centralisé. Le moteur qui, au XIXe siècle, rendait la structuration nécessaire fait ici défaut : non parce que tout serait acquis, mais parce que ce qui reste à acquérir ne relève pas de ce registre. La transposition n'est donc pas seulement un contresens sociologique ; elle est un anachronisme politique.

L'acéphalie n'est pas le verrou

Reste un contre-exemple, et c'est lui qui déplace tout le raisonnement. Le protestantisme français est plus fragmenté encore que l'islam sunnite : luthériens, réformés, évangéliques et pentecôtistes ne se reconnaissent pas toujours mutuellement, et aucun magistère ne les surplombe. Il n'a jamais produit d'évêque. Le protestantisme français parle pourtant. La Fédération protestante de France (FPF) est l'interlocuteur reconnu de l'État, sans mandat électif, sans corps de fidèles recensé, sur une base strictement confédérale et fonctionnelle. On objectera, non sans raison, qu'elle pèse d'autant plus légèrement qu'elle représente une population réduite et qu'aucun enjeu sécuritaire ne s'attache à sa parole. L'objection est juste, et elle circonscrit exactement ce que l'exemple démontre : le principe non pas de la puissance d’une voix, mais de sa possibilité avant tout. L'acéphalie, de ce point de vue, ne constitue pas un verrou.

Le verrou est ailleurs, et il est d'abord géopolitique. Aucun État étranger ne contrôle les membres de la Fédération protestante ; c'est là toute la différence. Les principales fédérations musulmanes demeurent adossées à des réseaux dont l'engagement, loin de refluer, s'est raffermi. L'Algérie a réactivé la Grande Mosquée de Paris comme instrument d'influence, sur fond de crise diplomatique aiguë avec Paris. Son recteur ne s’en cache pas d’ailleurs. Le Maroc dispose de ses relais (l’Union des mosquées de France notamment) qui portent un modèle de religiosité assumé mais subtil. La Turquie, la mieux dotée et la plus disciplinée, adossée à la Diyanet et à la confrérie Millî Görüş, ne cédera rien.

L'antagonisme de ces tutelles trouve son prolongement sur le sol français : constituer une instance nationale supposerait d'asseoir à la même table les réseaux algérien, turc et marocain au moment précis où leurs États entretiennent tantôt des ruptures ouvertes, tantôt des tensions avec la France. Cet aspect n'est pas une difficulté de plus dans une liste, c'est ce qui rend l'agrégation nationale improbable dans la conjoncture présente. Au fond, le problème n'est pas théologique et encore moins juridique. Cela change tout, car on ne lève pas une impossibilité structurelle tandis qu'une contrainte politique se desserre, patiemment.

Une notion sans référent

Reste que la notion elle-même ne tient pas. Un porte-parole est une fonction dérivée, jamais primitive : il porte la parole d'un corps qui a délibéré. La séquence est invariable : un corps constitué, une délibération, une position, puis quelqu'un pour l'énoncer. Or le Forif n'est pas un organe représentatif : c'est un forum dont les participants ont été proposés par les préfectures. Il n'a reçu mandat de personne, et n'a donc pas de parole à porter, seulement des travaux à présenter.

On voit mal, du reste, par quelle voie ce mandat pourrait naître. Que l'État désigne est exclu : la loi de 1905 lui interdit de reconnaître un culte, donc a fortiori d'en nommer le représentant. On notera au passage que ce verrou n'est pas universel : le régime concordataire d'Alsace-Moselle repose sur une logique de reconnaissance que 1905 prohibe partout ailleurs, mais l'islam n'y figure pas parmi les cultes reconnus, dits statutaires, et l'exception ne fait pas une doctrine nationale. Que les musulmans élisent ne se conçoit pas mieux. Le suffrage direct supposerait un registre des fidèles qu'il serait illégal de constituer, et une réponse officielle à la question « qui est musulman ? » qu'aucun cadre laïque ne peut donner. Le suffrage indirect, par les mosquées, ne représente que les gestionnaires de lieux de culte (une assemblée de présidents très majoritairement masculine, âgée, adossée aux fédérations) et toute pondération y encode un rapport de force : ce fut la cause directe des guerres au sein du CFCM. Quant à la consultation, procédé effectivement retenu, elle recueille des avis sans transférer d'autorité. Elle produit une légitimité d'écoute, non de mandat. Sonder n'est pas élire !

Le pari départemental, ou l'ajournement

D'où le pari départemental, aujourd'hui présenté comme la solution. Il a pour lui de faire baisser l'enjeu : se disputer la présidence du CFCM, c'était prétendre incarner l'islam de France devant le Bureau central des cultes et devant les caméras. Coordonner, en revanche, les mosquées d'un département est prosaïque, technique, peu télégénique. Il colle en outre à la réalité d'un culte qui se vit localement, et il crée une légitimité par l'usage. Mais il ne dissout pas les antagonismes nationaux : il les fractalise.

La ligne de fracture ne passe pas entre les départements, elle passe à l'intérieur de chacun, entre mosquées turques, marocaines, algériennes, entre collectifs et sensibilités. De deux choses l'une : ou le conseil départemental est capté par la fédération localement dominante, et la tutelle qu'on prétendait contourner rentre par la fenêtre ; ou il tente l'œcuménisme et reproduit à l'échelle locale les guerres de coalition qui ont emporté le CFCM, multipliées par une centaine de départements et sans arbitre. Surtout, le problème national n'est pas résolu mais ajourné : le jour où il faudra agréger ces conseils, il faudra un mécanisme de composition, et l'on sera revenu, intact, en 2003. Dès lors, s’il s’avère être un excellent outil de service, le pari départemental n'est pas un chemin vers le mandat.

Là où le pouvoir s'est déplacé

Il ne faudrait pas pour autant tenir le service pour le registre modeste du repli. C'est l'inverse. Qui contrôle la formation des imams, la certification des aumôniers de prison, d'hôpital et d'armée, et plus encore la certification du domaine extensif du halal, détient des leviers plus structurants qu'aucun porte-parole n'en aura jamais. Le halal représente en France un marché de plusieurs milliards d'euros, et ses organismes certificateurs sont aujourd'hui largement adossés aux grandes mosquées et aux réseaux des fédérations. S'y attachent, d'un même mouvement, des flux financiers considérables, un pouvoir de fait de dire ce qui est licite, et la rente qui finance tout le reste.

Les fédérations l'ont compris avant tout le monde : elles ne se battent moins pour une présidence, que pour des filières. Ce qui se donne pour une désescalade est en vérité un déplacement du conflit vers un terrain moins visible et plus décisif. Et l'on aurait tort d'y voir un espace neutre, car celui qui captera cette rente exercera sur le culte une tutelle réelle.

Ceux que personne ne consulte

Un dernier point, et c'est peut-être le seul qui compte vraiment. Toute cette architecture repose sur les responsables de mosquées. Or la légitimité religieuse des 18-30 ans ne se construit plus principalement là. Elle se forme sur des écrans, auprès de prédicateurs en ligne souvent transnationaux, parfois rigoristes, que nulle instance ne régule et qu'aucune consultation n'atteindra. On organise l'offre institutionnelle pendant que la demande a déménagé.

Le même décalage frappe deux autres catégories, les femmes et les convertis, qui produisent aujourd'hui parmi les normes et les discours les plus dynamiques et demeurent quasi absents des instances (non par simple défaut d'inclusion, mais parce qu'ils se tiennent, par construction, hors de l'axe mosquée-fédération-consulat). L'instance risque ainsi de naître en codifiant un secteur qui décline, tandis que le secteur en croissance reste sous ou pas du tout représenté. Elle serait alors une réponse parfaitement ordonnée à une question que sa base réelle ne pose plus.

S'ajoute une contrainte de calendrier que le dispositif paraît sous-estimer : née à la charnière de 2026 et de 2027, l'instance fera ses premiers pas à quelques mois d'une élection présidentielle où la laïcité et l'islam seront, potentiellement, instrumentalisés. C’est le moment le moins propice à l'établissement patient d'une crédibilité.

L'affaire du porte-parole apparaît alors pour ce qu'elle est moins un problème à résoudre qu'un symptôme à lire. Symptôme d'une demande sociale et médiatique d'interlocuteur unique, qui excède de loin ce que la sociologie du culte peut fournir. La maturité, si elle vient, se jouera dans les registres qu'on tient pour prosaïques et qui sont, en vérité, les plus décisifs : la formation, l'aumônerie, la production d’un corpus sur une religiosité apaisée, la maîtrise enfin française des flux qui financent le culte. C'est là, dans cette capillarité peu télégénique, que se construit une autonomie réelle ; c'est là, et non sur les plateaux, qu'elle se gagne ou se perd. Le paradoxe est rude pour qui cherche la lumière : le pouvoir a quitté la scène où on le cherche encore.

Il y faudra deux renoncements qui n'en sont pas. Renoncer à la voix unique, non par résignation mais par lucidité, car la poursuivre revient à rejouer sans fin les guerres qui ont tout emporté. Renoncer, ensuite, à croire que la mosquée demeure le seul lieu où se fabrique le sens religieux, quand une génération entière le cherche ailleurs. À ce prix seulement, l'islam de France cesserait de courir après son reflet pour se donner une charpente. Le mot « porte-parole » restera vide ; l'infrastructure, elle, peut devenir pleine. Et il n'est pas impossible que ce soit en cessant de réclamer une voix que l'on finisse, un jour, par se faire entendre !

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Hamid Derrouich est docteur en science politique, observateur du fait religieux musulman.

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